De la tombe du Bâtonnier Monferrier Dorval à la nuit meurtrière du 23 au 24 août 2026 à Kenscoff

Haïti, anatomie d’un État captif de l’impunité

Le 28 août 2020, Haïti a été frappée au cœur.

Haïti, anatomie d’un État captif de l’impunité

Membre d'une brigade de vigilance

Le 28 août 2020, Haïti a été frappée au cœur. Ce soir-là, Me Monferrier Dorval, Bâtonnier de l’Ordre des avocats de Port-au-Prince, docteur en droit, professeur de droit constitutionnel et éminent juriste, a été assassiné devant sa résidence à Pèlerin 5. Six ans plus tard, son assassinat demeure une blessure profonde pour la conscience juridique et démocratique du pays. Mais le plus grave n’est peut-être pas seulement le crime lui-même: c’est l’impunité qui l’a entouré et qui semble, depuis, avoir gagné de nouveaux espaces. Lorsqu’un Bâtonnier est assassiné, que des pièces d’un dossier judiciaire disparaissent, que le magistrat chargé de l’instruction est menacé, que d’autres avocats sont à leur tour tués et que les familles attendent encore des réponses, le problème cesse d’être individuel: il devient institutionnel. Il interroge la capacité même de l’État à protéger ceux qui défendent le droit et à garantir aux victimes le droit à la vérité et à la justice. Or, six ans après, l’histoire semble nous avoir conduits encore plus loin. À quelques jours de la commémoration du sixième anniversaire de l’assassinat du Bâtonnier, dans la nuit du 23 au 24 août 2026, Kenscoff a été frappée par une nouvelle attaque meurtrière attribuée à la coalition criminelle « Viv Ansanm ». Les Nations unies ont fait état d’au moins 47 morts et 22 blessés, tandis que l’Associated Press rapporte plus de 50 enlèvements (ONU, 25 août 2026; Associated Press, 25 août 2026). Ce drame n’est pas un accident isolé. Kenscoff avait déjà subi près d’une douzaine d’attaques depuis le début de 2025.  Il s’inscrit donc dans une séquence de violences où les groupes armés contestent de plus en plus l’autorité publique. En mars 2026, le HCDH signalait que les groupes armés tuaient, enlevaient, extorquaient la population et prélevaient des ressources aux points de contrôle illégaux. Cette situation pose dès lors une question incontournable: que reste-t-il de la souveraineté d’un État lorsque ses citoyens ne peuvent plus compter sur sa protection, lorsque des groupes armés contrôlent des territoires et des routes, lorsque la justice peine à produire des réponses et lorsque les autorités qui promettent de restaurer l’ordre demeurent incapables de démontrer des résultats à la hauteur de la catastrophe? L’article 19 de la Constitution haïtienne de 1987 impose pourtant à l’État l’« impérieuse obligation de garantir le droit à la vie, à la santé et au respect de la personne humaine ». L’État de droit ne se mesure pas uniquement à la qualité des discours officiels, mais à sa capacité concrète de protéger la vie, de rendre justice et de garantir l’égalité devant la loi. C’est dans cette perspective que je veux, à l’occasion du sixième anniversaire de l’assassinat du Bâtonnier Dorval, rendre hommage à sa mémoire et réclamer justice pour lui, pour les avocats assassinés avant et après lui, mais aussi pour toutes les victimes de l’insécurité. Je veux également interroger, sans complaisance, le bilan des autorités de facto qui exercent aujourd’hui le pouvoir et qui ne peuvent indéfiniment se réfugier derrière les communiqués et les promesses. Mon propos sera organisé en deux parties et quatre sections. La première montrera que l’assassinat du Bâtonnier Dorval constitue un symbole de l’affaiblissement de l’État de droit et analysera la succession des violences visant les professionnels du droit. La deuxième examinera Kenscoff comme symptôme de l’affaiblissement de la protection publique et mettra en relation impunité, responsabilité politique des autorités de facto et processus électoral.

