« Revisiter l’école haïtienne pour la paix sociale et la croissance pro-pauvre » (1/2)

Ce texte est élaboré, en ce moment de crise morale et sécuritaire, pour sensibiliser les décideurs politiques sur l’importance d’une véritable réforme du curriculum de l’école haïtienne en vue d’arriver à une société produisant des citoyens et des citoyennes qui soient solution au problème de la cité mais non l’inverse.

Par Yves Roblin
15 sept. 2026 — Lecture : 10 min.
« Revisiter l’école haïtienne pour la paix sociale et la croissance pro-pauvre » (1/2)

En route vers l'école

Ce texte est élaboré, en ce moment de crise morale et sécuritaire, pour sensibiliser les décideurs politiques sur l’importance d’une véritable réforme du curriculum de l’école haïtienne en vue d’arriver à une société produisant des citoyens et des citoyennes qui soient solution au problème de la cité mais non l’inverse. Car, le pays dans toute sa stratification sociale, est fatigué des crises cycliques nous empêchant de connaitre un niveau de modernité et de croissance pro- pauvre, une croissance qui aille dans le sens des plus démunis.

Face à l’incertitude prévalant dans le pays, aggravée par une crise multidimensionnelle, née de l’assassinat du Président de la République Jovenel Moise et de la non-réalisation des élections, notre seule planche de salut, c’est de mobiliser davantage de ressources vers une école utilitaire dans l’optique de l’Objectif de Développement Durable (ODD4) du Congrès de New York des Nations-Unies de 2015. Faut-il bien se souvenir que l’investissement dans ce domaine produit toujours des bénéfices.

Par bénéfice, on entend des bénéfices non-marchands en termes de qualité de vie de la population et de conscience citoyenne. Pour ainsi dire, du décollage économique, de la réduction de la pauvreté et  de la diminution des tensions sociales sévissant dans les grandes villes depuis des lustres voire se protéger contre toute forme de pandémie. C’est toute l’économie de l’éducation incluant le taux de rendement pour parler de l’investissement de l’Etat en matière d’éducation tout en se référant au comportement des diplômés dans la vie politique, économique et sociale.

Toutefois, le capital humain dont parlait Gary Becker, Prix Nobel de l’économie, et accédant à des postes de responsabilité, n’a pas pu proposer une alternative au pays en termes de stabilité, d’altérité et de progrès social. Bien au contraire, quand ils occupent des fonctions-clé au niveau de l’Etat, ils transforment pour la plupart l’administration en caverne d’Alibaba où les gens s’impliquent à longueur de journée dans des opérations marginales. Il y a une métaphore qui devient par la suite une banalité qui dit : « le poisson est toujours pourri par la tête ».

On s’est dit que, si bon nombre de diplômés travaillent quelle que soit la filière avec un salaire princier tout en respectant la théorie des trois (3) huit, les manifestations ainsi que les casses s’estompent. Et ceux qui ne travaillent pas, reçoivent de l’Etat une allocation de type Welfare des USA ou de bolsa familia du Brésil pour augmenter leur pouvoir d’achat en attendant qu’ils trouvent un emploi. En soutenant un retour à l’Etat- providence dans l’optique de John Maynard Keynes, nous rejetons d’un revers de main la pensée économique de Milton Friedman de l’école de Chicago Boys qui s’appuie sur la privatisation des entreprises marchandes de l’Etat plongeant un nombre important d’ouvriers au chômage.

De surcroit, faut-il bien favoriser la microfinance pour des diplômés qui veulent se mettre en collégial aux fins de montage des activités socio-économiques, génératrices d’emploi et de croissance. Mais les pouvoirs publics doivent surseoir sur les dépenses futiles comme l’achat de flotte de véhicules et réduire les montants faramineux de type contrat juteux des consultants travaillant dans le pays tout en se référant au cadre macro-économique voire assainir les finances publiques pour satisfaire les conditionnalités des institutions de Bretton-Woods comme le FMI, la Banque Mondiale aux fins d’accès aux prêts et dons en dépit du dysfonctionnement du Parlement devant lequel les accords de prêt doivent passer selon l’article 276.2 de la Constitution de 1987 amendée.

Avec une bonne dose d’instructions civiques, morales et religieuses ainsi que d’éthique professionnelle, inscrite dans les curricula des cours, les outputs des centres professionnels et des universités du pays vont avoir un bon comportement dans la vie politique, économique et sociale. Par transitivité, on va arriver à la stabilité en dehors de toutes considérations d’ordre coloriste, idéologique et d’intérêts de classe.

 Dans la même veine, des politiques publiques peuvent être envisagées en vue d’apporter des réponses à certains problèmes auxquels fait face la population comme l’insuffisance alimentaire, la cherté de l’enseignement de base, le manque de logements sociaux, l’indisponibilité des soins de santé, le chômage des jeunes diplômés et le transport en commun anarchique et sans oublier une allocation aux familles vivant dans des poches de pauvreté par une discrimination positive. Ce sont des fondamentaux des droits humains prescrits dans la constitution haïtienne et la charte des Nations-Unies, comme organe supranational.

