Premier janvier 1804 : naissance de l’État haïtien et renaissance de l’ile d’Haïti

Résumé.- Cet article fait état des luttes politiques et sociales qui se sont déroulées dans la colonie française de Saint-Domingue (1789-1804), menées par différents acteurs issus de divers groupes sociaux. Ces luttes, d’une ampleur sans précédent, ont abouti à la Révolution haïtienne et à la proclamation officielle de l’indépendance d’Haïti le 1er janvier 1804. Dans cet article, on trouve, d’une part, une narration poignante de cette journée historique du premier janvier 1804 ayant donné lieu à la fois à la naissance de l’État haïtien et à la renaissance de l’ile d’Haïti. Sur ce dernier aspect, le texte éclaire, d’autre part, certes en filigrane, un ensemble d’idées et d’interprétations relatives à la réunification de l’ile d’Haïti qui s’est produite durant le gouvernorat de Toussaint-Louverture (1801-1802) et la présidence Jean-Pierre Boyer (1822-1844). Enfin, placé dans le contexte actuel, l’article fait penser à la destinée incertaine d’Haïti. Ce qui demande, pour y remédier, à une prise de conscience collective.

Watson Denis, Ph.D.
30 déc. 2024 — Lecture : 31 min.

Par Watson Denis, Ph.D.

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Un événement exceptionnel, transcendantal, extraordinaire, impensable même à l’époque, a marqué l’histoire de l’humanité au début du XIXe siècle : il s’agit de la Révolution haïtienne. Cette révolution, en premier lieu, de caractère anti-esclavagiste (1791-1797) et par la suite de nature anti-colonialiste (1797-1804), a changé plusieurs aspects dans l’évolution de l’économie-monde instituée et dominée par les nouvelles puissances européennes ayant émergé à partir du XVIe siècle. Avec la Révolution haïtienne rien ne sera plus comme avant ; en particulier en ce qui concerne le système transatlantique de la Traite négrière entre l’Europe, l’Afrique et l’Amérique. Aussi, cette Révolution haïtienne, de part son impact international, a contribué à modifier le mode des rapports sociaux de domination existant entre les Blancs et les Noirs à travers le monde. En d’autres termes, la Révolution à haïtienne a montré à plus d’un qu’un autre monde, libéré de l’esclavagisme et de la colonisation était bien possible. A cet égard, Haïti a donc créé un monde nouveau, celui des libertés des peuples mis en situation d’assujettissement, d’avilissement et d’exploitation. Cependant pour les détenteurs de l’ordre international de l’époque, cette fracassante révolution haïtienne représentait à leurs yeux une anomalie et une menace à leurs intérêts de domination qu’il fallait détruire ou du moins faire échouer d’une façon ou d’une autre. De ce fait, Haïti s’est retrouvé (toute seule), isolée, racialisée, ostracisée, sans alliés, sans partenaires, en face des plus grandes puissances colonialistes et esclavagistes du monde.

Dans cet article, il sera question, en se nourrissant des travaux d’historiens bien connus, de reprendre successivement, de 1791 à 1822, les moments forts des luttes politiques et sociales qui se sont déroulées à Saint-Domingue (redevenue Haïti) et de démontrer les objectifs d’émancipation ayant conduit les dirigeants haïtiens à se retrouver à l’avant-garde de ce monde tout nouveau qu’ils ont inventé. De façon particulière, il y sera démontré que la Révolution haïtienne, déclenchée par l’Armée indigène, a occasionné la proclamation de l’indépendance d’Haïti, donné naissance à l’État haïtien et à la renaissance de l’ile d’Haïti.

Un tel article n’a pas pour objectif de magnifier le passé (quoi que ce passé révolutionnaire d’Haïti ait des relents majestueux qui donnent un sens profond à l’identité politique fondatrice du pays), mais plutôt de se servir des faits historiques pour mieux faire comprendre le présent et inaugurer des lendemains bien meilleurs.

1. Luttes politiques et sociales à Saint-Domingue et triomphe de la Révolution haïtienne

Au tournant de 1789, la colonie française de Saint-Domingue était tiraillée par un certain nombre de contradictions les unes plus profondes que les autres. Différents groupes sociaux faisaient valoir leurs griefs et portaient leurs revendications sur la scène politique. Par exemple, un grand nombre de propriétaires de plantations agricoles, en majorité des blancs venant de la métropole française, véritables détenteurs des propriétés d’exploitation, voulant encore accumuler plus de richesses, souhaitaient briser le carcan du système de l’Exclusif (encore appelé le Pacte colonial) ; ils exigeaient une certaine autonomie politique de la France -- leur pays d’origine. Les Affranchis, une composante sociale importante, constituée de plusieurs nuances épidermiques, nés en général dans la colonie, ayant acquis leur liberté dans une société esclavagiste basée sur la hiérarchie de couleur, certains d’entre eux, propriétaires de plantations, à l’instar des planteurs blancs, réclamaient l’égalité civile et politique avec ces derniers. Enfin, il y eut les Esclaves, représentant la majorité de la population dominguoise, noirs dans leur écrasante majorité, venus du continent africain, transportés dans les cales des bateaux, des pays africains en Amérique, selon les pratiques inhumaines de la Traite négrière, qui luttaient pour la liberté générale. Cette exigence, qu’on ne prend en compte trop souvent, impliquait aussi le droit à la propriété privée de la terre et à l’amélioration de leurs conditions socio-économiques. Les revendications des Esclaves portaient alors une grande charge révolutionnaire. Arrivés dans le Nouveau-Monde dans le cadre du commerce triangulaire, traités en bêtes de somme, sans identité propre, sans droit à l’existence de leur être, ils piochaient très durs au profit de leurs maitres propriétaires et de la métropole française. Leurs conditions d’existence exécrables les poussaient à la révolte. Dans la nuit du 21 au 22 août 1791, à la suite d’un mouvement politique concerté dans la Province du Nord sous le commandement d’un fougueux chef politique et religieux, nommé Dutty Boukman, les esclaves se sont effectivement révoltés. Ils ont mis le feu dans les plantations du voisinage, symbole de leur oppression sociale et leur domination politique et économique. Le feu éclata en consonance de part en part et consuma de nombreuses plantations et propriétés des maitres propriétaires. Et la vie de certains d’entre eux a été mise en danger. Les révoltés, munis d’armes d’occasion, réclamaient à grand cri la liberté générale. Ainsi commença en 1791 le grand mouvement insurrectionnel qui débouchera sur la Révolution haïtienne.

