(De la transmission des connaissances à la formation du citoyen : pourquoi un État fragile ne peut pas reconstruire son système éducatif sans repenser sa conception de l’éducation)
Deux mots que l’on confond trop souvent. Dans le langage courant, éducation et instruction sont souvent utilisés comme des synonymes. Ils ne le sont pourtant pas entièrement. L’instruction renvoie principalement à la transmission et à l’acquisition de connaissances, de compétences et de méthodes permettant à l’individu de comprendre, d’apprendre, de raisonner et d’agir. L’éducation possède une portée plus large. Elle concerne également la formation de la personne, la construction des valeurs, le rapport aux autres, la citoyenneté, la responsabilité, la capacité à vivre ensemble et la manière dont une société transmet une certaine conception de l’être humain et du monde. Cette distinction prend une importance particulière dans les États fragiles. Dans un État institutionnellement stable, l’école peut être considérée comme l’un des nombreux mécanismes de transmission du savoir et de socialisation. Dans un État fragile, elle peut devenir beaucoup plus que cela. Elle peut constituer une infrastructure de reconstruction nationale. Car lorsqu’un État perd progressivement sa capacité à assurer la sécurité, la justice, les services publics, la confiance institutionnelle ou la cohésion sociale, l’école demeure l’un des rares espaces capables de transmettre simultanément des connaissances, des normes, une mémoire collective et une capacité à imaginer l’avenir. La question n’est donc pas seulement de savoir : Comment instruire les enfants d’un État fragile ? Elle est aussi de savoir : Quel type de société voulons-nous contribuer à construire à travers leur éducation ?
I. INSTRUIRE N’EST PAS NÉCESSAIREMENT ÉDUQUER
A. L’instruction : transmettre les moyens de connaître
L’instruction vise principalement l’acquisition de connaissances et de compétences. Lire; Écrire; Compter; Comprendre une règle de droit; Maîtriser une langue; Résoudre un problème mathématique; Comprendre une donnée scientifique; Analyser un document; Utiliser un outil technologique; Construire un raisonnement. Elle fournit à l’individu des instruments intellectuels. Sans instruction, l’autonomie individuelle et collective devient difficile. Une société qui ne sait pas lire ses propres documents, comprendre ses propres statistiques, analyser ses propres lois ou produire ses propres connaissances devient vulnérable à la dépendance. L’instruction est donc une condition fondamentale de la capacité cognitive d’une société.
B. L’éducation : former une personne et un citoyen
L’éducation dépasse cependant la seule transmission des connaissances. Elle concerne également les attitudes, les valeurs, la responsabilité, le respect d’autrui, la capacité de coopération, la compréhension des règles communes et la construction du rapport de l’individu à la société. On peut donc avoir reçu une instruction relativement importante sans nécessairement avoir développé toutes les dispositions nécessaires à une vie démocratique et pacifique. Un individu peut savoir lire sans savoir dialoguer. Il peut connaître le droit sans respecter les droits d’autrui. Il peut posséder des diplômes sans développer le sens de la responsabilité publique. Il peut maîtriser les technologies sans développer une capacité critique à leur égard. Cette distinction est essentielle. L’instruction donne des outils à l’intelligence ; l’éducation contribue à orienter l’usage de ces outils.
II. DANS UN ÉTAT FRAGILE, L’ÉCOLE ASSUME UNE RESPONSABILITÉ SUPPLÉMENTAIRE
A. Lorsque les autres institutions s’affaiblissent
La fragilité étatique ne signifie pas seulement faiblesse administrative. Elle peut également affecter la capacité des institutions à produire de la confiance, à garantir des services essentiels, à maintenir la cohésion sociale et à transmettre des normes communes. Dans ce contexte, l’école peut être appelée à compenser certaines carences. Elle devient alors simultanément : un espace d’apprentissage ; un espace de socialisation ; un espace de protection ; un espace de transmission culturelle ; un espace de citoyenneté ; un espace de reconstruction de la confiance ; un espace de préparation de l’avenir. Mais cette responsabilité supplémentaire ne signifie pas que l’école doit remplacer l’État.Au contraire.Une école ne peut pas durablement compenser un État qui ne remplit plus ses fonctions fondamentales.Elle peut cependant contribuer à préparer les générations capables de reconstruire cet État.
B. L’école comme infrastructure stratégique
Dans les États fragiles, l’investissement éducatif devrait donc être considéré comme un investissement institutionnel. Construire une école ne consiste pas uniquement à construire un bâtiment. Former un enseignant ne consiste pas uniquement à lui transmettre des techniques pédagogiques. Éduquer un enfant ne consiste pas uniquement à lui permettre d’obtenir un diplôme. Il s’agit de construire progressivement une capacité collective. Une société qui instruit ses enfants augmente son capital humain. Une société qui les éduque construit également son capital civique et institutionnel.
