Repenser la diplomatie haïtienne

En ce mois de septembre 2026, Haïti se trouve une nouvelle fois au centre d’une intense activité diplomatique.

Repenser la diplomatie haïtienne

Siège du Ministère des Affaires Etrangères et des Cultes

En ce mois de septembre 2026, Haïti se trouve une nouvelle fois au centre d’une intense activité diplomatique. La CARICOM consulte les acteurs haïtiens. L’Organisation des États américains mobilise ses États membres et ses partenaires. La sécurité, les élections, la gouvernance, l’aide humanitaire et le développement reviennent au cœur des discussions internationales sur l’avenir du pays. Mais au-delà de cette mobilisation, une question essentielle demeure: Haïti dispose-t-elle de sa propre stratégie pour orienter ces initiatives, défendre ses priorités et déterminer ce qu’elle attend concrètement de ses partenaires?

C’est là, à mon sens, l’un des enjeux majeurs de notre diplomatie. Haïti ne peut continuer à être principalement l’objet d’agendas, de feuilles de route et de consultations élaborés autour de sa crise. Elle doit retrouver la capacité de définir son propre agenda diplomatique et de le porter avec constance auprès de ses partenaires. Reprendre l’initiative ne signifie ni rejeter la coopération internationale ni entrer dans une logique de confrontation. Cela signifie savoir ce que nous voulons, présenter nos propres propositions, négocier à partir de priorités nationales clairement établies et mesurer les résultats des engagements pris.

La récente visite en Haïti du Groupe des personnalités éminentes de la CARICOM illustre l’importance que conserve la situation haïtienne dans l’agenda régional. Composé des anciens Premiers ministres Perry Christie des Bahamas, Kenny Anthony de Sainte-Lucie et Bruce Golding de la Jamaïque, le groupe poursuit ses consultations avec les acteurs haïtiens autour de la gouvernance, de la sécurité et du processus politique et électoral. Cette présence de la CARICOM est importante, mais notre relation avec la communauté caribéenne ne devrait pas se limiter à la médiation politique dans les périodes de crise.

Haïti appartient pleinement à l’espace caribéen. Cette réalité géographique et historique devrait se traduire par une coopération beaucoup plus concrète. Agriculture, commerce, sécurité maritime, énergie, enseignement supérieur, formation professionnelle, gestion des catastrophes et mobilité régionale sont autant de domaines dans lesquels nous pouvons construire des partenariats durables. Notre diplomatie caribéenne doit progressivement sortir d’une logique essentiellement consacrée à la gestion des crises pour devenir un véritable instrument d’intégration et de développement régional.

L’OEA occupe également une place importante dans cette nouvelle séquence diplomatique. Le 3 septembre, son secrétaire général, Albert Ramdin, a présenté devant le Conseil permanent un rapport sur Haïti, à la suite notamment de la mission interaméricaine et internationale de haut niveau effectuée dans le pays du 16 au 19 août. La sécurité et les élections ont été placées parmi les priorités les plus urgentes et étroitement liées.

Le 18 août, le gouvernement japonais et le Secrétariat général de l’OEA avaient également signé à Port-au-Prince un accord de coopération portant sur une contribution de 3 millions de dollars américains. Ce financement doit notamment soutenir les services d’identification et la production de 350 000 cartes d’identification. Le 4 septembre, une quatrième réunion du Groupe des amis d’Haïti s’est tenue au siège de l’OEA à Washington, avec à l’ordre du jour la situation du pays, les résultats de la mission de haut niveau, la feuille de route internationale et les engagements des partenaires.

Ces initiatives témoignent d’une mobilisation réelle. Elles mettent cependant en lumière une responsabilité que nous ne pouvons déléguer : aucune architecture internationale, aussi bien intentionnée soit-elle, ne peut durablement remplacer une stratégie nationale. Les institutions haïtiennes doivent pouvoir dire clairement à chaque partenaire ce qu’elles attendent de lui, dans quel délai et avec quels résultats. La coopération devient plus cohérente lorsque le pays concerné possède lui-même une vision capable d’orienter et de coordonner les différentes contributions.

Depuis des années, les déclarations internationales consacrées à Haïti reprennent les mêmes priorités : solidarité, stabilité, sécurité, gouvernance, élections, aide humanitaire et développement. Ces objectifs restent légitimes. Mais notre problème n’est plus de trouver les mots pour décrire les besoins du pays. Il est de transformer les engagements en résultats.

Haïti devrait ainsi se doter d’un mécanisme permanent de suivi de la coopération internationale. Pour chaque programme majeur, les citoyens devraient pouvoir connaître les montants annoncés, les sommes effectivement décaissées, les échéances, les institutions responsables et les résultats obtenus. Cette transparence doit fonctionner dans les deux sens. Nos partenaires doivent rendre compte des engagements pris, et les institutions haïtiennes doivent rendre compte de l’utilisation des ressources reçues.

