Il est des nouvelles que l'on reçoit avec tristesse. D'autres avec colère. Et puis il en est qui nous atteignent dans ce que nous avons de plus intime, parce qu'elles concernent les lieux où nous avons grandi, les chemins que nous avons empruntés et les visages qui ont accompagné notre enfance. Ce qui se déroule aujourd'hui à Marchand-Dessalines appartient à cette dernière catégorie.
Je suis originaire de cette commune. J'y ai connu une vie qui, malgré ses difficultés, conservait quelque chose d'essentiel la possibilité de croire au lendemain. Les enfants pouvaient aller à l'école. Les familles travaillaient. C’était toujours un plaisir immense de voir, les mercredis et samedis, les commerçants ouvrir leurs boutiques sur la place du marché. Les paysans cultivaient leurs terres. L'avenir demeurait incertain, mais il n'était pas entièrement confisqué. Aujourd'hui, les violences armées ont profondément bouleversé cette réalité.
Les établissements scolaires sont frappés par la crise. Des infrastructures, pas des moindres, les plus anciennes ont été vandalisées ou pillées. Des activités économiques sont perturbées voire mises à l’arrêt complet et des familles ont dû abandonner leurs habitations. Presque tous les enfants de la commune se retrouvent loin de leurs salles de classe. Certains d’entre eux, les plus démunis, restent dans la commune et sous leur regard innocent se déroulent des scènes et des conversations qui peuvent altérer leur comportement durablement. Ceux qui sont partis se retrouvent parfois sans les moyens de poursuivre leur scolarité dans les localités où ils ont trouvé refuge.
La peur s'est installée là où devraient régner le travail, les échanges et l'apprentissage. Il serait tentant de considérer cette tragédie comme une manifestation supplémentaire de l'insécurité qui ravage Haïti. Mais ce serait manquer une dimension fondamentale du problème. Car lorsqu'une école ferme sous la menace des armes, ce n'est pas seulement un bâtiment qui cesse de fonctionner. C'est un espace de transmission qui disparaît. C'est une communauté qui perd une partie de sa capacité à préparer l'avenir. Et lorsque cette interruption se prolonge, c'est toute une génération qui risque d'en payer le prix. À Dessalines, l'urgence n'est donc pas uniquement de retrouver la sécurité. Elle est aussi d'empêcher que la violence ne détruise l'avenir des enfants.
Une commune meurtrie, une crise documentée
La situation de Dessalines ne relève pas seulement de témoignages individuels ou de l'inquiétude de ses ressortissants. Les déplacements de population provoqués par les violences armées dans cette partie de l'Artibonite sont désormais documentés par des organisations internationales. Selon le rapport ETT 101.2 de l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), les violences survenues à partir du 6 juillet 2026 dans les communes de Dessalines et de Petite-Rivière ont provoqué, au 23 juillet, le déplacement d'environ 6 254 personnes, représentant 1 561 ménages. Les personnes déplacées se sont principalement dirigées vers Saint-Michel-de-l'Attalaye et les Gonaïves. La majorité d'entre elles, soit 95 %, a trouvé refuge auprès de familles d'accueil. Ces chiffres concernent les deux communes et ne constituent pas un bilan exclusif de Dessalines. Ils permettent néanmoins de mesurer l'ampleur d'une crise qui dépasse largement les localités directement touchées. [1]
Derrière ces statistiques se trouvent des familles contraintes de quitter leur environnement, des parents privés de leurs activités habituelles et des enfants dont la scolarité est brutalement interrompue. Les conséquences dépassent les déplacements eux-mêmes. Lorsqu'une famille abandonne sa maison, elle perd parfois son accès aux ressources qui lui permettaient de vivre. Lorsqu'un commerce ferme, ce sont des revenus qui disparaissent. Lorsqu'un établissement scolaire est saccagé, il faut non seulement retrouver des conditions de sécurité, mais également reconstruire les moyens matériels de l'enseignement.
