Haïti ne se relèvera pas seulement par les armes

Réconciliation nationale | Non à la violenceDepuis plus de deux siècles, chaque génération haïtienne a pu croire que la violence de son temps serait la dernière.

Par Jean Ricot Dormeus
06 nov. 2026 — Lecture : 5 min.
Haïti ne se relèvera pas seulement par les armes

Des armes présentées par la police lors des opérations dans le Nord

Réconciliation nationale | Non à la violence

Depuis plus de deux siècles, chaque génération haïtienne a pu croire que la violence de son temps serait la dernière. Elle ne l’a jamais été. Alors que le Mouvement de Prière pour Haïti (MPH) ouvre 100 jours de mobilisation pour la non-violence, le pardon et la réconciliation, une question s’impose à chacun : Haïtiennes, Haïtiens, que ferons-nous ?

Quand une maison prend feu, personne ne court chercher une torche. On cherche de l’eau, on forme une chaîne. Pourtant, depuis des décennies, notre nation éteint l’incendie avec de l'essence : la violence contre la violence, l’humiliation contre l’humiliation.

Le mythe de la violence qui sauve

En 1986, le dechoukaj devait déraciner la terreur macoute ; il a souvent remplacé la justice par la vengeance, et l’impunité a survécu au régime. Sont venus ensuite le « Père Lebrun », les attachés puis les chimè, et enfin les bandes armées utilisées comme instruments politiques avant de devenir des pouvoirs autonomes.

En 2023, exaspérée par l’abandon, une partie de la population a répondu par « Bwa Kale ». La colère était compréhensible. Mais les gangs n'ont pas disparu, et des quartiers entiers ont appris que l’on pouvait tuer en public sans procès. La violence ne punit pas les coupables : elle fabrique d'autres victimes, qui deviendront à leur tour des vengeurs.

Des fractures jamais soignées

Haïti est née d'un miracle d'unité. À Vertières, anciens libres et nouveaux libres ont fait taire leurs querelles pour vaincre ensemble. Moins de trois ans plus tard, le 17 octobre 1806, le fondateur de la nation tombait à Pont-Rouge sous les coups de ses compagnons. Ce premier fratricide a ouvert une blessure jamais refermée : Nord contre Sud, fractures de couleur et de classe, ville contre « pays en dehors ».

Aucune de ces blessures n’a été nommée ni réparée. Le rapport de la Commission nationale de vérité et de justice, Si m pa rele, remis en 1996, dort encore dans les tiroirs. Un peuple qui ne soigne pas ses blessures finit par croire que la souffrance est son destin. Ce n’est pas un destin, c'est un héritage. Et un héritage peut être refusé.

Le prix de la rancune

Selon l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), en juin 2026, près d’un million et demi de nos compatriotes ont été chassés de chez eux par les bandes armées : environ un Haïtien sur dix. La violence a gagné Kenscoff, l'Artibonite, le Sud-Est. Les écoles ferment, les récoltes pourrissent, des emplois s’envolent en fumée, et beaucoup de nos jeunes, souvent les mieux formés, partent ou s’enferment dans le désespoir.

Réduire la violence aux seuls gangs serait simpliste. Les armes qui tuent dans nos quartiers ont été achetées, financées, protégées ; des sanctions internationales ont visé des acteurs politiques et économiques soupçonnés de les avoir soutenues. Et la violence commence plus près de nous encore, avec une banalisation de la brutalité : dans le message vocal haineux relayé sur WhatsApp, dans la gifle donnée à l'enfant, dans les coups portés à la femme, dans le discours qui fait de l'adversaire un traître. Les fusils ne font que finir des phrases commencées ailleurs.

Nou pa ka chante « Ayiti Cheri » pandan n ap detwi Ayiti.