I.- De Monferrier Dorval à l’assassinat de plusieurs autres avocats: le droit sous les balles

Cette première partie examine la portée symbolique et institutionnelle de l’assassinat du Bâtonnier Dorval avant d’en mesurer les prolongements à travers les violences qui ont frappé d’autres professionnels du droit. Elle montre que la répétition des crimes, la fragilisation de la justice et l’absence de réponses judiciaires suffisamment visibles constituent les manifestations d’une même crise de l’État de droit.

I.1.- Monferrier Dorval: le meurtre d’un Bâtonnier et l’épreuve de vérité de l’État de droit

L’exécution du professeur Dorval était déjà insupportable par la disparition d’un homme. Mais son assassinat dépassait largement sa personne. Le Bâtonnier représentait une profession chargée de défendre les libertés, de garantir les droits de la défense et de participer au fonctionnement de la justice. Son assassinat constituait donc aussi une attaque contre une institution essentielle de la République. Ce crime a frappé un homme de droit au moment même où celui-ci incarnait, par sa fonction et son enseignement, la possibilité d’une société organisée autour de la Constitution plutôt qu’autour de la force. Mais ce qui rend aujourd’hui cet assassinat encore plus préoccupant, c’est ce qui s’est produit après les coups de feu. L’enquête elle-même a été confrontée à de graves obstacles.

Dans la nuit du 19 octobre 2020, des inconnus se sont introduits au greffe du cabinet d’instruction du Tribunal de première instance de Port-au-Prince et ont emporté des éléments liés à l’enquête sur l’assassinat du Bâtonnier Dorval. Selon le doyen du tribunal, certaines pièces à conviction avaient disparu sans qu’aucune effraction ne soit constatée sur la porte du greffe (Le Nouvelliste, 22 octobre 2020; RNDDH, novembre 2020). Le magistrat Rénord Régis, chargé de l’instruction du dossier, a lui-même été confronté à des menaces et à une attaque contre son véhicule. Ces faits imposent une question qui dépasse largement le dossier particulier: comment une justice peut-elle établir la vérité lorsque ceux qui sont chargés de la rechercher sont eux-mêmes vulnérables et que les éléments de preuve peuvent disparaître? Une enquête pénale crédible exige l’indépendance des enquêteurs, la conservation des preuves, la sécurité des magistrats et des témoins ainsi que l’absence d’ingérence politique. Le Protocole du Minnesota relatif aux enquêtes sur les morts potentiellement illégales exige qu’une telle enquête soit menée rapidement, efficacement et de manière approfondie, avec indépendance, impartialité et transparence (HCDH, Minnesota Protocol, 2016). Voilà pourquoi le dossier Dorval doit être considéré comme une véritable épreuve de vérité pour l’État haïtien.

Il convient néanmoins de maintenir une distinction fondamentale entre critique politique et responsabilité pénale. Réclamer justice ne signifie pas désigner arbitrairement des coupables. La démocratie et l’État de droit exigent que toute responsabilité pénale soit établie au terme d’une enquête indépendante, contradictoire et respectueuse de la présomption d’innocence. Mais cette exigence ne doit pas devenir une excuse pour l’inaction. Six ans après, les questions demeurent légitimes: qui a exécuté le crime? Qui l’a commandité? Quels responsables ont été identifiés? Quels actes judiciaires ont été accomplis? Pourquoi la vérité judiciaire tarde-t-elle à s’imposer? Ces interrogations ne sont ni une vengeance ni une accusation sans preuve. Elles constituent le droit élémentaire des victimes, de leurs familles et de la société à connaître la vérité.

Le temps écoulé ne saurait transformer cet assassinat en simple dossier du passé. Au contraire, plus les années passent, plus l’obligation institutionnelle de rendre des comptes devient pressante. Lorsqu’un Bâtonnier est assassiné et que la justice n’arrive pas à établir publiquement les responsabilités, un message désastreux est envoyé à la société: certaines vies peuvent être supprimées sans qu’une réponse judiciaire soit à la hauteur du crime. C’est ainsi que naît l’impunité. Elle détruit la confiance, encourage la résignation et devient un facteur de reproduction de la violence. Elle enseigne au criminel que la sanction est incertaine et au citoyen que la loi est impuissante. Voilà pourquoi la tombe du Bâtonnier Dorval ne doit pas être seulement un lieu de mémoire. Elle doit rester un lieu d’interpellation de la République. Elle rappelle que la justice n’est pas un privilège accordé aux puissants, mais un droit dû à chaque victime. Elle nous oblige surtout à poser une question simple: peut-on sérieusement parler d’État de droit lorsque celui qui en était l’un de ses défenseurs a été assassiné et que, six ans plus tard, la société haïtienne attend encore une vérité judiciaire pleinement établie?

