I. Une affaire, deux accusations
Le 21 septembre 2026, un compte X jusque-là confidentiel, « Balance ton Claude », accuse Thélyson Orélien d'avoir « presque intégralement » écrit son roman C'était ça ou mourir avec une intelligence artificielle, sur la foi d'une analyse au détecteur Pangram. Quatre jours plus tard, l'Académie Goncourt retire le roman de sa sélection, invoquant deux motifs de nature très différente : des plagiats documentés, datant de 2012-2014, que l'auteur lui-même ne conteste pas sérieusement, et des « analyses convergentes » sur l'usage de l'IA, jamais nommées, reposant sur un outil dont la fiabilité reste activement contestée.
La confusion entre ces deux accusations, l'une établie, l'autre disputée, a été l'un des pièges centraux de cette affaire. Un fait documenté et un soupçon statistique ne devraient jamais peser du même poids dans un même verdict.
II. Qui accuse : de l'anonymat à Samuel Fitoussi
Le 25 septembre, l'essayiste Samuel Fitoussi, chroniqueur au Figaro, reconnaît sur X faire partie du « projet collectif » derrière le compte accusateur, après l'avoir pourtant nié auprès de l'AFP les jours précédents. D'autres membres du collectif n'ont, à ce jour, pas révélé leur identité. Mediapart documente le relais sans recul du message par d'autres voix de droite et d'extrême droite, dont le journaliste du Figaro Paul Sugy et le site Valeurs actuelles.
Ce n'est plus une supposition, mais ça n'autorise pas non plus à tout réduire à un complot concerté : Fitoussi situe lui-même sa démarche dans une inquiétude sur l'avenir de l'écriture face à l'IA, ce qui n'empêche pas que d'autres relais, eux, aient eu d'autres motifs, plus directement politiques.
III. Une chaîne de solidarité, et ses tensions internes
Face à l'accusation, une mobilisation s'organise. Jean-Durosier Desrivières lance l'opération Texte en Action, avec C3 Éditions, pour distribuer le roman gratuitement à des écoliers et étudiants haïtiens. Robert Berrouët-Oriol publie une critique frontale de cette opération, qu'il juge théoriquement naïve, tout en offrant par ailleurs, dans un texte séparé, une défense nuancée du réflexe de solidarité identitaire, une défense que le Dr Paultre Pierre Desrosiers retourne ensuite contre lui, en relevant que son propre vocabulaire accusateur ne respecte pas la même exigence de prudence qu'il réclame des autres. Une lettre anonyme, largement diffusée, refuse de choisir entre l'indulgence et l'accusation. Une Tribune d'Aly Accacia, sur AlterPresse, met en garde contre la tentation de faire porter à un seul homme le poids d'un symbole collectif.
Ce faisceau de réactions, aussi disparate soit-il, dit une même chose : une communauté qui n'a pas de circuit à elle pour défendre, promouvoir et arbitrer ses propres œuvres se retrouve à improviser, dans l'urgence, une défense collective à chaque fois qu'un de ses écrivains est attaqué depuis l'extérieur.
IV. Ronald Paul : la vraie leçon
Dans sa réponse à cette synthèse, Ronald Paul propose l'idée qui referme, mieux que toute autre, le débat : la littérature haïtienne est assez forte pour s'imposer par elle-même, et l'énergie doit désormais aller à la construction de notre propre dispositif de promotion plutôt qu'à la quête d'une reconnaissance venue de ceux-là mêmes qui, par ailleurs, nous font souffrir.
C'est une leçon qui déborde largement le cas Orélien. Elle pose une question simple : qu'avons-nous, comme nation, pour distinguer, financer et faire circuler nos propres écrivains, indépendamment du verdict d'un prix parisien ou d'un détecteur statistique ? La réponse, aujourd'hui, est : presque rien d'institutionnel. Mais une proposition existe déjà, écrite avant même que l'affaire n'éclate.
V. Une proposition déjà là : dix centimes pour la littérature haïtienne
Brûler du pétrole, allumer la culture
Haïti consomme chaque jour des dizaines de milliers de barils de produits pétroliers. L'essence fait tourner les moteurs, le diesel alimente les génératrices, le kérosène éclaire les foyers que l'EDH n'atteint pas. Et pendant ce temps, un romancier haïtien publie à compte d'auteur, un poète en créole ne trouve pas d'éditeur, et le théâtre national survit par miracle. Entre ces deux réalités, personne n'a encore tendu le fil. Il est temps de le tendre.
Ce que le pétrole rapporte, et ce qu'il pourrait faire
Haïti importe la totalité de ses produits pétroliers. Elle ne produit rien, ne raffine rien. Et pourtant, selon les données de l'Autorité Nationale de Régulation du Secteur de l'Énergie (ANARSE), le pays consommait en moyenne, dans les années précédant la crise de 2022, environ 26 000 barils par jour, soit près de 800 000 barils par mois. Même dans les conditions difficiles d'aujourd'hui, on tourne autour de 11 000 à 15 000 barils quotidiens.
Faisons le calcul simple. Un baril contient 42 gallons. À 15 000 barils par jour, c'est 630 000 gallons qui transitent chaque jour sur le territoire. Si l'État prélevait 10 centimes de gourde par gallon sur l'ensemble des carburants, essence, diesel, fuel oil, cela représenterait, au cours actuel, un fonds annuel de plusieurs dizaines de millions de gourdes. Pas une fortune. Mais suffisamment pour changer la face de la vie littéraire haïtienne.