III. LA PREMIÈRE NUANCE : L’ÉCOLE NE DOIT PAS DEVENIR UN INSTRUMENT D’ENDOCTRINEMENT
Il existe toutefois un risque particulièrement important dans les États fragiles. Lorsque l’État cherche à reconstruire une identité nationale, l’éducation peut facilement devenir un instrument de propagande. La frontière entre éducation civique et endoctrinement politique doit donc être protégée. Former un citoyen ne signifie pas lui apprendre à penser comme l’État. Cela signifie lui donner les moyens de penser l’État. L’école devrait apprendre à l’élève : à questionner ; à vérifier ; à argumenter ; à écouter ; à respecter le désaccord ; à distinguer un fait d’une opinion ; à reconnaître une erreur ; à comprendre ses droits et ses responsabilités. C’est ici que la pensée critique devient une composante essentielle de l’éducation.Une société fragile ne peut pas reconstruire durablement ses institutions avec des citoyens qui ont peur de poser des questions.L’éducation véritable ne fabrique pas des sujets dociles ; elle forme des citoyens capables de jugement.
IV. LA DEUXIÈME NUANCE : ÉDUQUER N’EST PAS SIMPLEMENT TRANSMETTRE LES VALEURS DES AUTRES
Les États fragiles sont souvent fortement exposés aux systèmes éducatifs, modèles pédagogiques, programmes, financements et référentiels élaborés à l’extérieur. La coopération internationale peut être extrêmement utile. Mais elle soulève une question fondamentale : Qui définit ce qu’un enfant doit savoir pour comprendre sa propre société ? Il ne s’agit pas de rejeter les connaissances universelles. Les mathématiques, les sciences, la philosophie, le droit, l’histoire mondiale et les technologies appartiennent à un patrimoine intellectuel qui dépasse les frontières. Mais une société doit également être capable de transmettre sa propre histoire, ses propres langues, ses propres expériences, ses propres problèmes et ses propres capacités d’analyse. Sinon, l’école risque de produire un paradoxe : des individus de plus en plus instruits mais une société de moins en moins capable de se comprendre elle-même. C’est ici que la question de la souveraineté cognitive rejoint celle de l’éducation.
V. LA TROISIÈME NUANCE : L’ÉDUCATION DOIT PRÉPARER AU MONDE QUI VIENT
Une école qui prépare uniquement au monde d’hier prépare insuffisamment l’avenir. Les États fragiles doivent affronter simultanément : l’intelligence artificielle ; les transformations du marché du travail ; le changement climatique ; les migrations ; les nouvelles formes de criminalité ; la transformation numérique ; les crises sanitaires ; les mutations géopolitiques ; la désinformation ; les transformations démographiques. L’instruction du XXIᵉ siècle doit donc dépasser la mémorisation.L’élève doit progressivement apprendre à :chercher → vérifier → comprendre → interpréter → créer → anticiper.Cette évolution est particulièrement importante pour Haïti.Nous ne devons pas seulement former des jeunes capables de trouver un emploi.Nous devons également former des jeunes capables de comprendre leur pays et de participer à sa transformation.
VI. L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : NOUVELLE ÉPREUVE POUR L’ÉDUCATION
L’intelligence artificielle introduit une rupture supplémentaire. Autrefois, l’école devait principalement apprendre à l’élève à chercher l’information. Aujourd’hui, elle doit également lui apprendre à évaluer une information produite par une machine. L’élève peut demander à une IA de rédiger un texte. Mais sait-il vérifier ce texte ? Peut-il identifier une erreur ? Peut-il distinguer une source réelle d’une référence inventée ? Peut-il expliquer le raisonnement produit par l’outil ? Peut-il produire lui-même une réponse lorsque l’outil n’est pas disponible ? Ces questions sont fondamentales. L’école de demain ne devra donc pas seulement enseigner l’utilisation de l’IA. Elle devra enseigner la capacité à ne pas devenir intellectuellement dépendant de l’IA. C’est une nouvelle dimension de la souveraineté cognitive. L’IA peut augmenter l’intelligence de l’élève ; elle ne doit pas devenir l’intelligence de l’élève.
VII. L’ÉDUCATION COMME POLITIQUE DE PRÉVENTION DE LA FRAGILITÉ
Il serait également réducteur de considérer l’éducation uniquement comme une réponse à la fragilité. Elle peut aussi être une politique de prévention de la fragilité. Une population mieux instruite peut disposer de capacités accrues pour comprendre les institutions, participer à la vie publique, accéder à l’information et développer des activités économiques. Une éducation de qualité peut également renforcer certaines capacités individuelles et collectives nécessaires à la résilience. Mais il faut éviter une simplification : l’éducation ne produit pas mécaniquement la bonne gouvernance. Des sociétés très instruites peuvent également connaître la corruption, l’autoritarisme, les inégalités et les conflits. L’enjeu est donc moins de produire simplement davantage de diplômés que de construire une culture de responsabilité et de connaissance.
