L'État, c'est moi !

Lorsqu'une autorité publique agit de manière unilatérale et en dehors de la loi, sans analyse d'impact préalable, sans consensus, avec une volonté manifeste de nuire, de porter préjudices et de détruire et s'approprie la légitimité entière et totale de la puissance de l'État, elle devient la risée du monde en offrant un spectacle gratuit, préjudiciable et de mauvais goût.

Par Islam Louis Etienne
22 sept. 2026 — Lecture : 6 min.

Lorsqu'une autorité publique agit de manière unilatérale et en dehors de la loi, sans analyse d'impact préalable, sans consensus, avec une volonté manifeste de nuire, de porter préjudices et de détruire et s'approprie la légitimité entière et totale de la puissance de l'État, elle devient la risée du monde en offrant un spectacle gratuit, préjudiciable et de mauvais goût.

Le souverain est la source unique de la loi, de la justice et du pouvoir exécutif. Sa volonté fait loi en monarchie absolue. La fameuse phrase: « L'État, c'est Moi » est historiquement attribuée de façon apocryphe à l'immortel roi de France Louis XIV devant le parlement de Paris en 1655. Elle est le symbole même de l'absolutisme monarchique.

En démocratie contemporaine, cette formule devient une hérésie juridique parce que l'État n'est la propriété d'aucun dirigeant. Il est une entité juridique permanente, une construction institutionnelle destinée à servir le bien commun et non les pulsions et les décisions irréfléchies de certains faibles d'esprit en mal de paraître qui exercent le pouvoir politique temporairement. Pendant que les dirigeants passent et trépassent, l'État reste et demeure.

A. La rupture du contrat social

Le contrat social est un pacte de gouvernabilité qui lie les pouvoirs publics à la communauté. La philosophie des lumières a largement réfuté l'idée qu'un dirigeant puisse s'identifier à l'État. L'exercice du pouvoir est un couteau à double tranchant. D'une part, il offre des privilèges associés à son statut de dirigeant. D'autre part, il impose une conduite, une intelligence et un savoir-faire pour comprendre que le détenteur du pouvoir est d'abord un citoyen lucide, un serviteur public et non un destructeur agressif des biens publics.

1. Le contrat républicain selon Jean-Jacques Rousseau 

Dans le Contrat social, il explique que la souveraineté appartient au peuple. L'État n'est que le serviteur de cette volonté. Quand les pouvoirs publics détruisent une infrastructure éducative en première intention, sans évaluer les incidences et les conséquences, sans envisager toutes les solutions possibles et imaginables, sans solliciter l'avis des experts dans le domaine, ils rompent ce contrat en agissant contre l'intérêt de la communauté.

2. La fonction de l'État

Même pour Thomas Hobbes qui défend l'idée d'un pouvoir central fort, le but de l'État est d'assurer la sécurité, l'ordre, le bien-être des citoyens et la pérennité des institutions. Les actions incontrôlées, impulsives et destructrices, pour épater la galerie et faire bonne impression contredisent cette mission fondamentale de protection.

B. La violation de l'État de droit

Affirmer que « l'État, c'est Moi » dans un dossier aussi délicat et aux conséquences inimaginables, c'est attendre un bateau à l'aéroport ; côtoyer la sphysophrenie dans sa dernière phase et se fourrer les doigts dans l'œil jusqu'aux omoplates. Cette attitude est la négation directe de l'État de droit exercée par des dirigeants atteints de mégalomanie. Cette formule est théorisée notamment par des penseurs comme Hans Kelsen. L'État de droit exige que l'administration soit soumise au respect des lois et des procédures.

1. À qui la faute?

Les règles fondamentales de construction exigent que les preneurs détiennent les documents de base suivants: d'abord un plan d'arpentage revêtu des signatures indispensables ensuite une autorisation de construction délivrée par la Mairie de la ville sans aucune restriction et enfin soumettre le plan de construction à celle-ci pour avoir son aval avant de commencer. Mgr Albert-François Cousineau avait rempli toutes ces formalités administratives.

De plus la construction du Collège Régina Assumpta a été réalisée en plusieurs temps, étape par étape, au fil des ans, sans aucune inquiétude au vu et au su des différents pouvoirs publics.