Ces différentes dimensions se renforcent mutuellement. Une famille privée de revenus peut difficilement financer la scolarité de ses enfants dans une commune d'accueil. Un établissement déjà confronté à des difficultés peut manquer de ressources pour recevoir de nouveaux élèves. Un enseignant déplacé peut se retrouver dans l'impossibilité de poursuivre son activité professionnelle. Ainsi, la violence ne se contente pas de détruire le présent. Elle compromet également les moyens par lesquels une communauté pourrait préparer sa reconstruction.
L'école, première victime silencieuse de l'insécurité
Dans les crises sécuritaires, l'attention se porte naturellement sur les attaques, les victimes, les destructions et les déplacements. Ces réalités exigent une réponse immédiate. Mais une autre tragédie se déroule souvent dans un silence relatif, celle des enfants privés d'instruction.
À Marchand-Dessalines, la fermeture des établissements et les difficultés de reprise des cours constituent une préoccupation majeure pour les familles et les responsables éducatifs. L'école, pourtant, n'est pas un service secondaire dont une société pourrait se passer jusqu'au retour de conditions idéales. Elle est un lieu d'apprentissage, de socialisation et de protection. Elle donne à l'enfant des repères, des habitudes de travail et des perspectives. Elle contribue à structurer son quotidien et à maintenir un lien avec la communauté. Lorsqu'elle disparaît durablement de sa vie, l'enfant ne perd pas uniquement des heures de cours. Il perd une partie de son environnement protecteur. L'interruption prolongée de l'enseignement peut entraîner des retards pédagogiques, accroître le risque d'abandon scolaire et fragiliser davantage les enfants déjà exposés aux violences ou à la précarité.
Cette réalité dépasse Dessalines. Selon l'UNICEF, plus de 1 600 écoles ont été signalées fermées en Haïti pendant l'année scolaire 2024-2025, affectant environ 7 500 enseignants et privant plus de 240 000 élèves d'apprentissage. [2] Ces données nationales, relatives à l'année scolaire précédente, montrent que la crise éducative s'inscrit dans un phénomène beaucoup plus large. Elles ne doivent cependant pas masquer les situations locales. Combien d'enfants de Dessalines sont actuellement privés d'école ? Combien d'établissements ont subi des dommages ? Combien d'enseignants ont dû quitter la commune ? Combien de familles déplacées sont incapables de réinscrire leurs enfants ailleurs ? Ces questions appellent un diagnostic actualisé, conduit avec les autorités éducatives et les responsables d'établissements. Car une crise que l'on ne mesure pas suffisamment risque aussi de demeurer insuffisamment prise en charge.
Les enfants déplacés subissent une double peine
La situation des enfants qui ont quitté Dessalines mérite une attention particulière. Pour eux, le déplacement ne signifie pas nécessairement la fin du danger ni le retour à une vie normale. Trouver refuge chez un parent ou un proche peut permettre d'échapper à une menace immédiate. Mais l'accueil ne garantit ni la stabilité matérielle, ni la sécurité alimentaire, ni la poursuite de la scolarité. Les familles d'accueil peuvent elles-mêmes disposer de ressources limitées. L'arrivée de nouveaux membres augmente leurs besoins en nourriture, en logement, en soins et en dépenses quotidiennes.
Quant aux enfants déplacés, ils peuvent se heurter à des obstacles supplémentaires comme l’absence de documents scolaires, manque de fournitures, frais d'inscription, difficultés de transport ou insuffisance de places dans les établissements d'accueil. Leur situation pose donc une question essentielle. Que signifie sauver un enfant de la violence si l'on ne parvient pas ensuite à lui rendre les conditions minimales d'une vie digne ?
La protection ne peut se limiter à l'éloignement du danger immédiat. Elle doit également comprendre l'accès à l'alimentation, aux soins, à un environnement sûr et à l'éducation. Il serait particulièrement préoccupant que les enfants de Dessalines, après avoir perdu leur environnement familial et scolaire, soient contraints d'abandonner durablement leurs études. L'exil intérieur ne devrait pas devenir une condamnation éducative.