Pardonner n'est pas absoudre

Comment parler de pardon à une mère dont le fils a été exécuté ? D’abord en reconnaissant sa douleur et son droit à la justice. Personne ne peut lui imposer de pardonner, encore moins lui demander de renoncer à une plainte ou d’accepter l’impunité. Le pardon relève d’un cheminement personnel. La justice relève des institutions. Elle doit établir les faits, protéger les victimes, juger les responsables et rendre possibles les réparations. Elle ne peut attendre que les victimes pardonnent. Toutefois, cette mère endeuillée peut, si elle le souhaite, et à son rythme, choisir de se libérer des chaînes de sa blessure par le pardon, échappant ainsi à une souffrance continue.

La réconciliation demande davantage qu’une poignée de main : elle suppose la vérité, la reconnaissance des torts et des garanties concrètes que le mal ne se répétera pas. On ne réconcilie pas durablement une société en laissant les plus vulnérables sans protection. 

La non-violence n’est pas la passivité. Elle n’interdit pas à l’État de protéger la population par la force légitime, dans le respect du droit. Elle refuse la justice de la rue et la vengeance privée. « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien » (Romains 12 : 21).

D'autres peuples ont choisi de vivre

En 1994, le Rwanda a perdu plus de 800 000 de ses enfants en une centaine de jours. Ses tribunaux communautaires, les «gacaca», ont pourtant obligé bourreaux et victimes à se faire face et à dire la vérité. L'Afrique du Sud a créé sa «Commission vérité et réconciliation» ; Desmond Tutu en a tiré la conviction qu'il n'y a pas d'avenir sans pardon. La Colombie a signé la paix en 2016. Aucun de ces peuples n'a choisi entre la justice et le pardon : ils ont choisi les deux, en commençant par la vérité. Le peuple qui a vaincu l'armée de Napoléon serait-il incapable de vaincre sa propre haine ?

100 jours pour changer d'habitude

La paix s’apprend, geste après geste. C'est le sens des « 100 Jours » lancés le samedi 31 octobre par le MPH, avec le professeur Amary Joseph Noël, coordonnateur général de la Confédération des Haïtiens pour la Réconciliation (CHAR). Chaque matin, une réflexion en créole, en français et en anglais propose un geste concret. Chaque soir à 21 h, heure d'Haïti, la « Minit lapè » rassemble le pays et sa diaspora dans une minute de prière. 

La prière peut nous donner la force de commencer. Nos actes doivent lui donner une traduction dans la vie de nos compatriotes.

Que ferons-nous ?

Aux églises : que l’unité prêchée le sabbat ou le dimanche inspire aussi nos relations le lundi. Aux responsables politiques et économiques : renoncez à toute complicité avec les réseaux violents et reconnaissez l’image de Dieu en nos compatriotes, en particulier les victimes de vos actions et omissions. Aux médias et aux influenceurs : vérifiez avant de relayer ; vos paroles peuvent attiser la haine ou ouvrir le dialogue. Aux parents et aux enseignants : montrons à nos enfants qu’on peut s’opposer sans s’avilir.

Et à chacun de nous : cessons de partager les messages qui déshumanisent. Écoutons celui qui ne pense pas comme nous. Reconnaissons nos torts. Tendons la main à une personne déplacée. Réclamons des institutions qui protègent tous les citoyens. « Men anpil, chay pa lou », encore faut-il cesser de nous pousser à terre. Que nos mains servent à offrir un toucher de réconfort plutôt que de brandir une arme de destruction. Kote dife rayisman ap boule, ann pote dlo lanmou.

Haïtiennes, Haïtiens, que ferons-nous ? La réponse commence par moi. Elle commence par vous. Elle commence par nous.

Jean Ricot Dormeus est diplomate et fondateur du Mouvement de Prière pour Haïti (MPH).

Pour participer : www.mphai.org · 

Le lancement des 100 Jours a bénéficié de la collaboration du Partenariat Chrétien pour la Non-violence, le Pardon et la Réconciliation.

Engagement « Mwen angaje m » : https://forms.gle/Jz5VcBWGKKhakpBu5 · #100JoursPourLaPaix