Ces différents bâtiments du Collège ont été réquisitionnés et utilisés à plusieurs reprises par l'État notamment lors des examens du baccalauréat.

Soixante-six ans après, les autorités publiques ont décelé une difficulté technique qui met la vie des citoyens et la ville du Cap en danger. Le Collège a construit sur un canal d'évacuation. À qui la faute?

Les membres des pouvoirs publics actuels ont montré un manque de finesse, d'élégance et d'adresse dans la gestion de ce dossier. Ils ont détruit du premier coup les pauvres d'esprit !

2. La gestion des conflits

Généralement, il existe un service juridique dans toutes les avenues des pouvoirs publics pour adresser ce genre de conflits. Si le problème dépasse leur compétence, ils peuvent prendre des avis d'experts dans le domaine et résoudre le problème à l'amiable dans le dialogue et la concertation surtout si la faute est de leur côté. La loi indique la procédure à suivre en de pareilles circonstances. Tout ce tapage médiatique n'était pas nécessaire et cette démolition théâtrale n'a pas sa raison d'être si tous les recours disponibles n'ont pas été épuisés.

C. L'irresponsabilité politique face aux conséquences

L'absence d'objectivité, d'analyse, de consultation et de concertation dénote un manque d'éthique majeure chez les responsables politiques.

En philosophie politique, Max Weber oppose l'éthique de conviction à l'éthique de responsabilité. Il a théorisé la distinction entre ces deux approches en 1919 dans sa célèbre conférence : « Le savant et la politique ». Pour lui, toute action à portée morale peut être guidée par deux maximes fondamentalement différentes et irréductiblement opposées.

1. L'éthique de conviction 

Elle est une morale de l'intention et du devoir absolu. Celui qui agit selon cette éthique se réfère à des valeurs suprêmes (politique, idéologique, religieuse ou morale) et refuse de transiger avec elles peu importent les circonstances. Cette éthique est associée à un principe, un rapport aux conséquences et un but.

a. Le principe : Faire son devoir quel que soit le prix à payer. L'important est la pureté de l'action et la cohérence avec ses principes.

b. Le rapport aux conséquences 

Il refuse de se sentir responsable des conséquences négatives de ses actes. S'il pose une action estimée juste et pure qui aboutit à un désastre, il n'accuse pas son choix, mais le monde, la bêtise des hommes ou la volonté de Dieu.

c. Le but : Entretenir la flamme d'une juste cause pour qu'elle ne s'éteigne jamais

2. L'éthique de responsabilité 

Elle est une morale des conséquences et de l'efficacité. Elle s'inscrit dans une logique pragmatique, souvent indispensable dans l'exercice du pouvoir. Un dirigeant responsable doit anticiper les conséquences de ses actes.

Détruire les murs d'une enceinte scolaire sans aucune planification peut avoir des impacts sur la structure du bâtiment, sur la sécurité des élèves, sur la solidité du patrimoine et sur les effets de la destruction par rapport à l'ordre public. C'est une faute politique de démolir du premier coup et une aberration si on démolit n'importe comment sans tenir compte de la résistance des matériaux et de la structure restante du bâtiment. 

a. Le principe : Anticiper l'impact réel et mesurable de ses décisions. Il assume que le monde est imparfait et que les hommes ne sont ni bons ni rationnels par nature.

b. Le rapport aux conséquences : Celui qui suit cette éthique se sent personnellement et directement responsable et comptable de tous les effets prévisibles de ses actes. Il accepte l'idée de se salir les mains, d'utiliser les moyens moralement discutables ou de faire des compromis si cela permet d'éviter un plus grand mal ou d'obtenir un résultat bénéfique pour le collectif.

c. Le but : Assurer la sécurité, le bien-être des citoyens ; sauver la ville et la vie de la population par tous les moyens possibles ; négocier même avec le mal pour obtenir un résultat concret pour le bien de la collectivité.

L'invocation de la formule: « L'État, c'est moi » au Cap-Haïtien pour justifier une action publique, brutale et destructrice envers une institution d'enseignement est le symptôme d'une confusion dangereuse entre pouvoir personnel et autorité institutionnelle. Face à l'arbitraire, la philosophie politique nous rappelle que la légitimité de l'État ne réside pas dans la force brutale de ses dirigeants ; mais dans le respect des lois, de la justice, de la protection des citoyens et des institutions.