I.2.- Les avocats assassinés après Dorval: une profession décimée et des familles qui attendent justice

L’assassinat du Bâtonnier Dorval n’a pas été un événement isolé. Après lui, d’autres professionnels du droit ont été victimes de la violence meurtrière qui ravage Haïti. Me Roberson Louis a été assassiné le 7 août 2021 à Delmas.  Me Patrick Lolo, avocat au Barreau de Port-au-Prince, a été mortellement atteint lors d’une attaque contre son domicile à Bon-Repos en décembre 2021. Me Fritz Alténor, avocat au Barreau de Croix-des-Bouquets, a été assassiné le 20 janvier 2022 à l’avenue Christophe. À cette liste s’ajoutent Me André Charleus et Me Pierre Jacques Philomé Amboise, assassinés par balle les 12 et 13 avril 2023, soit à moins de vingt-quatre heures d’intervalle. La tragédie s’est poursuivie. Me Jean Eddy Rousseau et Me Richard Pauléus ont été enlevés avant d’être retrouvés morts dans le Bas-Artibonite en avril 2024.  Le 16 septembre 2024, Me Rémy Artiste, secrétaire général du Barreau de Fort-Liberté, a à son tour été assassiné. Le 19 juin 2025, Me Pierre Antoine Borgat a été tué par balle dans son bureau aux Cayes. Il faut également rappeler le cas de Me Patrice Michel Derenoncourt, enlevé le 16 octobre 2021 et dont le décès a ensuite été annoncé.

Derrière chacun de ces noms se trouve pourtant une personne. Derrière chaque dossier, une famille. Derrière chaque victime, un père, une mère, un époux, une épouse, un frère, une sœur, des enfants, des confrères et des amis qui attendent. La question ne peut donc être réduite à une succession de faits divers. Lorsque les avocats deviennent des cibles, c’est toute la chaîne de protection juridique qui est attaquée. Un avocat menacé est un citoyen menacé. Un avocat assassiné est une profession intimidée. Et une profession intimidée est une justice progressivement réduite au silence. Les Principes de base des Nations unies relatifs au rôle du barreau sont clairs: les avocats doivent pouvoir exercer leurs fonctions sans intimidation, entrave, harcèlement ou ingérence indue; lorsque leur sécurité est menacée en raison de leur activité professionnelle, les autorités doivent leur assurer une protection (ONU, Principes de base relatifs au rôle du barreau, 1990). Dès lors, chaque assassinat d’un avocat appelle une double réponse. La première est judiciaire: identifier les auteurs, établir les responsabilités, poursuivre les suspects et, lorsque les preuves sont réunies, prononcer les sanctions prévues par la loi. La seconde est institutionnelle: comprendre pourquoi le crime a été possible, quelles alertes existaient, quelles mesures de protection ont manqué et quelles défaillances ont permis à la violence de se reproduire. Il ne suffit donc pas de traiter chaque assassinat comme un dossier isolé. Il faut rechercher les mécanismes communs qui permettent à la violence de se reproduire. C’est précisément à cet endroit que la lutte contre l’impunité rejoint la défense de l’État de droit.