La révolte des Esclaves du Nord qui deviendra plus tard le soulèvement général des Esclaves dans la colonie de Saint-Domingue prendra une forme plus structurée avec l’émergence dans l’arène d’un véritable leader politique, du nom de François-Dominique Toussaint, dit Toussaint-Louverture. Il s’est révélé comme un meneur d’hommes, un stratège militaire, un négociateur hors-pair, un fin diplomate et un excellent administrateur. De 1794 à 1802, à la tête d’une armée de révoltés qu’il structura en une armée redoutable au fil des événements politiques qui se présentaient à lui, la dotant d’une discipline militaire hiérarchisée, avec une doctrine politique et une idéologie révolutionnaire, ce leader ayant émergé de la masse des déshérités du sort, possédant une vision bien supérieure au commun des mortels, dirigea et orienta les lignes brisées de la révolution en marche. Il a fait preuve de perspicacité, de courage en face des épreuves les plus douloureuses. Sur le plan politique, il avait fait de la liberté générale des Noirs la priorité principale de ses actions. Sur le plan économique, il avait tout tenté pour trouver des capitaux pour les investissements, la reprise du travail des champs et des activités économiques dans les complexes agro-industriels qui peinaient alors à fonctionner. Il visait à maintenir un niveau de production proche de la prospérité d’antan, c’est-à-dire avant le déclenchement social de la révolution[1]. Ainsi Toussaint-Louverture était devenu une figure politique incontournable à l’intérieur de la colonie, de même qu’à l’extérieur de celle-ci. Pour conserver Saint-Domingue dans le giron de son empire colonial, la France a été obligé de composer avec lui. A preuve, les autorités de la métropole l’ont élevé d’abord au grade de général de division, puis de gouverneur-général de la colonie. Ce fut pour la première fois qu’un noir de naissance ait pu parvenir à un tel grade d’officier supérieur au sein de l’armée française et plus encore à une telle position politique. D’ordinaire de tels postes sont réservés aux blancs français envoyés dans les colonies, souvent membres de l’élite politique si ce n’était pas de la lignée monarchique de cette métropole. Tout compte fait, Toussaint a su s’imposer, tant par sa bravoure, sa vision des choses, ses victoires éclatantes sur les armées des grandes puissances européennes (de l’Espagne, de la France, de l’Angleterre) qui se sont mesurées à lui, sa diplomatie agissante en dehors de la colonie et son leadership éprouvé. Bref, il a impressionné et s’est imposé à tous par son génie.

Parvenu au timon des affaires, ce général des armées de Saint-Domingue a jugé nécessaire qu’il était temps de mener une politique autonomiste par rapport à la métropole française. En 1799-1800, il réussit l’unité politique de la colonie de Saint-Domingue en mettant à mal une partie de l’armée française qui luttait sous le commandement du général André Rigaud dans le Sud et qui n’obéissait point à ses ordres. Puis, en 1801, prenant comme motif les clauses du Traité de Bâle de juillet 1795, selon lesquelles la couronne espagnole remettait toute l’ile d’Haïti à la France, il prit sur lui la responsabilité de la réunifier sous sa propre autorité. Son armée devenue de plus en plus aguerrie, le gouverneur Toussaint-Louverture entra, sans trop de difficultés, dans la partie orientale de l’ile, jusque-là maintenue par des représentants de la couronne espagnole. Après avoir reçu les clés de la ville de Santo-Domingo du Gouverneur espagnol, le brigadier-général Don Joaquín Garcia y Molina, l’une de ses dispositions a été l’abolition de l’esclavage dans cette partie de l’ile ; ce fut la première abolition de l’esclavage, un système honni, qui réduit un individu au niveau d’une bête de somme. Par ce geste à la fois magnanime, humaniste, le général Toussaint-Louverture avait inscrit en lettre d’or sur l’ile toute entière le principe révolutionnaire de la liberté pour tous ayant motivé ses actions et son combat. Dans la même lancée, il prit des mesures d’administration les plus promptes en vue de dynamiser l’économie de cette partie de l’ile et des dispositions politiques pour consolider la réunification territoriale et politique qui venait de se produire.

A rappeler que depuis le Traité de Ryswick en 1697, cette ile d’Haïti était divisée sous la domination de deux puissances colonisatrices et esclavagistes : l’Espagne (qui garda les 2/3 de sa superficie) et la France (qui obtint le 1/3). Par son action osée, Toussaint-Louverture a défait ce que deux grandes puissances de l’époque ont institué (une division territoriale) depuis plus d’un siècle.

Retournant dans ses quartiers généraux dans le Nord, il fit élaborer et promulguer une constitution autonomiste pour l’île toute entière, et ceci à effet immédiat.

Il est important de faire remarquer que dans cette constitution autonomiste, une toute première initiée dans les relations d’une colonie avec sa métropole, il était question de l’ile d’Haïti comme une entité géographique indivisible. En effet, cette constitution, dans son article premier, stipula ce qui suit : “Saint-Domingue dans toute son étendue, et Samana, la Tortue, la Gonâve, les Cayemites, l'Ile-à-Vaches, la Saône et autres îles adjacentes, forment le territoire d'une seule colonie, qui fait partie de l'Empire français, mais qui est soumis à des lois particulières”.

Par de telles dispositions, le Gouverneur consacra la réunification géographique, politique et militaire de l’ile d’Haïti sous son autorité ; l’ile d’Haïti fut donc réunifiée comme au bon vieux temps des natifs Peaux-Rouges, appelés « Indiens » par certains. Aussi, dans sa gestion politique, le vieux Toussaint est parvenu à faire de l’ile d’Haïti une société autonome contre l’avis d’une puisance européenne. Certes, l’ile restait une colonie de la métropole française, mais elle évoluait avec sa propre constitution, adoptée par des représentants choisis par des mandants qui y vivaient. Ce fut une toute première dans l’histoire des empires coloniaux des Temps modernes.