Cette dimension humanitaire appelle une mobilisation qui dépasse les seuls établissements scolaires. Les organisations spécialisées dans la protection de l'enfance, l'assistance alimentaire, les déplacements de population et l'éducation en situation d'urgence ont un rôle à jouer, en coordination avec les autorités compétentes. Les familles déplacées ne doivent pas être oubliées parce qu'elles ont trouvé refuge chez des proches plutôt que dans des sites officiellement identifiés.
Quand l'impuissance de l'État devient une épreuve pour la société
La crise de Dessalines soulève inévitablement la question de la responsabilité publique. La protection des personnes et des biens relève des missions fondamentales de l'État. Garantir les conditions d'accès à l'éducation fait également partie de ses responsabilités. Or, lorsque les violences armées empêchent durablement le fonctionnement des écoles, les limites de l'action publique deviennent particulièrement visibles. Les autorités locales, départementales et nationales ne disposent pas nécessairement des mêmes compétences ni des mêmes moyens. Il serait donc réducteur de leur attribuer indistinctement toutes les responsabilités. Mais cette distinction ne dispense aucune institution d'examiner ce qu'elle peut entreprendre dans son domaine de compétence.
Les autorités éducatives peuvent documenter les besoins, organiser la continuité pédagogique et mobiliser les partenaires du secteur. Les autorités territoriales peuvent contribuer à la concertation et à l'identification des besoins communautaires. Les services compétents de l'État doivent, pour leur part, assumer les responsabilités qui leur reviennent en matière de sécurité et de protection. Il ne s'agit pas de prétendre qu'une réunion suffira à résoudre une crise armée. Il s'agit de refuser que l'absence d'une solution sécuritaire immédiate entraîne l'abandon de toute réflexion sur l'avenir scolaire des enfants.
Entre la reconquête complète de la sécurité et l'immobilisme, il existe des besoins urgents auxquels une réponse peut être recherchée. Cette réponse peut comprendre l'évaluation des établissements endommagés, l'accompagnement des enseignants, l'intégration scolaire des enfants déplacés, la préparation de dispositifs temporaires d'apprentissage et la mobilisation de ressources humanitaires. Elle peut également nécessiter l'examen de possibilités de dialogue humanitaire, sous la responsabilité d'acteurs compétents, lorsque de telles démarches peuvent contribuer à la protection des populations.
Mais aucune solution ne devrait exposer davantage les enfants, les enseignants ou les familles. La reprise des classes ne saurait reposer sur de simples promesses de non-agression, sans appréciation sérieuse des risques. L'objectif n'est pas de rouvrir les écoles à n'importe quel prix. Il est de rechercher les conditions dans lesquelles les enfants pourront apprendre sans mettre leur vie en danger.
Dessalines est aussi une mémoire historique qui nous interpelle
Il existe, dans cette tragédie, une dimension historique qu'il serait difficile d'ignorer. Marchand-Dessalines, première capitale d’Haiti, porte le nom de Jean-Jacques Dessalines, figure centrale de la lutte pour l'indépendance d'Haïti. Cette mémoire ne doit pas être réduite à un symbole commémoratif. Elle nous invite à réfléchir aux conditions concrètes de la liberté et de la dignité humaine. L'indépendance a constitué une rupture historique fondamentale. Mais l'existence d'une nation indépendante ne dispense pas les générations successives de construire les institutions capables de protéger les citoyens, de transmettre les savoirs et de préparer l'avenir.
À quoi sert de célébrer la liberté si des enfants ne peuvent plus franchir le seuil d'une école ? Comment transmettre la mémoire de 1804 à une génération que la violence prive des moyens de comprendre son histoire et de participer à la construction de son pays ? Ces questions ne concernent pas uniquement Dessalines. Elles interrogent notre conception même de la République. Une société ne se reconstruit pas seulement par ses infrastructures, ses institutions politiques ou ses activités économiques. Elle se reconstruit aussi par l'éducation qu'elle transmet à ses enfants. C'est pourquoi la situation de Dessalines devrait être considérée comme une question d'intérêt national. Non parce que cette commune aurait davantage de valeur que les autres localités haïtiennes frappées par la violence, mais parce que son drame illustre une réalité qui menace désormais l'avenir de nombreuses communautés. Ce qui se joue aujourd'hui dans ses écoles pourrait se reproduire ailleurs, ou s'y prolonger. Et chaque génération privée d'instruction représente une perte humaine et sociale dont les conséquences peuvent dépasser largement la durée de la crise immédiate.