En cette année 2026, il faut donc avoir le courage de prononcer les noms des victimes et de porter leur mémoire au-delà des cérémonies. Justice pour notre Bâtonnier Monferrier Dorval ! Justice pour Roberson Louis ! Justice pour Patrick Lolo ! Justice pour Fritz Alténor ! Justice pour André Charleus ! Justice pour Pierre Jacques Philomé ! Justice pour Jean Eddy Rousseau ! Justice pour Richard Pauléus ! Justice pour Rémy Artiste ! Justice pour Pierre Antoine Borgat ! Justice pour Patrice Michel Derenoncourt ! Cette exigence ne s’arrête évidemment pas aux membres du Barreau. Elle englobe toutes les victimes de la criminalité et toutes les familles qui attendent encore que l’État dise la vérité. Nous ne demandons pas la vengeance, mais des enquêtes indépendantes. Nous ne demandons pas des condamnations sans preuves, mais que les preuves soient recherchées, conservées et examinées. Nous ne demandons pas que la justice contourne la loi, mais qu’elle fonctionne. Le meilleur hommage que la République puisse rendre aux professionnels du droit assassinés est donc de faire en sorte que leur mort ne devienne jamais une simple statistique: chaque dossier doit avoir une suite judiciaire, chaque famille doit avoir droit à la vérité et chaque victime doit pouvoir compter sur l’État.

II.- Kenscoff et l’État captif : l’impunité comme crise de souveraineté

La deuxième partie met en relation le massacre de Kenscoff avec l’affaiblissement de l’autorité publique sur plusieurs portions du territoire national. Elle examine également la responsabilité politique des autorités de facto, l’écart entre leurs promesses et leurs résultats ainsi que les conditions nécessaires à un processus électoral réellement démocratique.

II.1.- Kenscoff : quand un territoire cesse de croire en la protection de l’État

Le massacre du 23 et 24 août 2026 à Kenscoff constitue l’un des rappels les plus brutaux de la profondeur de la crise sécuritaire haïtienne. Selon les Nations unies, au moins 47 personnes ont été tuées et 22 blessées; plus de 50 personnes auraient également été enlevées. Les autorités municipales ont communiqué des chiffres différents. Cette divergence doit être signalée: elle traduit les difficultés de documenter les crimes dans un territoire soumis à la violence. Mais elle ne doit pas devenir un écran de fumée. Une réalité demeure: des civils ont été massacrés, des maisons incendiées, des personnes enlevées et des familles contraintes de fuir. Plus grave encore, Kenscoff n’était pas une surprise. La commune avait déjà subi près d’une douzaine d’attaques depuis le début de 2025 et des alertes répétées ont été lancées aux autorités.  La question de la responsabilité publique devient dès lors incontournable.

Aucun État ne peut empêcher matériellement chaque crime individuel. Mais lorsque les autorités connaissent l’existence d’une menace grave, persistante et territorialisée, elles ont l’obligation de prendre des mesures raisonnables pour protéger les populations exposées. La Constitution haïtienne ne laisse d’ailleurs guère de place à l’ambiguïté: l’État a l’« impérieuse obligation » de garantir le droit à la vie, à la santé et au respect de la personne humaine. La question n’est donc pas de savoir si les autorités pouvaient prévoir chaque mouvement des groupes armés. Elle est plus exigeante: ont-elles fait tout ce qui était raisonnablement possible pour protéger une population dont la vulnérabilité était connue? C’est ici que le bilan des autorités de facto doit être soumis à un examen critique. Depuis des mois, les communiqués officiels promettent la reconquête des territoires, la neutralisation des gangs, le retour de l’autorité de l’État et la restauration de la sécurité. Mais les résultats observables racontent une autre histoire.

La situation est d’autant plus préoccupante que la nouvelle force internationale soutenue par l’ONU n’a pas encore atteint sa pleine capacité. Un rapport thématique relatif à la Plaine du Cul-de-Sac documente en outre l’extorsion de camions et de véhicules de transport à des points de contrôle illégaux, notamment sur la Route nationale numéro1 et la Route 9. La situation aérienne illustre également la fragilité de l’environnement sécuritaire. Les restrictions imposées par les autorités américaines aux vols commerciaux vers Port-au-Prince ont été prolongées jusqu’au 3 septembre 2026 en raison du risque posé par les groupes armés à l’aviation civile. Et pendant que l’État annonce la reconquête, les principaux chefs de gangs continuent de parler, de menacer, d’imposer leur volonté et de faire circuler leurs hommes. Le cas d’Izo est révélateur: selon l’Associated Press, un homme se présentant comme « Izo 2 » a menacé publiquement les autorités après l’attaque de Kenscoff et affirmé que les otages pourraient être exécutés si les forces de sécurité tuaient des membres de son groupe. Que vaut alors la promesse de « neutralisation » des gangs lorsqu’un chef criminel peut encore apparaître publiquement pour menacer les autorités de l’État au lendemain d’un massacre? La question est sévère, mais légitime.