Toussaint décida quand même d’envoyer une délégation auprès de Napoléon Bonaparte en vue de faire sanctionner « sa constitution autonomiste ». Comme réponse à ses initiatives hasardeuses et ambitieuses, le Premier Consul dépêcha dans la colonie une expédition militaire forte de 22.00 hommes et 86 vaisseaux de guerre pour soumettre l’impertinent Toussaint qui osa défier son pouvoir depuis Paris. Lui Napoléon il rêva encore de rétablir l’esclavage dans la colonie de Saint-Domingue et les autres dépendances françaises d’Amérique, dont la Martinique et la Guadeloupe. Cette expédition militaire avait aussi pour mission de reconstituer et étendre l’empire colonial français en Amérique du Nord, partant de Saint-Domingue jusqu’aux rives de Mississippi. A l’arrivée de cette expédition gigantesque, les révolutionnaires de Saint-Domingue résistèrent comme ils pouvaient. Finalement, Toussaint-Louverture fut arrêté, par trahison, pris dans un guet-apens en juin 1802 et expédié en France où il mourut de froid et de privations le 7 avril 1803, au Fort de Joux, dans les sommets du Jura. En laissant Saint-Domingue, il avait vaillamment déclaré : «En me reversant, on a battu à Saint-Domingue que le tronc de liberté, mais elles repousseront parce qu’elles sont profondes et nombreuses»[2].

Paroles prophétiques d’un leader politique expérimenté ! La résistance à l’expédition de Napoléon Bonaparte en effet doubla d’ardeur, elle se restructura tout de suite après la capture, l’exil et l’assassinat à petit feu en France du Premier des Noirs. Elle se structura autour d’une armée autonome, sans les soldats et les officiers français. Ce sera l’Armée indigène, sous la direction unifiée du commandant-en-chef, le général Jean-Jacques Dessalines-- qui fut l’un des lieutenants les plus proches de Toussaint-Louverture. La révolution initiée en 1791 passera alors à une phase plus déterminante. Les positions se polarisèrent. De part et d’autre des dispositions ont été prises pour éliminer l’ennemi d’en face. De son côté, l’armée expéditionnaire, sous le commandement du général Charles-Victor Emmanuel Leclerc, beau-frère de Napoléon Bonaparte, entendait détruire les dirigeants noirs qui se sont illustrés aux cotés de Toussaint-Louverture (tels que Jean-Jacques Dessalines, Henry Christophe, Charles Bélair) et rétablir le système esclavagiste, tel que demandé par Bonaparte lui-même. Déjà l’esclavage est rétabli dans les autres possessions coloniales de la France en Amérique tels qu’en Guadeloupe et à la Martinique. De tels faits furent troublants et inquiétants. L’État-major de l’Armée se rendit compte alors que les Français ne voulaient point parvenir à des négociations, ni reconnaitre le droit à la liberté acquise des nouveaux affranchis, voire le droit à la propriété sur des périmètres déjà conquis. Il s’est avéré que leur objectif est de retourner plutôt au statu quo ante, tout en déclarant le contraire. De ce fait, il se donna comme objectif fondamental de bouter une fois pour toutes l’armée française de Saint-Domingue. D’où leur nouveau slogan : « Liberté ou la mort ». Après deux ans de luttes, de revers ici et là et aussi de combats intrépides, certains sanglants et meurtriers, d’autres glorieux, telles que la bataille décisive de Ravine-à-Couleuvres dans l’Artibonite et la fameuse bataille de Vertières le 18 novembre 1803 dans le Nord, les troupes françaises, si habituées aux conquêtes de territoires en Europe, capitulèrent en face des va-nu-pieds de Saint-Domingue. Elles laissèrent sur le terrain plus de 40.000 soldats, y compris de nombreux officiers supérieurs[3]. L’Armée indigène triompha de ses ennemis coloniaux directs. Ce fut une victoire éclatante, inédite dans l’histoire de l’humanité. Sans doute, pour la première fois un soulèvement d’esclaves aboutit à une révolution victorieuse. C’est ainsi que le soulèvement des Esclaves dans le Nord, initié en août 1791, qui a déclenché une trainée de poudre en se convertissant en insurrection généralement partout dans la colonie, a abouti à la Révolution haïtienne triomphante en novembre 1803.

2. La naissance de l’État haïtien

Comme il fallait s’y attendre, la victoire de l’Armée indigène sur les troupes expéditionnaires de Napoléon Bonaparte, à Vertières a donné lieu à des festivités, des liesses de joie et des réjouissances populaires. Selon l’historien Thomas Madiou : « Les troupes en traversant les villes furent fêtées avec magnificence. La foule les suivait avec des acclamations à travers les campagnes. Les femmes, les jeunes filles embrassaient avec transport leurs époux et leurs frères. Ces grandes joies nationales se témoignaient par des chants et des pleurs »[4]. Des airs révolutionnaires, de justice et de satisfaction se fredonnaient un peu partout. L’âme altière, chacun murmurait des rêves de grandeur pour la nation qui allait naitre. On n’avait pas oublié la France, déjà considérée comme une ancienne métropole. Cette France était sujet de tous les anathèmes. Ce fut dans ce contexte que l’un des secrétaires particuliers de Dessalines, le fougueux Félix Boisrond-Tonnerre avait mis le feu dans les esprits le 31 décembre 1803 quand il avait déclaré devant les membres de l’état-major de l’Armée indigène réunis en cénacle : « Pour dresser l’acte de l’indépendance il faut la peau d’un Blanc pour parchemin, son crane pour écritoire, son sang pour encre et une baïonnette pour plume »[5].