Ce prélèvement ne serait pas une taxe supplémentaire pesant sur le consommateur ordinaire. Il s'inscrirait dans la structure existante des droits d'accise, déjà complexe, déjà opaque. Dix centimes par gallon, c'est ce qu'on perd dans l'imprécision d'une pompe mal étalonnée. C'est, en revanche, ce qui pourrait couronner chaque année le meilleur roman haïtien, le meilleur recueil de poésie en créole, la meilleure pièce de théâtre en français.
Un acte de souveraineté culturelle
On objectera : pourquoi le pétrole ? Parce que le pétrole est transversal. Il traverse toutes les couches de l'économie haïtienne, du transporteur en commun au grand industriel, du pêcheur à la génératrice du ministère. En lui adossant un fonds culturel, on dit quelque chose de politique au sens fort du terme : la culture n'est pas un luxe réservé aux temps de prospérité. Elle est une fonction vitale de la nation, financée par la nation elle-même, dans sa propre monnaie.
Car les prix littéraires de ce fonds seraient libellés en gourdes. Non par naïveté devant la dépréciation chronique de notre monnaie, mais par principe. Une nation qui ne peut pas honorer ses écrivains dans sa propre devise a déjà renoncé à quelque chose d'essentiel. L'indexation des dotations sur un mécanisme révisable tous les deux ans par un conseil indépendant garantirait la substance réelle des prix, sans renoncer à leur ancrage symbolique.
La gourde comme unité de compte culturelle : c'est un acte de résistance tranquille contre la dollarisation des imaginaires.
Ce que font les autres
Haïti n'inventerait rien. Elle rejoindrait une longue tradition mondiale consistant à affecter une fraction des revenus tirés des ressources naturelles ou industrielles au financement de la vie culturelle.
La Norvège alimente son Fonds souverain avec les revenus pétroliers, et consacre une part significative de son budget culturel à la littérature nationale, y compris la traduction et l'édition. Le Mexique et le Venezuela ont, à diverses époques, mis en place des fonds culturels adossés à PEMEX et à PDVSA. Plus près de nous, Trinidad-et-Tobago finance partiellement ses prix littéraires caribéens via des mécanismes mixtes public-privé. Ce n'est pas de l'utopie. C'est de l'administration culturelle ordinaire.
Ce qui serait original dans le modèle haïtien, c'est précisément l'association entre l'État, via le Ministère de l'Économie et des Finances (MEF), et le secteur industriel privé, représenté par l'Association des Industriels d'Haïti (ADIH). En cotisant à hauteur de 25 % du fonds dédié aux prix, l'ADIH ne ferait pas de la philanthropie. Elle assumerait une responsabilité historique : celle d'une industrie nationale qui investit dans le capital symbolique du pays qui la nourrit.
La proposition
Voici ce que nous proposons concrètement.
L'État haïtien crée, par voie législative ou décrétale, un Fonds national pour les Langues, l'Art et la Création, alimenté par un prélèvement de 10 centimes de gourde par gallon sur l'ensemble des carburants pétroliers importés et distribués sur le territoire national.
Ce fonds est géré par un conseil mixte composé de représentants de l'État, de l'ADIH, et, point crucial, de personnalités culturelles en fin de carrière active : écrivains, artistes, chercheurs, dont l'autorité morale est établie et les ambitions personnelles apaisées. Ce conseil dispose d'une réserve statutaire couvrant au minimum deux cycles complets de prix, non mobilisable sans quorum qualifié, à l'abri des urgences budgétaires gouvernementales.
L'ADIH cotise annuellement à hauteur de 25 % du budget de la section prix littéraires.
Le fonds finance trois prix. Le Prix de Poésie, annuel, récompensant un recueil en créole et un recueil en français, deux lauréats, deux langues, aucune hiérarchie. Le Prix du Roman ou du Théâtre, annuel, ouvert aux deux langues selon les mêmes principes. Le Prix littéraire national, bisannuel, couronnant une œuvre, poésie ou roman, d'une dotation supérieure, prix d'exception dont l'attente biennale lui confère la solennité qu'il mérite.
Toutes les dotations sont libellées en gourdes, avec un plancher garanti et un mécanisme d'indexation révisable tous les deux ans.
Ce n'est pas un rêve. C'est un mécanisme. Dix centimes par gallon, et Haïti se dote enfin d'une politique littéraire nationale digne de sa tradition. Une tradition qui va de Oswald Durand à René Philoctète, de Marie Vieux-Chauvet à Frankétienne, de Georges Castera à Yanick Lahens. Une tradition qui mérite mieux que la survie.
VI. De la réaction à la construction
L'affaire Orélien et la proposition du fonds pétrolier n'ont, en apparence, rien en commun : l'une est une crise médiatique de quelques jours, l'autre un mécanisme fiscal pensé sur le temps long. Mais elles répondent à la même question, posée à deux échelles différentes. Dans l'urgence, la solidarité s'organise, Texte en Action, C3 Éditions, les prises de position de Desrivières, Berrouët-Oriol, Desrosiers, Accacia, mais elle s'organise à chaque fois depuis zéro, sans dispositif préexistant, sans réserve, sans institution qui aurait pu absorber le choc plutôt que de l'improviser.
Le Fonds national pour les Langues, l'Art et la Création est une réponse à froid à ce que l'affaire Orélien a révélé à chaud : notre littérature n'a pas besoin de l'imprimatur d'une académie parisienne ni de la validation d'un détecteur d'IA. Elle a besoin de ses propres prix, dotés dans sa propre monnaie, gérés par ses propres institutions. La solidarité spontanée et le mécanisme institutionnel ne s'opposent pas, ils se complètent : l'une répond à l'urgence, l'autre prévient la prochaine.