La crise sécuritaire rend cette exigence encore plus urgente. L’insécurité ne concerne plus uniquement certains quartiers de Port-au-Prince. L’expansion de certaines activités criminelles vers les zones rurales montre que la réponse doit désormais être pensée à l’échelle nationale. Les grands axes routiers, les territoires agricoles, les infrastructures stratégiques et les communautés situées hors de la capitale doivent également entrer dans la réflexion sécuritaire. La diplomatie haïtienne doit être capable de traduire cette réalité en demandes précises auprès de nos partenaires.

Mais la diplomatie ne peut pas être uniquement une diplomatie de crise. Elle doit aussi devenir une diplomatie de développement. Une ambassade moderne ne devrait pas se limiter aux relations politiques et aux services consulaires. Elle doit également rechercher des investissements, ouvrir des marchés, identifier des partenaires techniques et rapprocher les institutions, les universités et les entreprises haïtiennes de leurs homologues étrangères.

Pourquoi ne pas fixer des objectifs économiques annuels à nos principales missions diplomatiques ? Chaque ambassade pourrait identifier des investisseurs potentiels dans des secteurs prioritaires, organiser des rencontres économiques, faciliter des partenariats universitaires et techniques et présenter périodiquement les résultats obtenus. L’agriculture, l’énergie, les infrastructures, le numérique, le tourisme, l’industrie légère et la formation professionnelle offrent des pistes, à condition que l’État définisse clairement les secteurs dans lesquels il souhaite attirer des investissements.

Dans cette stratégie, la diaspora mérite une place beaucoup plus structurée. Des milliers de professionnels, entrepreneurs, universitaires et experts haïtiens disposent de compétences et de réseaux dans leurs pays de résidence. Cette richesse ne devrait pas être mobilisée uniquement dans les moments de crise ou considérée principalement sous l’angle des transferts financiers. La diaspora peut constituer un véritable réseau de compétences au service de la diplomatie économique, scientifique et culturelle du pays.

Cette approche ne remet nullement en cause notre souveraineté. Au contraire, la souveraineté ne se mesure pas à la capacité de s’isoler, mais à celle de défendre ses intérêts dans la coopération. Un État est d’autant plus crédible qu’il sait préparer ses dossiers, négocier ses priorités, coordonner ses institutions et évaluer les résultats obtenus.

La feuille de route de l’OEA pour Haïti reconnaît plusieurs objectifs essentiels : stabilisation sécuritaire, consensus politique et gouvernance démocratique, soutien à des élections libres et transparentes, coordination de l’assistance humanitaire, développement économique durable et renforcement institutionnel. Elle reconnaît également le principe du leadership des institutions haïtiennes. C’est précisément ce principe qu’il faut maintenant traduire dans les faits.

Haïti gagnerait à établir une doctrine diplomatique claire, fondée sur des priorités nationales durables et capable de transcender les changements de gouvernement. Sécurité nationale, stabilité institutionnelle, retour durable à l’ordre constitutionnel, croissance économique, intégration caribéenne, coopération régionale et défense des intérêts des Haïtiens à l’étranger pourraient en constituer les principaux axes.

Une telle doctrine permettrait d’adapter notre action à chaque espace diplomatique. Avec la CARICOM, Haïti pourrait approfondir l’intégration régionale et la coopération technique. À l’OEA, elle pourrait rechercher une meilleure coordination des initiatives interaméricaines. Aux Nations unies, elle devrait veiller à ce que l’assistance internationale corresponde davantage aux priorités définies par les institutions nationales. Dans nos relations bilatérales, chaque ambassade devrait disposer d’objectifs politiques, économiques et de coopération correspondant aux intérêts du pays.

Cette ambition exige enfin davantage de cohérence au sein même de l’État. La présidence, le gouvernement, la chancellerie, les représentations diplomatiques et les institutions techniques ne peuvent porter des priorités contradictoires auprès de nos partenaires. Les gouvernements changent. Les intérêts fondamentaux d’Haïti, eux, demeurent.

À l’approche des échéances électorales annoncées, cette question prend une importance particulière. Le retour à des institutions démocratiques pleinement fonctionnelles ne doit pas seulement permettre le renouvellement des dirigeants. Il doit également contribuer à restaurer la capacité de l’État à définir ses priorités et à défendre ses intérêts avec constance sur la scène internationale.

Haïti a besoin de partenaires. La situation actuelle ne permet pas de prétendre le contraire. Mais un partenariat solide exige que chaque partie sache ce qu’elle apporte, ce qu’elle demande et ce qu’elle s’engage à accomplir.

Reprendre l’initiative diplomatique signifie donc quelque chose de très concret : définir nos priorités avant les rencontres, arriver avec nos propres propositions, négocier des engagements précis et évaluer leur mise en œuvre après les réunions.

Pendant trop longtemps, nous avons demandé ce que la communauté internationale comptait faire pour Haïti. Il est temps qu’Haïti soit également en mesure de dire clairement ce qu’elle veut faire pour elle-même, ce qu’elle attend de ses partenaires et sur quelles bases elle souhaite construire avec eux une coopération durable.