Pour la proclamation officielle de l’indépendance, Dessalines avait convié l’armée et le peuple à une grande rencontre exceptionnelle aux Gonaïves, le 1er janvier 1804. L’invitation a été bien accueillie par la population. De toutes parts, on accéléra les pas en vue d’arriver à temps dans cette ville de l’Artibonite. La joie et la liberté se lisaient sur tous les visages. Selon Madiou: « La foule se pressa sur la place d’Armes autour de l’arbre consacré à la liberté dont le feuillage ombrageait l’autel de la partie magnifiquement décoré. Les femmes, les jeunes filles, richement vêtues, étaient confondues parmi les guerriers qu’elles exaltaient par des chants patriotiques »[6]. En effet, le peuple se sentait libérer du joug de l’esclavage et des chaines entremêlées de la colonisation. Tout un chacun laissait percer la jubilation qui brulait dans son cœur.

La cérémonie de la proclamation de l’indépendance se déroula en matinée. Le moment était solennel, l’atmosphère était déjà magnifiée par les premiers rayons du soleil. Les enfants du pays portaient leurs plus beaux vêtements. Les soldats s’habillaient au mieux qu’ils pouvaient. Chacun d’eux racontait, au milieu des attroupements qui se formaient d’un point à un autre, ses propres histoires de bravoure, pour arriver à ce moment historique. Les officiers de l’armée brillaient dans leurs habits d’apparat. Les officiers supérieurs, auréolés par la fortune de la gloire, avançaient aux pas d’oiseaux au milieu du peuple. Ils se frayaient une voie, puis s’asseyaient tous, à leur rang, à la place qui leur avait été réservé. Sur ces entrefaites, au milieu des coups de canon qui se retentirent dans la ville et sur la place d’Armes, le commandant-en-chef, le général Jean-Jacques Dessalines, accompagné de son état-major, s’emmena et lui aussi prit siège. La cérémonie pouvait alors commencer selon le protocole établi.

Sur l’estrade de l’Autel de la patrie, le général Jean-Jacques Dessalines, majestueusement habillé pour la circonstance, épaulettes dorées sur les épaules, des pierreries étincelantes dans les doigts, agitant l’Acte de l’indépendance entre ses mains, a fait un vibrant discours. Dans ce discours, il a mis l’accent, entre autres, sur les méfaits de l’esclavage et de la domination coloniale, les cruautés et les agissements répréhensibles des anciens maitres de Saint-Domingue et l’importance de l’indépendance. Par ailleurs, il a exhorté le peuple de tout faire en vue de défendre et maintenir cette indépendance obtenue au prix du sang et de grands sacrifices. Pour s’assurer que l’œuvre d’émancipation sera sauvegardée, il a demandé au peuple réuni en la circonstance de faire le serment solennel de vire en liberté et en toute indépendance. A l’unisson, le peuple et l’Armée ont répété avec force et détermination :« Jurons à l’univers entier, à la postérité, à nous-mêmes, de renoncer à jamais à la France et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination ; de combattre jusqu’au dernier soupir pour l’Indépendance de notre pays »[7].

Après avoir tenu ce discours sur le présent et l’avenir d’Haïti, Dessalines demanda à son secrétaire particulier, le général Boisrond-Tonnerre, de donner lecture, tour à tour, de la Proclamation de l’Indépendance et de l’Acte de l’Indépendance. Ce qu’il a fait avec les accents enflammés qu’on lui connaît. Le dernier document a été préalablement signé au palais de la ville par les principaux généraux de l’Armée indigène.

Cette séquence ayant pris fin, Dessalines remonta sur le podium. Il cria et lança au peuple : Vive l’indépendance ! Le peuple, enthousiaste, répéta avec force et à plusieurs reprises : « Vive l’indépendance ! ». On pouvait entendre de loin ce cri de liberté et de détermination que scandaient toutes les poitrines réunies. Un peu plus précis, Madiou a écrit : « L’Haïtien semblait croire que les échos de ses joies patriotiques traversaient l’Atlantique et se répétait dans l’ancien monde »[8] [c’est-à-dire en Europe, en particulier en France].

La cérémonie officielle se termina sous les vivats, les accolades, les embrassades et les poignées de mains. La place d’Armes des Gonaïves se vida lentement, les généraux de l’Armée se rendirent alors au palais de la ville pour discuter des affaires pressantes du nouvel État indépendant. Le peuple a suivi Dessalines et les officiers de l’armée jusqu’au palais. Les soldats ont été également fêtés avec dévotion, transport et la fibre patriotique nouvelle qui inondait l’atmosphère. La journée se termina avec des festivités un peu partout, au rythme des salves et des détonations de l’artillerie. Ce fut une belle journée, une journée historique, inédite, une journée d’apothéose dans les annales d’Haïti et une date mémorable dans de l’histoire du monde en général !

Ainsi un nouvel État, Haïti, a émergé dans le concert des nations indépendantes du monde, un peuple nouveau, le peuple haïtien, s’est constitué dans la géographie diversifiée de l’humanité. Une nouvelle société, constituée d’ethnies venues de plusieurs régions et pays d’Afrique, d’anciens colons d’Europe, en particulier ceux de la France et de quelques survivants du peuple natif des Tainos de l’ile d’Haïti se sont greffés sur cette terre pour entamer une nouvelle communauté politique indépendante dans les Amériques.  

3. La renaissance de l’ile d’Haïti

La proclamation de l’indépendance d’Haïti a eu deux conséquences immédiates, qui sont d’ailleurs inter-reliées : d’une part, la naissance formelle de l’État haïtien et, d’autre part, la renaissance de l’ile d’Haïti.

La naissance d’Haïti est évidente en soi, il n’est pas nécessaire d’argumenter outre-mesure. Comme il vient d’être exposé, le 1er janvier 1804 un nouvel État indépendant a effectivement pris naissance dans le concert des nations. En ce qui concerne la renaissance d’Haïti, il y a lieu d’éclaircir cette question en vue d’enlever toute équivoque.