Plus profondément, la situation de Kenscoff renvoie à la notion même de souveraineté. Max Weber définit sociologiquement l’État moderne par sa revendication du monopole de la violence légitime sur un territoire déterminé (Max Weber,1919). Cette conception ne signifie pas que l’État doit être violent; elle signifie que les groupes privés ne peuvent durablement exercer une capacité coercitive concurrente de celle des institutions publiques. Or, lorsqu’un groupe armé contrôle une route, impose un paiement, interdit le passage, enlève des citoyens, incendie des maisons ou décide de la vie et de la mort des habitants d’une zone, il exerce un pouvoir de fait qui concurrence l’autorité publique. Il ne possède pas la souveraineté juridique, mais il en réduit l’effectivité. C’est pourquoi parler uniquement de « banditisme » devient insuffisant.

Haïti fait face à une crise de sécurité et justice, certes, mais aussi à une crise d’autorité, de souveraineté et de confiance institutionnelle. Le citoyen qui appelle la police et ne la voit pas venir finit par ne plus croire en la police. Celui qui porte plainte sans voir l’enquête aboutir finit par ne plus croire en la justice. Celui qui voit un criminel puissant circuler librement cesse de croire à l’égalité devant la loi. Et celui qui constate que les mêmes promesses sécuritaires sont répétées après chaque massacre sans amélioration durable finit par ne plus croire aux autorités. Les gangs portent la responsabilité directe de leurs crimes. Mais les autorités qui exercent effectivement les fonctions de puissance publique portent, elles aussi, une responsabilité politique: produire des résultats, protéger les citoyens, rendre compte de leurs décisions et répondre de leurs échecs.

L’incompétence politique ne se mesure pas à la longueur des communiqués, mais à l’écart entre les promesses et les résultats. La mauvaise gouvernance ne se mesure pas au nombre de réunions tenues, mais au nombre de citoyens protégés. La crédibilité d’un pouvoir ne se mesure pas à sa capacité à se maintenir en place, mais à sa capacité à servir la population. Lorsque des autorités de facto restent au pouvoir pendant que le territoire national demeure fragmenté, que les grands axes routiers sont soumis aux groupes armés, que les déplacements demeurent massifs et que les citoyens continuent de mourir, leur légitimité politique doit nécessairement être interrogée. Plus encore, lorsqu’une communication officielle minimise, contredit ou obscurcit les réalités vécues par la population, la confiance publique s’effondre. Un État démocratique ne peut gouverner durablement contre la réalité ni demander au peuple de croire ce que son quotidien contredit manifestement.

II.2.- Impunité, pouvoir de facto et élections: peut-on reconstruire la démocratie sans reconstruire l’État ?

Les autorités qui exercent effectivement le pouvoir ne peuvent plus se contenter de dénoncer les groupes criminels. Elles doivent répondre à une question simple: qu’ont-elles concrètement fait pour protéger la population et reconstruire les institutions? Les drones, les équipements, les opérations policières, l’appui international et la présence de forces étrangères peuvent être nécessaires. Mais aucun dispositif militaire ne peut, à lui seul, reconstruire un État de droit. Une force peut reprendre temporairement un quartier; elle ne peut pas reconstruire un tribunal. Une opération peut repousser un groupe armé; elle ne peut pas restaurer, à elle seule, la confiance du citoyen. Une arrestation peut être spectaculaire; elle ne produit pas de justice si le dossier disparaît ensuite dans une procédure défaillante. Sécurité et justice ne doivent donc jamais être opposées. Elles sont les deux dimensions d’une même politique de restauration de l’autorité publique. Il faut combattre les groupes armés, mais aussi leurs réseaux financiers, logistiques et politiques; sécuriser les routes, mais aussi garantir la circulation légale des marchandises; protéger les quartiers, mais également permettre aux tribunaux d’y fonctionner; arrêter les criminels, mais poursuivre ceux qui les financent, les arment, les renseignent ou facilitent leurs activités. C’est également ici que la responsabilité du pouvoir de facto doit être examinée sans complaisance.