Haïti, théâtre d’une conjoncture délétère

Le pays s’enlise dans un climat de désarroi avec des manifestations intempestives et accentué   par la crise sécuritaire avec le massacre de Kenscoff dans la nuit du 23 au 24 aout 2026. C’est la débâcle des Autorités établies. Tout le monde est perplexe et se demande de quoi, demain sera-t-il fait ? il faut dire que l’école n’est pas neutre dans la déchéance de cette société.

Le chroniqueur haïtien Michel SOUCAR aurait écrit « 10 ans de crise pour un pays normal », hormis la disparition du Président Jovenel Moise.  Comme il l’avait écrit dans le passé.   Et le philosophe haïtien de tendance Habermasienne de l’école Frankfort allemande, Yves Dorestal, soutient que « tout est en crise en Haïti sauf la crise ».

Ainsi se demande-t-on   avec Jean Price-Mars du mouvement indigéniste des années 1920 quelle est la vocation de l’Elite en Haïti ?  Les gouvernements qui se sont succédé, quels ont été leurs programmes ? Et les Présidents pendant les trois dernières décennies, qu’est- ce qu’ils ont fait pour le pays en termes de paix sociale et de croissance pro-pauvre ? Et les Nations-Unies avec le BINUH actuellement sur le terrain et les pays   dits amis d’Haïti dans le cadre des accords bi et multilatéraux relatifs au financement ? Mais pour quels bénéfices ! Pour quel accompagnement !

Je ne peux pas dire comme l’écrivain français de tendance messianique Zola « J’accuse ». Toutefois, il est temps que la nation demande des comptes comme écrit l’historien Alain Turnier et d’ailleurs c’était le titre de son dernier ouvrage. Aussi a-t-on   le droit de s’interroger davantage sur les causes de nos malheurs avec l’économiste Edmond Paul ayant marqué la seconde moitié du 19ème siècle haïtien ?

Une radiographie inquiétante !

 Lorsqu’on fait la radiographie du système éducatif haïtien, on décèle toutes les pathologies dont souffre ce secteur et pour lesquelles des palliatifs sont proposés sous forme de grands axes, consignés dans un plan d’éducation, tels que l’amélioration de la qualité de l’enseignement de base, l’augmentation de l’offre scolaire, l’accroissement de l’adéquation formation-emploi et le renforcement des capacités institutionnelles avec un bon système d’information pour la gestion de l’éducation.

Parfois, on a l’impression que l’école forme des diplômés qui soient sulfureux, égoïstes, acculturés, ambitieux et brasseurs d’affaires. Et l’ex-ministre de l’éducation, Dr Charles Tardieu a été très scandaleux et provocateur lorsqu’il parle de corrompus. Par contre, loin de l’idée de manichéisme, je rencontre des gens sur mon parcours qui puissent être considérés comme des bénéfices pour la société.  Que ce soit dans la filière de l’éducation, que ce soit dans la filière de la justice et que ce soit dans le secteur religieux.

Pierre Bourdieu et John Dewey soutiennent que les problèmes politiques, c’est le corollaire de l’école. Il faut bien qu’on le comprenne qu’en Haïti, nous n’avons pas une école haïtienne à proprement parler voire une école républicaine qui porte une pensée, un projet.  Mais plutôt des écoles pour ainsi dire congréganiste, protestante, laïque dont le point d’orgue, c’est l’extraversion. En référence à une économie extravertie qui produit non pas pour le marché local mais pour le marché extérieur.

 Entretemps, se dessine dans le pays un phénomène auquel assistons-nous impuissants celui de « la fuite des cerveaux » où des diplômés, toutes filières confondues, sont en instance de départ pour des cieux qui soient plus cléments. Malheureusement, le pays n’a pas les moyens pour mener une politique de rétention par rapport à l’émigration des sortants du système éducatif. Et comme dit l’autre, ils n’ont pas voyagé à l’esprit de retour mais plutôt ils sont partis.

 La presse haïtienne rapporte que plus de 85% de nos diplômés vivent à l’étranger particulièrement en Amérique du Nord. C’est un fort coût d’opportunité pour le pays qui a besoin tant de compétences pour son niveau de modernité et de décollage économique. En d’autres termes, au lieu d’avoir des compétences en provenance des pays industrialisés, c’est plutôt ce pays en développement qu’est Haïti, qui exporte des diplômés. Voire pour la reconstruction du pays depuis le séisme dévastateur du mardi 12 janvier 2010 de magnitude 7.3 à l’échelle de Richter et le passage de l’ouragan Matthew du mardi 4 octobre 2016 gradué à l’échelle 4 de Saffyr-Sympson pour des rafales de 230 kms/h.

Une classe moyenne décapitalisée.

La reproduction de l’école creuse un grand fossé entre les gens vivant dans l’abondance et ceux dans la plus deshumanisante misère. Une véritable dualité entrainant un malaise dans la société.  Il y a une lutte incessante de classes sociales en Haïti hormis le problème de l’idéologie de couleur dans une conception marxiste de l’histoire.

 La pauvreté dans les grandes villes est un terreau fertile pour le pullulement des cours des miracles ou des bidonvilles dont le tableau est déjà peint par Victor Hugo, poète français, dans le courant parnasse de la seconde moitié du 19ème siècle européen.