On a constaté que lors de la proclamation officielle de l’indépendance d’Haïti, il y a deux expressions qui venaient et revenaient assez souvent dans la bouche des acteurs et consignés dans les textes officiels publiés en cette occasion. C’est le mot indigène et l’expression l’ile d’Haïti. L’usage de ces deux termes suppose au moins deux choses : 1) le retour à l’ancien nom de l’ile, Haïti, tel que connu avant l’arrivée de Christophe Colomb en 1492 et des conquérants espagnols par la suite; 2) l’indépendance d’Haïti a été proclamée pour l’ile toute entière.

a) La naissance d’Haïti.- Cette notion de naissance d’Haïti comporte deux assertions : la proclamation de l’indépendance du territoire de la colonie de Saint-Domingue sous le nom d’Haïti et la portée, la signification et les motivations ayant motivé le choix de ce nom.

La première assertion est plus facile à élucider puisque le nouvel État indépendant a effectivement retrouvé son ancien nom d’Haïti.

En ce qui a trait au choix du nom d’Haïti il y a matière à clarifier.

Il semble que la culture Taino et/ou le sort génocidaire subi par les natifs Peaux-Rouges a toujours habité le cœur des esclaves en révolte dans la colonie. Les descendants des premiers habitants d’Hayti et les marrons de la géhenne coloniale qui se sont retrouvés ensemble en pleine lutte, le plus souvent dans les montagnes de l’ile, ont tissé des relations de confraternité. Ils ont considéré les Européens  (Espagnols et Français notamment) comme étant la personnification de leur oppression et de leurs malheurs. En hommage à ces valeureux natifs Peaux-Rouges, qui ont combattu en leur temps les conquérants espagnols, les généraux de l’Armée indigène, Dessalines en tête, ont choisi de redonner le nom d’Hayti à l’ile d’Haïti une fois l’indépendance acquise. Les révolutionnaires haïtiens, victorieux des colonisateurs français, ont compris qu’il y avait similitude dans leur combat contre les esclavagistes et les colonisateurs européens[9]. L’historien Thomas Madiou nous apprend que : « Le ciel était rempli du nom d’Haïti que les indigènes avaient donné à leur nouvelle patrie. Ce nom primitif de la contrée leur rappelait un peuple qui avait préféré l’extermination à la servitude »[10]. Les nouveaux maitres de l’ile, les Haïtiens, se sentaient donc solidaires et très proches de tous ceux, les Aborigènes, les natifs Peaux-Rouges, que les Européens ont tués, maltraités et ensevelis à cause de leur perfidie. En ce sens, Dessalines s’est présenté comme le « vengeur de l’Amérique ». Il le dit lui-même après avoir ordonné la liquidation des Français qui se montraient récalcitrants à la révolution qui venait de se produire sur l’ile, pensant agir en rédempteur des crimes commis par les Européens esclavagistes dans le Nouveau-Monde, il a crié : « J’ai vengé l’Amérique, mon propre estime me reste»[11].

La reprise du nom d’Haïti n’était pas sans effet dans les esprits. Les révolutionnaires haïtiens étaient bien imbus de l’impact symbolique et la charge politique de ce nom « Ayiti ». Ce fut avant tout un défi lancé aux contemplateurs qui pensaient pouvoir rétablir un ordre ancien qui venait de s’écrouler. Ce fut aussi une façon d’annoncer un nouveau départ sur l’ile d’Haïti. Ainsi Dessalines a voulu recoudre les morceaux de tissus que les Européens avaient violemment déchirés à partir de 1492 jusqu’en novembre 1803.

Après plus de deux siècles d’histoire, certes mouvementée, la République d’Haïti porte encore ce nom originel d’Haïti, cher aux Tainos. 

b) La renaissance de l’ile d’Haïti. - Cette question, fondamentale à la compréhension de l’évolution du pays, semble être plus difficile à faire accepter par le simple fait que la puissance politique de Dessalines ne s’était pas manifestée en 1804 de manière concrète dans la partie de l’Est de l’ile.

La première chose qu’il faut retenir c’est que cette partie de l’ile d’Haïti appartenait de fait, après la capitulation de l’armée française face à l’Armée indigène, selon le droit des gens de l’époque (droit international aujourd’hui), à Haïti. Par ailleurs, selon une logique bien simple, du fait que Saint-Domingue avait changé de nom et de statut politique et juridique après la proclamation de l’indépendance d’Haïti, tous les compartiments faisant partie de l’ile devenaient une seule et même entité géographique. En somme, toutes les régions, provinces, paroisses et les iles adjacentes de l’ile d’Haïti rentraient ipso facto dans le giron territorial du nouvel État indépendant et se trouvaient donc sous l’obédience des nouvelles autorités établies. Ce fut le cas de Santo-Domingo, une colonie traditionnelle de la couronne espagnole.

Par ailleurs, au-delà du changement politique et des effets juridiques que la révolution et la naissance de l’État haïtien ont entrainés, il est opportun, pour la circonstance, de se remettre aux faits qui se sont déroulés le jour de la proclamation de l’Indépendance. A cet effet, je soumets sous les yeux du lecteur ou de la lectrice quelques extraits des trois documents fondateurs de l’État haïtien publiés et/ou adoptés le 1er janvier 1804, ainsi que les écrits, la narration et les commentaires des premiers historiens haïtiens.

En tout premier lieu il est à rappeler que le fondateur de la patrie haïtienne, en parfait symbiose avec les sentiments du peuple rassemblé sur la place d’Armes aux Gonaïves, avait déclaré dans la Proclamation de l’Indépendance d’Haïti : « Citoyens indigènes, hommes, femmes, filles et enfants, portez vos regards sur toutes les parties de l’ile[12] Veuillez noter la référence au terme « ile » dans cette proclamation. 

A cet égard, l’historien Beaubrun Ardouin a expliqué le choix du nom d’Ayiti pour le nouvel État indépendant en ces termes :

Une idée, émise on ne sait par qui le premier, avait réuni tous les suffrages : c’était de restituer à l’île entière, qui devait former le nouvel État, le nom qu’elle portait sous ses premiers habitans - Haïti. Victimes de la cupidité cruelle des Espagnols, ces intéressans insulaires avaient partagé l’esclavage et les souffrances des premiers Africains amenés sur le sol de leur pays, ils avaient résisté ensemble contre leurs tyrans : leur mémoire réclamait cette nouvelle protestation contre la vaniteuse injustice de Colomb, contre ses pareils qui avaient fait valoir le nom de Saint-Domingue. C’était encore un nouveau moyen de rompre avec le passé colonial, justement abhorré[13].