Je ne prétends pas que chaque crime commis par un gang peut être juridiquement imputé aux autorités sans preuve d’une participation effective. Ce serait contraire aux principes élémentaires du droit pénal. Mais celui qui exerce le pouvoir public ne peut se décharger indéfiniment de sa responsabilité politique en répétant que le criminel est seul responsable. Le gouvernement n’est pas responsable parce qu’un criminel existe; il est politiquement responsable de la manière dont il protège la population face à ce criminel. Cette distinction permet de comprendre pourquoi le maintien au pouvoir ne peut devenir la finalité première de l’action publique. Or, c’est précisément l’une des interrogations majeures entourant les autorités de facto: ont-elles utilisé la crise pour préparer réellement la reconstruction institutionnelle ou ont-elles surtout cherché à prolonger leur présence au pouvoir? La question est douloureuse, mais doit être posée. Un pouvoir de transition n’a pas vocation à devenir une fin en soi. Sa mission devrait être de créer les conditions de la sécurité, de la justice, de la reconstruction institutionnelle et du retour à une légitimité démocratique. Lorsqu’un pouvoir de facto s’éternise, lorsque les échéances sont repoussées ou constamment conditionnées à des circonstances qui ne semblent jamais réunies, le soupçon d’une volonté de conservation du pouvoir devient inévitable. Ce soupçon est renforcé lorsque les résultats en matière de sécurité restent aussi faibles. Je refuse cependant de réduire cette affirmation à des invectives.

Dire que les dirigeants sont « incompétents », « menteurs », « corrompus » ou « apatrides » n’a de valeur politique et intellectuelle que si ces qualificatifs sont rattachés à des faits vérifiables. C’est donc le bilan qu’il faut juger. Un État dont les principaux corridors routiers demeurent soumis à l’extorsion des groupes armés ne peut prétendre avoir restauré pleinement la libre circulation. Un État dont la capitale reste soumise à de fortes restrictions aériennes pour raisons de sécurité ne peut ignorer les conséquences de cette situation sur son contrôle effectif et son ouverture au monde. Et un État incapable de neutraliser durablement les principaux groupes armés ne peut raisonnablement présenter la « victoire » comme déjà acquise. Un pouvoir qui, malgré ces échecs, s’attache davantage à préserver sa position qu’à rendre des comptes prend le risque de transformer la transition en système de conservation du pouvoir. C’est cela qui doit être combattu: pas seulement les gangs, mais aussi la culture politique qui permet à l’échec de devenir durablement sans conséquence.

Parallèlement, le processus électoral engagé par les autorités mérite une attention particulière. Le Conseil électoral provisoire (CEP) a publié un calendrier prévoyant le 13 décembre 2026 pour le premier tour des élections présidentielle et législatives. Le retour à la légitimité électorale est incontestablement nécessaire. Mais une élection n’est démocratique que si les citoyens peuvent librement participer au processus. Elle suppose la liberté de circulation et de réunion, la sécurité des candidats et des électeurs, l’accès aux médias, la possibilité d’installer les bureaux de vote, la protection des résultats et la faculté de voter sans intimidation. Dès lors, la question n’est pas simplement de savoir s’il faut organiser des élections, mais dans quelles conditions elles peuvent réellement exprimer la volonté populaire. Comment le citoyen de Kenscoff, de Carrefour, de Gressier, de la Croix-des-Bouquets, de Cité Soleil ou de l’Artibonite pourra-t-il exercer son droit politique si sa communauté demeure sous la menace des groupes armés? Comment garantir le vote des personnes déplacées? Comment protéger les candidats? Comment transporter le matériel électoral? Comment garantir l’intégrité du dépouillement? Comment empêcher que les territoires contrôlés par les groupes armés deviennent des territoires politiquement abandonnés? Organiser des élections sans traiter  la question sécuritaire risquerait de produire une démocratie purement procédurale: une démocratie où l’acte de voter existe, mais où les conditions réelles de la liberté politique demeurent compromises.

