Au nom de tous les peuples racisés : quand l’excellence est marquée du sceau de l’indécence

Ces hommes et femmes debout devant la vie.

Par Junior AGENA, juriste
30 sept. 2026 — Lecture : 3 min.
Au nom de tous les peuples racisés : quand l’excellence est marquée du sceau de l’indécence

Junior Agena

Ces hommes et femmes debout devant la vie. La tête haute. Avec une dignité pleine au ventre. Mais en mal d’enfantement. Malgré les moments de grandeur arrachés au prix fort du travail acharné, de luttes, de nuits blanches ou d’exil, ces hommes et ces femmes sont sommé-es de rentrer dans les rangs. L’excellence qui porte la robe multicolore de toutes les « races », à défaut de contenir du blanc, est un enfant bâtard. Un plébéien, sans cesse en disgrâce. Un gnome que ceux qui portent la couleur invisible, trop pure, du « blanc » regardent toujours de haut.

Quand l’excellence est bariolée. Quand elle porte l’histoire de tous les peuples. Quand elle dit la résistance ou la résilience. Quand elle parle de luttes. Quand elle prétend révolutionner la vie en vue d’une redistribution équitable. Quand elle veut se tailler une place, trop longtemps associée à l’autre. Quand elle scande le génie qui n’est pas blanc. Elle est hardiesse. Elle doit donc se taire. Sinon, elle devient soupçon. Avant même d’être appréciée, par une heureuse fortune, à la hauteur de la condescendance. Je nomme tous ceux et toutes celles qui, comme Dessalines, sont entré-es dans l’histoire par la grande porte de leur prouesse militaire, littéraire ou scientifique, mais englouti-es sous les décombres du temps long.

Je fixe du regard tous ceux et toutes celles qui, comme le fameux personnage de Thélyson Orélien dans C’était ça ou mourir, dansent avec la mort dans les funérailles de la vie. Cette vie fuyante, qui pue la mort jusqu’aux entrailles de l’enfer. Je parle de ces hommes et femmes que le destin a accouché-es dans toutes ces contrées répulsives. Je parle de ces hommes et femmes, sans nom, sans grade, sans titre. Ceux et celles qui n’ont jamais vu un syllabaire. Ceux et celles, contraint-es de négocier leur dignité pour grignoter cette belle part de la vie, offerte pourtant généreusement dans les grands festins quotidiens des nantis. Je parle de ces gueux auxquels le génie littéraire d’Orélien ne peut rendre hommage, ne serait-ce qu’avec la fiction, sans devenir un problème politique et idéologique.

L’excellence, quand elle porte trop de couleur, doit se plier devant le trône du silence. Sinon, elle paie les frais de sa hardiesse au prix de coups médiatiques, de conférences ou de colloques dans les milieux respectables. Elle devient la risée du commun des mortels, hurlant avec ces loups éclaireurs du monde.

Quand l’excellence est « noire », « rouge » ou « jaune », elle doit subir le procès de la perfection devant les tribunaux du « blanc ». De l’oligarchie. De l’aristocratie, qu’elle soit de droite, de gauche ou du centre. Ces tribunaux, travaillés par une double logique de la culpabilité. Oui, il faut le reconnaitre : là où ceux/celles, perché-es au sommet de la montagne de leur blanchité, jouissent de la présomption d’innocence,  d’autres, semblables à Orélien, sont a priori coupables, condamné-es à l’écrasante besogne de prouver leur innocence. Si Jonas Dorléon est trop fictif pour subir le procès de la perfection, c’est Orélien qui est sommé de se présenter devant les tribunaux de toutes les lois universelles de la vérité. De l’authenticité. De la blancheur.

M. Orélien, pour n’avoir pas passé le test de la perfection, votre culpabilité est implacable : vous êtes condamné d’avoir eu la témérité de tirer des ténèbres, donc de leur place, ces gueux que la gorge de la vie, habituée aux plats succulents des gens respectables, se doit de régurgiter ; vous ne pouvez pas en être le porte-parole si votre vie n’est pas plus blanche que l’hiver canadien. Alors, votre génie, parce qu’il est coupable d’être trop bruyant en s’invitant tant dans les grands salons que dans l’agora, est condamné à l’indécence. La preuve, en béton armé, confirmant votre culpabilité est sans appel : un simple soupçon, une dénonciation anonyme. Mais cet anonymat porte le nom de tou-te-s les gardien-nes de cette lumière rétroactive, capable de découdre le temps pour lui faire cracher, dans le gouffre du présent, les imperfections du passé.   

Le verdict est sec, rapide, irréversible, inattaquable, donc final.