Ce même historien a fourni d’autres explications en se référant que l’indépendance avait été proclamée pour l’ile d’Haïti toute entière. En effet, il a écrit : « Le nom d’Haïti, restitué, indiquait, comme nous l’avons dit, que dans la pensée des chefs qui venaient de proclamer son indépendance, tout son territoire, y compris celui des petites iles adjacentes, devait former le nouvel État… Il fallait donc conquérir tôt ou tard le territoire en possession des troupes françaises [la partie de l’Est de l’ile], au même droit qui avait déterminé la conquête accomplie »[14] .

D’autre part, l’Acte de l’indépendance précise sans détour : « Après avoir fait connaître aux généraux assemblés ses véritables intentions, d’assurer à jamais aux indigènes d’Haïti un gouvernement stable, objet de sa plus vive sollicitude ; ce qu’il a fait par un discours qui tend à faire connaître aux puissances étrangères, la résolution de rendre le pays indépendant, et de jouir d’une liberté consacrée par le sang du peuple de cette ile … »[15]. Une fois de plus, notez la référence au mot : ile.

Dans la même logique, l’une de premières mesures des Pères fondateurs de l’État haïtien était de proclamer le général en chef, en l’occurrence Dessalines, Gouverneur Général à vie de l’ile d’Hayti »[16]. Veuillez noter une fois de plus la référence faite l’expression l’ile d’Hayti.

Au terme de la grande victoire de Vertières, des bataillons de l’armée française, défaite, ayant le général Jean-Louis Ferrand à sa tête, s’était réfugiés en toute hâte dans la partie de l’Est de l’ile. De là, il a agi pour fortifier des places en vue de les rendre imprenables à l’avenir-- Dessalines n’exerçant pas encore sa puissance de chef d’État sur toute l’ile comme l’avait fait en 1801-1802 le gouverneur Toussaint-Louverture. Toutefois, il est un fait dans la tête ou dans l’esprit des dirigeants haïtiens d’alors, l’indépendance d’Haïti était proclamée pour l’ile d’Haïti toute entière. Dessalines attendait donc le moment propice pour exercer cette autorité. Il ne voulait aucune frontière physique à l’intérieur de l’ile d’Haïti. D’ailleurs, il avait théorisé la question en termes géographiques. Il répétait : « A Haïti, il faut donner la mer pour frontière ». Cette théorisation est compréhensible. La partie de l’Ouest de l’ile ne pouvait pas se déclarer indépendante et la partie de l’Est reste la colonie d’une puissance européenne. Le risque était trop grand pour la souveraineté d’Haïti ; on ne pouvait pas se prétendre être indépendant sur un bout de terre d’une ile tandis que la plus grande superficie de l’ile ne l’était pas. En d’autres termes, s’agissant d’une ile, il ne pouvait exister une séparation géographique dans laquelle il existe deux régimes politiques contradictoires : d’un côté, un État indépendant (Haïti) et d’un autre côté une colonie (Santo-Domingo), sous contrôle d’une puissance étrangère, à la solde d’une puissance esclavagiste et colonialiste. C’est d’ailleurs en vue « d’exorciser » cette anomalie politique que des dirigeants haïtiens visionnaires ont tenté, à plusieurs reprises, de normaliser la situation par la réunification territoriale de l’ile sous une seule et même autorité politique. L’empereur Jacques I a tenté en 1805, il n’a pas réussi (à cause de ses démêlés liés à l’hégémonie avec les figures de la nouvelle élite politique).

Finalement, quand Don Nuñez de Caceres, maire de Santo-Domingo, dans un mouvement contradictoire et ombrageux, intenta son coup de vouloir rattacher Santo-Domingo à la Grande Colombie, le général Jean-Pierre Boyer, alors président d’Haïti, rectifia le tir. Répondant avant tout aux suppliques, sollicitudes, demandes et réclamations empressées des habitants de la partie de l’Est de l’ile, qui craignaient la perpétuation du système esclavagiste honni et la détérioration de leurs conditions socio-économiques, se rendit avec deux colonnes d’armée et refit, marchant sur les brisées de Toussaint-Louverture, sans effusion de sang d’ailleurs, la réunification de l’ile. Ce fut ce même Nuñez de Caceres qui remit au chef de l’État, à la suite d’un discours solennel tenu devant les plus hautes figures politiques de Santo-Domingo, les clés de la ville. Boyer, agissant en pacificateur, tint un discours apaisant et garantit à tous et toutes une place méritée au sein de la grande famille de la République d’Haïti réunifiée. Parmi ses premières mesures politiques, on nota l’abolition de l’esclavage, une fois de plus, qui a été restauré ou toléré par les nouvelles autorités colonialistes, françaises et espagnoles, successivement. De même, il avait pris des mesures en particulier pour la gestion administrative de Santo-Domingo et en général l’intégration des habitants de cette partie de l’ile au sein de la République.

Ainsi l’objectif fondamental des autorités haïtiennes de réunifier l’ile d’Haïti, une deuxième fois, a été atteint 16 ans plus tard après la tentative ratée de Dessalines. Le président Boyer gouverna l’ile d’Haïti de 1822 à 1844[17]. Le 27 février 1844, dans la dynamique de la chute de Boyer, les habitants de la partie orientale de l’ile se sont séparés d’Haïti. Aujourd’hui, après des soubresauts divers, dont la Guerre de la Restauration (1861-1865) déroulée de l’autre côté de la frontière, l’ile d’Haïti est divisée en deux États indépendants : la République d’Haïti à l’ouest et la République dominicaine à l’Est. Les deux États indépendants ont établi depuis 1874 des relations diplomatiques normalisées[18].