De surcroît, la crise sécuritaire a produit une crise humanitaire considérable. Les dernières statistiques faisaient état de 1,47 million de personnes déplacées à l’intérieur d’Haïti en 2026 et que les enlèvements avaient augmenté de 47 % au deuxième trimestre de l’année. Or, le déplacement forcé ne signifie pas seulement la perte d’un logement: il peut entraîner la perte d’un emploi, l’interruption de la scolarité, un accès plus difficile aux soins, la disparition de documents administratifs et l’affaiblissement des liens communautaires. Il peut également empêcher l’exercice effectif des droits civiques. C’est pourquoi la reconstruction démocratique doit nécessairement intégrer la reconstruction de l’État. Il faut rétablir la sécurité, reconstruire les tribunaux, protéger les magistrats et les avocats, sécuriser les routes, garantir l’accès aux services publics, et rétablir la confiance entre citoyens et institutions. Surtout, les autorités doivent publier des informations vérifiables sur les opérations menées, les arrestations effectuées, les procédures judiciaires engagées, les condamnations prononcées et l’utilisation des ressources consacrées à la sécurité. La transparence ne diminue pas l’autorité de l’État: elle la renforce. Ce qui l’affaiblit, c’est le secret, l’opacité et l’absence de reddition de comptes.

Le véritable enjeu dépasse donc largement la seule échéance électorale. Haïti doit simultanément reconstruire sa sécurité, sa justice, sa souveraineté territoriale et sa confiance démocratique. Les autorités de facto ne peuvent être pénalement tenues responsables de chaque crime commis par un groupe armé sans preuve d’une responsabilité individuelle. Mais elles doivent assumer leur responsabilité politique et institutionnelle puisqu’elles exercent effectivement les fonctions de puissance publique. De même, les partenaires internationaux doivent évaluer leurs interventions non seulement à partir du nombre d’opérations réalisées, de véhicules déployés ou d’équipements livrés, mais à partir de résultats concrets pour la population: Combien de territoires durablement sécurisés? Combien de routes réellement libérées ? Combien de crimes effectivement poursuivis? Combien de chefs de gang arrêtés ou neutralisés? Voilà les indicateurs qui devraient désormais compter. Le véritable indicateur de réussite n’est pas la quantité de moyens mobilisés, mais la capacité de l’État à rendre à chaque citoyen ce qui lui appartient de droit: la sécurité, la liberté, la justice et la dignité. C’est à cette condition seulement que les élections pourront devenir, non pas une simple opération de légitimation institutionnelle, mais le commencement véritable d’une reconstruction démocratique.

Conclusion : De la mémoire du Batonnier Dorval à la défense de la République et de l’État de droit

Six ans après l’assassinat de Monferrier Dorval, la question n’est plus de savoir si Haïti traverse une crise: celle-ci est sous nos yeux. Elle se manifeste à Kenscoff, à Gressier, à Cité soleil, dans l’Artibonite, sur les routes, au sein des familles déplacées, dans les barreaux endeuillés, les maisons incendiées et jusque dans les tombes. Plus profondément encore, elle s’inscrit dans la conscience d’un peuple qui s’interroge sur la capacité de l’État à assurer sa protection. Le 28 août 2020, un Bâtonnier a été assassiné. Depuis, d’autres avocats ont aussi perdu la vie, tandis que des familles, des victimes et des dossiers attendent toujours vérité et justice. Dans la nuit du 23 au 24 août 2026, Kenscoff a de nouveau été ensanglantée. À l’approche de la date commémorative de la mort de Monferrier Dorval, le pays se trouve ainsi confronté, une fois encore, aux conséquences dramatiques d’une impunité qui s’installe dans la durée. Pourtant, face à cette réalité, nous devons refuser le fatalisme: Haïti n’est pas condamnée à l’impuissance, la République n’est pas vouée à disparaître et la justice ne doit pas être réduite au silence.