Ne pas attendre la fin de la crise pour préparer l'avenir
Il serait illusoire de croire que la situation de Dessalines pourra être résolue par une seule initiative. La sécurité demeure une condition fondamentale de toute reprise durable des activités scolaires. Mais il serait également dangereux de considérer que rien ne peut être entrepris tant que la crise sécuritaire persiste. Une première réponse pourrait consister à réunir les autorités éducatives, les représentants des établissements, les parents et les acteurs humanitaires afin d'établir un diagnostic partagé. Il faudrait ensuite distinguer les besoins des enfants restés dans la commune de ceux qui ont été déplacés.
Pour les premiers, la priorité serait d'examiner les conditions de sécurité et les possibilités réalistes de continuité éducative. Pour les seconds, elle serait de faciliter l'inscription dans les établissements d'accueil et de rechercher une assistance adaptée aux difficultés matérielles des familles. La mobilisation des organisations humanitaires pourrait contribuer à ces deux objectifs. Des mécanismes de suivi seraient également nécessaires pour éviter que les engagements pris ne demeurent sans suite. Cette démarche ne remplacerait ni les obligations de l'État ni la nécessité d'une réponse durable à l'insécurité. Elle permettrait néanmoins de reconnaître que l'éducation constitue une urgence à part entière. Car le temps scolaire perdu n'est pas une abstraction. Il se mesure dans les apprentissages interrompus, les projets abandonnés, les enseignants dispersés et les enfants qui risquent de ne jamais retrouver le chemin de la classe.
Ne laissons pas mourir l'avenir de Dessalines
J'écris ces lignes avec la douleur de celui qui voit sa commune natale traverser une épreuve dont il ne peut mesurer toutes les conséquences. Mais je les écris également avec la conviction que le sort des enfants de Dessalines ne devrait pas rester enfermé dans les limites de notre commune. Leur avenir concerne leurs familles, leurs enseignants, les autorités publiques et, plus largement, la société haïtienne. Il ne s'agit pas de demander aux enfants de faire preuve de patience pendant que les adultes cherchent des solutions à la violence. Il s'agit de reconnaître qu'ils ne disposent pas du même temps que nous.
Une année scolaire perdue ne se récupère pas toujours facilement. Une enfance passée dans la peur laisse des traces. Un enfant durablement privé d'instruction peut voir se refermer des possibilités qui auraient dû lui rester ouvertes. Nous ne pouvons pas leur promettre que la paix reviendra demain. Nous pouvons, en revanche, demander que leur situation soit documentée, que leurs besoins soient pris en considération et que les institutions compétentes recherchent les moyens de préserver leur droit à l'éducation.
La commune de Dessalines a besoin de sécurité. Elle a besoin de retrouver ses activités économiques. Elle a besoin que ses familles puissent vivre sans craindre pour leur existence. Mais elle a également besoin que ses enfants puissent apprendre. Car une commune peut reconstruire ses bâtiments, rouvrir ses commerces et réparer ses routes. Elle ne peut pas aussi facilement restituer à une génération les années d'enfance et d'instruction que la violence lui aura enlevées.
Ne laissons pas l'insécurité décider seule de l'avenir des enfants de Dessalines.
Notes et références
[1] Organisation internationale pour les migrations (OIM), Haïti Suivi des urgences 101.2 : mise à jour sur les déplacements liés aux violences armées dans les communes de Dessalines et Petite-Rivière, département de l'Artibonite, 6-23 juillet 2026, publié le 24 juillet 2026. Disponible sur le portail Displacement Tracking Matrix : https://dtm.iom.int/haiti.
[2] UNICEF, Crisis in Haiti, données nationales sur les besoins humanitaires et l'éducation, consultées en septembre 2026. https://www.unicef.org/emergencies/crisis-haiti.
Dacely Bertrand
Ingénieur TELECOM | Maîtrise en IT
Professeur, University of the People (California)
Professeur, American University of the Caribbean (Les Cayes)