Ce qu’il y a lieu de retenir dans toute cette histoire, c’est que la co-existence  de deux États indépendants est plus facile sur une même ile, tel qu’il nous est permis de la constater sur l’ile d’Haïti depuis 1844, que deux systèmes politiques en nette contradiction : l’un fondé sur les principes sacro-saints de l’auto-détermination du peuple à se gouverner et l’autre qui évolue péremptoirement sous la tutelle coloniale d’une puissance étrangère.

4. Le défi actuel : l’impérieuse nécessité de refaire l’Union fait la force

La Révolution haïtienne est l’un des événements majeurs dans l’histoire de l’humanité. Elle a contribué à sonner le glas du système d’exploitation de l’esclavage au XIXe siècle, de même elle a servi à la décolonisation physique et mentale à travers le temps. De plus, elle a fait couler à bas le grand projet d’empire colonial français d’Amérique envisagé par Napoléon Bonaparte. En effet, après la perte de Saint-Domingue, Bonaparte a été contraint de vendre en 1803 la Louisiane, une fameuse colonie française située en Amérique du Nord que la France avait hérité de l’Espagne, aux Etats-Unis d’Amérique- pour quelques 15 millions de dollars[19].

Pour sa part, l’indépendance d’Haïti a consacré, dans une même journée, la naissance de l’État haïtien et la renaissance de l’ile d’Haïti. Toutefois l’État haïtien est né à la fois dans la souffrance et dans l’apothéose. Il est donc entré dans le concert des nations dans une double dynamique de fracas et de magnificence.

Haïti, dès son avènement sur l’échiquier international, a marqué l’histoire de l’humanité. Les Haïtiens et les Haïtiennes sont les enfants des géants de l’histoire, ils sortent tout droit des entrailles des personnages illustres ayant façonné, de manière positive, l’évolution du monde. Aujourd’hui ils peuvent encore donner des significations nouvelles à l’histoire s’ils décident à donner un nouvel élan à leur destinée.

Je profite de l’enseignement, de la portée, de la signification historique du premier janvier 1804 pour sensibiliser les citoyens et les citoyennes d’Haïti à l’égard du premier janvier 2025. Depuis quelques temps Haïti s’enlise dans une crise structurelle qui l’empêche de poursuivre sa marche émancipatrice tracée par les Ancêtres. Haïti est loin de ce qu’elle a été dans le temps, une sorte de puissance régionale sur le continent américain ayant contribué, par exemple, à combattre l’esclavage en Amérique du Sud et influencé ailleurs, d’une manière positive, certains événements d’indépendance et de libération des peuples soumis à l’assujettissement des empires coloniaux. Depuis un certain temps, l’élite du pouvoir haïtien n’est pas parvenue à inventer une société haïtienne socialement juste, intégrée, libérée de la misère et du sous-développement. Elle n’arrive pas encore à faire ressortir toutes les capacités d’agir du peuple et de la nation.

Les révolutions qui réussissent plus nettement sont celles qui inscrivent leur triomphe sur une longue durée. Ce ne fut pas le cas de la Révolution haïtienne malgré tout ce qu’elle a accomplie ; la marche victorieuse de cette révolution s’est stoppée en route de très tôt ; la contre-révolution avait plutôt gagné dû terrain. On peut considérer que la Révolution haïtienne a triomphé sur le plan politique et dans le chapitre de l’épanouissement culturel, mais son succès est moindre en ce qui concerne le bien-être social du peuple et le développement des ressources économiques. Les réalisations matérielles nécessaires aux transformations sociales et économiques n’ont pas abouti. L’État haïtien est encore égaré sur le chemin de la rédemption sociale et du décollage socio-économique. Le pays se cherche depuis belle lurette, sans jamais retrouver la bonne direction. A un certain moment il s’est passé sans doute un choc, ce choc a causé lui-même une rupture de liens, une grande fracture sociale s’est constituée, dans l’évolution positive d’Haïti. Ce choc d’une ampleur considérable s’est révélé jusqu’à maintenant insurmontable. C’est ce défi qu’il faut relever, en agissant dès maintenant.

Le leitmotiv de la Révolution haïtienne s’est fait autour du principe idéologique : « l’Union fait la force », le mot d’ordre du tèt ansanm, de cohésion politique entre les différentes parties pour défendre une cause commune, celle de la liberté. Quand on s’est départi de cette voie émancipatrice, on s’est dévoyé jusqu’à perdre le Nord. Pour reprendre le chemin où l’on s’est fourvoyé, pour reprendre les chantiers de la révolution sociale et économique, les acteurs, les compatriotes, les ingénieurs, les bâtisseurs de sociétés nouvelles, les protagonistes du moment doivent reconnaître que le pays appartient à nous tous et il incombe de travailler à son émancipation et son décollage. Pour cela, il faut recoudre le tissu social au lieu de continuer à le déchiqueter. Il y a nécessité de recommencer à parler les uns aux autres. Le dialogue social devient alors un acte révolutionnaire à entreprendre. Nous nous retrouvons devant l’impérieuse nécessité de refaire l’Union fait la force. Ce premier pas permettra de recommencer la route de l’émancipation véritable du peuple haïtien.

 

Notes et références bibliographiques

[1]  La gestion de la colonie de Saint-Domingue par Toussaint-Louverture a inauguré des arts sur l’économie politique qu’on n’a pas encore suffisamment explorés. Il est à espérer que des études viennent abordées l’économie politique durant le gouvernorat ou l’administration de ce général, homme d’épée et d’esprit.

[2] Toussaint-Louverture capturé, il partait pour l’exil. Entretemps, l’armée expéditionnaire de Napoléon Bonaparte avait repris Santo-Domingo. L’esclavage, aboli auparavant par Toussaint, allait être réintroduit.

[3] Une bonne partie de l’armée française, ayant à sa tête le général Donatien Rochambeau, capitula devant l’Armée indigène, laissa Saint-Domingue pour d’autres cieux. D’autres officiers de cette armée, en décomposition, sous l’instigation du général Jean-Louis Ferrand se regroupèrent à Santo Domingo, envisageant d’organiser la résistance contre l’Armée indigène.