Sortir de cette crise exige de regarder la réalité en face et d’agir avec détermination. Cela suppose, en premier lieu, de rétablir la sécurité et de garantir la protection de la population; en deuxième lieu, de restaurer une justice capable d’enquêter, de poursuivre et de sanctionner les crimes; en troisième lieu, de réaffirmer l’autorité de l’État sur l’ensemble du territoire; enfin, de créer les conditions nécessaires à l’organisation d’élections véritablement libres, crédibles et démocratiques. Aucune de ces exigences ne pourra toutefois être durablement satisfaite sans une lutte résolue contre l’impunité, car celle-ci nourrit directement la violence. Lorsqu’un criminel peut tuer sans être poursuivi, il comprend que la vie humaine peut être supprimée sans conséquence. Lorsqu’un groupe armé peut massacrer sans être inquiété, il comprend que la terreur peut devenir un instrument de pouvoir. Lorsqu’un avocat est assassiné sans que justice soit rendue, toute la profession comprend que nul n’est véritablement à l’abri. Et lorsque les promesses officielles se succèdent sans résultats à la mesure de la crise, la confiance dans les institutions s’effondre. C’est ainsi que s’érode l’État de droit. C’est pourquoi les autorités de facto doivent accepter d’être jugées sur leur bilan. Elles ne peuvent demander indéfiniment à la population de patienter, gouverner sans fin au nom d’une transition ni invoquer constamment les gangs pour expliquer leurs échecs sans assumer leur responsabilité politique. Elles ne peuvent davantage prétendre restaurer la République lorsque celle-ci demeure incapable de garantir à ses citoyens leurs droits les plus élémentaires.

Le peuple haïtien n’a pas besoin de dirigeants qui parlent plus fort; il a besoin d’institutions qui fonctionnent. Il n’a pas besoin de promesses supplémentaires, mais de résultats; pas de propagande, mais de vérité; pas de dirigeants qui s’accrochent au pouvoir, mais d’un État attaché à la Constitution. C’est pourquoi la mémoire du Bâtonnier Dorval doit être une mémoire active. Il ne suffit pas de se recueillir devant sa tombe: il faut entendre ce qu’elle nous rappelle. Elle nous rappelle que le droit doit être défendu, que les avocats doivent être protégés, que les magistrats doivent pouvoir travailler librement, que les victimes doivent être entendues, que les familles ont droit à la vérité et que les institutions publiques doivent rendre des comptes. Elle nous rappelle surtout qu’une République ne peut survivre lorsque la peur devient plus forte que la loi. Voilà pourquoi, en ce 28 août 2026, nous devons continuer à réclamer justice pour le Bâtonnier Dorval, pour tous les confrères assassinés avant et après lui, ainsi que pour les victimes de Kenscoff, de Gressier, de l’Artibonite et de toutes les régions du pays frappées par la violence. Nous devons réclamer justice pour celles et ceux dont les noms sont connus, mais aussi pour celles et ceux dont les noms demeurent inconnus. Nous devons la réclamer pour toutes les familles qui attendent. Notre exigence n’est pas la vengeance: elle est la justice. Elle ne vise pas l’instauration d’un État arbitraire, mais la construction d’un État fort parce que soumis au droit. Elle ne demande pas des institutions placées au-dessus de la Constitution, mais des institutions qui la respectent et la font respecter. Nous ne refusons pas les élections; nous exigeons qu’elles soient organisées dans des conditions permettant une véritable expression de la volonté populaire. Nous ne demandons pas l’impossible. Nous demandons simplement à l’État de respecter les obligations que lui imposent déjà la Constitution et le droit international: protéger la vie, garantir la sécurité, assurer la justice et rendre des comptes. Surtout, nous demandons aux autorités de comprendre qu’un pouvoir qui ne protège pas son peuple ne peut indéfiniment invoquer sa seule existence pour justifier sa légitimité. Le véritable hommage que nous pouvons rendre au Bâtonnier Dorval n’est donc pas de pleurer indéfiniment sa disparition, mais de poursuivre le combat qu’il menait: celui du droit, de la justice, de la Constitution et de l’État de droit. Sa tombe ne réclame pas la vengeance. Elle réclame la vérité. Elle réclame la justice. Elle réclame que la République cesse de détourner le regard. Plus profondément encore, elle nous adresse une question à laquelle aucun citoyen, aucun avocat, aucun magistrat et aucun dirigeant ne peut durablement se dérober: Voulons-nous encore être une République ?