VIII. HAÏTI : PASSER DE L’ÉCOLE QUI ENSEIGNE À L’ÉCOLE QUI FAIT PENSER
Pour Haïti, cette réflexion pourrait conduire à une transformation profonde de la conception de l’école. L’école haïtienne devrait être capable de répondre à quatre questions : Que devons-nous transmettre ? Que devons-nous apprendre à nos enfants à questionner ? Quelles compétences devons-nous développer pour le monde de demain ? Quel avenir voulons-nous leur permettre d’imaginer ? Cela suppose notamment de renforcer : l’enseignement des méthodes de recherche ; la pensée critique ; l’éducation civique ; la culture scientifique ; la culture numérique et algorithmique ; l’histoire d’Haïti ; l’éducation aux médias ; la résolution pacifique des conflits ; la créativité ; la prospective ; l’apprentissage par problèmes réels. L’université doit compléter ce processus en devenant non seulement un lieu de transmission, mais aussi un producteur de connaissances sur Haïti.
IX. ÉDUCATION, INSTRUCTION ET RECONSTRUCTION DE L’ÉTAT
Nous pouvons alors proposer une distinction conceptuelle simple : Instruction = savoir. Formation = savoir-faire. Éducation = savoir-être et vivre-ensemble. Recherche = produire du savoir. Prospective = penser les futurs possibles. Une stratégie nationale cohérente devrait articuler ces cinq dimensions. Car un État fragile a besoin de citoyens qui savent. Mais il a également besoin de citoyens qui savent faire, qui savent vivre ensemble, qui savent produire des connaissances et qui savent penser l’avenir. C’est pourquoi la reconstruction éducative ne devrait pas être conçue comme une politique sectorielle isolée. Elle devrait être pensée comme une politique de reconstruction de la capacité nationale.
X. DE L’ÉDUCATION À LA SOUVERAINETÉ COGNITIVE
La souveraineté cognitive commence probablement très tôt. Elle commence lorsque l’enfant apprend qu’il peut poser une question. Elle se développe lorsqu’il apprend à chercher une réponse. Elle se consolide lorsqu’il découvre qu’une réponse peut être contestée. Elle devient collective lorsque l’université produit des connaissances sur sa propre société. Elle devient stratégique lorsque l’État utilise ces connaissances pour prendre des décisions. Et elle devient prospective lorsque la société commence à penser les futurs qu’elle souhaite construire. On pourrait ainsi représenter le processus : Éducation → Instruction → Pensée critique → Production de connaissances → Décision publique → Prospective → Souveraineté cognitive. Cette chaîne devrait devenir l’une des infrastructures invisibles de la reconstruction d’Haïti.
En définitive, il ne suffit pas de construire davantage d’écoles. Il faut construire une société qui apprend. Il ne suffit pas d’augmenter le nombre de diplômés. Il faut augmenter la capacité collective à comprendre, produire et utiliser le savoir. Il ne suffit pas d’introduire l’intelligence artificielle dans les salles de classe. Il faut apprendre à nos enfants à penser avec l’intelligence artificielle sans lui abandonner leur propre intelligence. Et il ne suffit pas d’enseigner l’histoire d’Haïti. Il faut donner aux nouvelles générations les moyens de comprendre cette histoire, d’en tirer des leçons et d’imaginer une histoire différente pour demain. Dans un État fragile, l’éducation n’est donc pas simplement une politique sociale. Elle est une politique de reconstruction de l’État. L’instruction donne à l’individu les moyens de connaître. L’éducation lui apprend aussi à devenir une personne et un citoyen. La recherche permet à la société de produire ses propres connaissances. La prospective lui permet d’imaginer ses futurs. Et la souveraineté cognitive lui permet finalement de ne pas abandonner à d’autres, humains ou algorithmiques, le soin de penser son avenir à sa place. Avant de reconstruire l’État, il faut reconstruire la capacité de ses citoyens à apprendre, à penser et à produire du savoir.
Me Jonel Dilhomme, Av.
Chercheur en droit international et gouvernance globale
Analyste de la prospective appliquée aux États fragiles et à l’avenir d’Haïti
Chercheur sur la Théorie générale de la souveraineté cognitive appliquée aux États fragiles
Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti
Courriel : Jonel.dilhomme30@gmail.co
Références sélectives
- ARENDT, Hannah, La crise de la culture, Paris, Gallimard, 1972.
- BOURDIEU, Pierre et PASSERON, Jean-Claude, La reproduction : éléments pour une théorie du système d’enseignement, Paris, Éditions de Minuit, 1970.
- DEWEY, John, Démocratie et éducation, Paris, Armand Colin, 2011 [1916].
- DILHOMME, Jonel, Théorie générale de la souveraineté cognitive appliquée aux États fragiles, document de recherche, Haïti, 2026.
- DURKHEIM, Émile, Éducation et sociologie, Paris, PUF, 1922.
- FREIRE, Paulo, Pédagogie des opprimés, Paris, Maspero, 1974.
- FUKUYAMA, Francis, State-Building: Governance and World Order in the 21st Century, Ithaca, Cornell University Press, 2004.
- NUSSBAUM, Martha C., Les émotions démocratiques : comment former le citoyen du XXIe siècle ?, Paris, Climats, 2011.
- SEN, Amartya, Un nouveau modèle économique : développement, justice, liberté, Paris, Odile Jacob, 2000.
- UNESCO, Global Citizenship Education: Topics and Learning Objectives, Paris, UNESCO, 2015.