[4] Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, Tome III, 1804-1807, Éditions Henri Deschamps, 1989, p. 143.

[5] Beaubrun Ardouin, Études sur l’Histoire d’Haïti, Volumes 2, Tome VI, Collection du Bicentenaire, Port-au-Prince, les Éditions Fardin, p. 7.

[6] Madiou, Histoire d’Haïti, p.  145.

[7] Madiou, Histoire d’Haïti, p.  149. Selon Linstant de Pradines, auteur du Recueil général des lois et actes du gouvernement d'Haïti (depuis la proclamation de son indépendance jusqu'à nos jours), Paris, A. Durand, 1886-1888, ce serment pour la sauvegarde de l’indépendance a toujours été répété, chaque premier janvier sur l’Autel de la patrie par les différents chefs d’État haïtiens qui se sont succédé au pouvoir. Il a été supprimé du protocole et du discours officiel de commémoration de l’indépendance d’Haïti après les négociations politiques avec la France ayant abouti à la reconnaissance conditionnelle de cette indépendance en 1825 en versant une indemnité colossale et scandaleuse. ‪

[8] Madiou, Histoire d’Haïti, p.  151.

[9] Voir à ce sujet Aline Helg, «A Fragmented Majority: Free ‘of all colors,’ Indians, and Slaves in the Caribbean Colombia during the Haitian Revolution », Impact of the Haitian Revolution in the Atlantic world (sous la direction de David P. Geggus), Columbia, University of South Carolina Press, 2001, pp. 157-175. Par ailleurs, sur l’imaginaire ou la représentation de l’indien ou des natifs Peaux-rouges dans l’historiographie haïtienne et sur Haïti, se référer notamment à Jean Fouchard, « Pourquoi Haïti ? Où, quand et par qui fut choisi de redonner à notre patrie le nom indien d’Haïti », Revue de la Société haïtienne d’Histoire et de Géographie, N0. 145, 1984, pp. 13-17. Voir également, David Patrick Geggus, «The Naming of Haiti », Haitian Revolutionnay Studies, Bloomington, Indianapolis University Press, 2002, pp. 207-210.

[10] Madiou, Histoire d’Haïti, p.  145.

[11] Voir Laurent Dubois, Avengers of the New World. The Story of the Haitian Revolution, Cambridge, Mass, Belknap Press of Harvard University Press, 2004.

[12] Madiou, Histoire d’Haïti, p.  147.

[13] Ardouin, Etudes sur l’Histoire d’Haïti, p. 7. On garde dans la citation l’orthographe des mots en usage à l’époque.

[14] Ardouin, Études sur l’Histoire d’Haïti, p. 10.

[15] Madiou, Histoire d’Haïti, p.  150. A noter l‘expression “le sang du people de cette ile”.

[16] Madiou, Histoire d’Haïti, p.  151.

[17] Cette question de la réunification de l’ile d’Haïti est par ailleurs étudiée par des historiens dominicains, dont certains d’entre eux appartiennent, par exemple, à l’école historiographique dominicaine, issue de la période Post-Trujillo, de tendance marxiste. L’un des chefs de file de cette nouvelle école fut Emilio Cordero Michel, qui dans son ouvrage intitulé :  Revolución haitiana y Santo Domingo, Santo Domingo, Editora Nacional, 1968, a bien esquissé cette question. Aussi, l’une de ses disciples, la professeure Quisqueya H. Lora, a également analysé cette question sous une loupe assez objective. Voir son travail bien connu, « El Higuey haitiano, 1822-1844, Revista Estudios sociales, Année 41, XL, No. 151, octobre-décembre 2009, pp. 33-54. Se référer également à une version de cet article en langue française : « Abolition de l’esclavage à Santo Domingo. Impact de l’unification d’Haïti à Higuey (822-1825), Revue de la Société haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie, Nos. 267-274, janvier 2018- décembre 2019, pp. 71- 97. A noter que parmi les historiens dominicains, Franklin Franco Pichardo est celui qui a étudié la question haïtienne et Santo Domingo, de long en large. Voir ses travaux : Haití : de Dessalines à nuestros días, Santo Domingo, Editora Nacional 1989 et Sobre el racismo y antihaitianismo y otros ensayos, Santo Domingo, Impresora Vidal, 1997.

[18] L’empereur Faustin I, (général Faustin Soulouque) a encore tenté de refaire l’unité territoriale de l’ile d’Haïti en 1856, il n’a pas matérialisé ce projet non plus.
A l’époque les grandes puissances du monde ont tout fait pour boycotter ce projet de réunification. A la chute de Soulouque en 1859, le gouvernement de Fabre Nicolas Geffrard qui a pris les rênes du pouvoir à Port-au-Prince. La realpolitik s’est imposée, il a commencé à reconnaitre l’indépendance proclamée de l’État voisin. Enfin de compte, Haïti et la République dominicaine ont signé en 1874 sous le Gouvernement de Nissage Saget, un Traité de Paix, d’Amitié et de Navigation. C’est à travers ce Traité qu’Haïti a finalement reconnu l’indépendance de la république voisine. En d’autres termes, ce traité a officialisé l’existence de deux États indépendants sur l’ile d’Haïti ; à l’ouest la République d’Haïti, occupant le 1/3 de la superficie de l’ile et à l’Est la République dominicaine, s’étendant sur les 2/3 restants.

[19] A l’époque la Louisiane comprenait une superficie de 2, 144,476 km2. Par la suite plusieurs états frontaliers ou limitrophes à la Louisiane se sont accaparés, pour des raisons diverses, d’une portion quelconque de ce territoire. C’est dire que la superficie actuelle de la Louisiane est réduite par rapport à ce qu’elle était auparavant.

Watson Denis, Ph.D., watsondenis@yahoo.com,

25-26 décembre 2016. Revu pour publication le 25 décembre 2024.

L’auteur est docteur en histoire, professeur de pensée sociale haïtienne, d’histoire de la Caraïbe et des relations internationales à l’Université d’État d’Haïti (UEH) et  secrétaire général de la Société haïtienne d’Histoire, de Géographie et de Géologie (SHHGG).