Entre les deux groupes sociaux existant les classes moyennes qui ruinent avec la dévaluation de la monnaie nationale par rapport à la devise américaine. Aussi les observateurs se demandent-t-ils pourquoi cette hausse en pleine crise où les ports et les aéroports sont semi-paralysés ? A quoi ça sert ? 

Est-ce le retour du vieux mercantilisme marqué par la thésaurisation de l’or et le contrôle de la « balance commerciale » ?  Cela nous fait penser aussi à la théorie de la main invisible de l’économiste écossais Adam Smith. Aussi se questionne-t-on quelles sont les fonctions de la Banque des banques qu’est la Banque de la République d’Haïti (BRH) ?

Toutefois, maintenant, il y a une nette appréciation de la gourde par rapport au dollar au taux de référence de la BRH de $1 pour 131.5 HTG. Ne peut-on pas parler de « miracle nègre » pour utiliser une expression chère au professeur de sciences sociales, Wesner Emmanuel. Puisque cela défie toute analyse voire tout modèle.

 Une crise de modèle

Nous assistons de nos jours à une crise de valeurs. L’Eglise seule force morale et dernier rempart de la société se croise les bras face au chaos régnant dans la cité. En témoignent les massacres de Bas-Artibonite, du Bas-plateau et récemment à kenscoff dans l’Ouest. Alors que l’homme est tridimensionnel savoir : le corps, l’âme et l’esprit. Et le monde est dualiste temporel et spirituel.

Et à l’entrée Sud (Matissant) et Nord (Canaan) de Port-au-Prince, ces derniers temps c’est le théâtre d’affrontements entre bandes rivales. Dans les zones de non droit où la vallée de l’ombre de la mort que décrit le psalmiste, les gangs règnent en maitre et défient les forces de l’ordre. C’est un retour à l’état de nature en Haïti comme dépeint l’intellectuel haïtien Jean Saintvil, de regrettée mémoire, dans un texte titré « Haïti s’achemine-t-elle vers un retour à l’état de nature » ? Où les bandits construisent leurs propres règles de droit.

 Et la vie est banalisée dans les zones non- droit. Un cadavre se trouvant sur une pile d’immondices, le marchand de pâté continue à frire ses pâtes et le marchand de fresco à « grager » son bloc de glace. C’est l’effritement de l’autorité en raison d’une crise de légitimation et de légitimité dont fait l’objet le locataire actuel de la Primature.

Ajouter à cela, un malaise existant entre la classe politique et le pouvoir en place et dont le sujet qui fâche, c’est le décret-électoral du 2 juillet 2026.  Depuis 1987, selon les observateurs avises pourquoi l’Etat haïtien n’a-t-il pas institué un système électoral aux fins d’organisation des joutes de façon périodique ?

Une nouvelle école

Eu égard à cet état de fait, l’école que nous rêvons tous pour Haïti au début du XXIe siècle est surtout une école où l'on enseigne, à part quelques matières traditionnelles, l'informatique, les langues étrangères, la musique, le sport, la technique, l’histoire nationale, l’éducation à la citoyenneté comme le savoir-vivre ensemble, la résolution de conflits, le respect des deniers publics et la gestion en termes de cours d'entrepreneuriat/PME conduisant les diplômés à l’auto-emploi.

Je veux parler d’une école qui s’appuie sur la pédagogie inversée où l’apprenant à la maison même construit son apprentissage grâce à des plateformes développées comme alternative à des moments de pays en mode-lock.

L’école haïtienne doit s'ouvrir également sur sa communauté et articuler son fonctionnement et son orientation avec les besoins qui y prévalent. Notre vœu se justifie en raison du fait que, jusqu’à preuve du contraire, l’école forme les apprenants pour être salariés, mais non pour être patrons. Alors qu'elle se constitue comme l'espace par excellence où s'expriment et se découvrent les règles du jeu social notamment en matière de mobilité intergénérationnelle.

C'est entre autres ce constat qui fournit des explications relatives au taux de chômage dépassant 60% dans la population active de 15 à 60 ans, chômage alimentant une crise aigüe dont la solution, semble-t-il, n'est pas pour demain.

 La plupart de ceux qui travaillent, observons-nous, évoluent dans une situation de sous-emploi et même de chômage déguisé pour répéter les géographes. Ils bossent mais ils ne peuvent pas subvenir à leur besoin en raison de la revalorisation du coût de la vie et surtout du marasme économique dans lequel se débat encore le pays.

 Epiloguant sur cette situation, un collègue nous rapporte qu'une banque de la place avait organisé un concours de recrutement, la majorité des postulants  présentés et qui étaient, d'ailleurs, dans la tranche d'âge de 25 à 35 ans, n’ont jamais fait l'expérience de travail. On s'est dit quelle aberration !

Yves Roblin

Ex-boursier de l’Etat à l’UNESCO de Paris,

Auteur : ‘‘ Un 20e siècle, riche en évènements et en inventions,

le cas d’Haiti’’. Librairie la Pléiade, bois patate/ave Christophe.