Dèy! M ap rele: dèy. Ayiti wooooo!
La nuit du 24 août 2026 aura été l’un de ces cauchemars dont Haïti semble ne plus parvenir à se réveiller. Elle est tombée au lendemain de la commémoration de la cérémonie du Bois-Caïman, ce serment qui annonçait la lutte révolutionnaire et la naissance, quelques années plus tard, de la première République noire indépendante du monde et désormais la journée internationale pour se souvenir de la traite négrière et de son abolition par l’UNESCO.
Deux siècles plus tard, que reste-t-il de ce serment lorsque des Haïtiens meurent sous les balles d’autres Haïtiens? Je ne sais même plus quoi dire. Les mots, eux aussi, s’épuisent.
Notre humanité se défriche. L’inconscience, l’orgueil, la cruauté occupent la scène et finissent par jeter tout un peuple dans une image de barbarie, alors qu’une poignée d’hommes tire les ficelles. Ils sont de tous plumages. Ils portent des costumes ou des chemisettes. Ils parlent depuis des bureaux climatisés ou règnent sur des quartiers abandonnés. Certains donnent des ordres. D’autres pressent la détente. Entre eux, le peuple enterre ses morts.
Des enfants éventrent leur propre mère. Certains le font en costume, quotidiennement, derrière des portes où se prennent des décisions dont ils ne subiront jamais les conséquences. D’autres le font en chemisette, en slip et en sapat, l’arme à la main, avec une rage qui finit par ne plus distinguer une maison d’un tombeau.
Et le citoyen? Qui le protège? À qui profitent les tueries? Les viols? Les vols? Les enlèvements? Qui gagne lorsque l’État recule et que la peur avance? Qui prospère dans ce commerce de cadavres?
Un appel à la conscience
Je ne sens presque plus en moi la voix nécessaire pour crier au nom de mon peuple laissé pour compte. Ma force s’est usée à force de compter les massacres. Alors, dans ce qui me reste de souffle, je hèle la conscience humaine. J’en appelle d’abord aux miens, à ceux qui occupent aujourd’hui une parcelle de pouvoir et se présentent comme responsables. Un titre ne rend personne respectable. Une fonction ne blanchit pas l’indifférence. Lorsque vous communiquez avec vos enfants, comment les regardez-vous? Que leur racontez-vous? Que dites-vous à votre famille lorsque, quelque part dans le pays que vous prétendez administrer, une mère cherche le corps de son fils, un enfant attend un père qui ne reviendra plus, une famille apprend qu’un proche vient d’être enlevé? Il existe des responsabilités dont aucun protocole ne peut se laver les mains.
Le peuple haïtien ne mérite ni ce traitement ni cette indifférence. Même la sonnette d’alarme semble désormais brisée à force d’avoir été tirée. De l’Est à l’Ouest, du Nord au Sud, l’autorité de l’État se rétracte. Le naufrage n’est même plus un événement, il devient une manière de vivre. Les deuils s’empilent. Les manœuvres de corruption se succèdent. Un massacre chasse l’autre des manchettes. Et maintenant, Kenscoff.
Encore Kenscoff. Des êtres humains assassinés. D’autres enlevés, menacés d’exécution. Pourquoi? On cherche encore la raison, comme s’il pouvait exister une raison capable de rendre cela acceptable. Comme si ces femmes et ces hommes avaient commis quelque crime secret qui autoriserait qu’on leur retire la vie.
Puis viennent les communiqués. Les déclarations. Les condamnations. Les promesses. Les mêmes phrases reviennent avec la ponctualité des funérailles. Et, dans les médias internationaux, cette vieille rengaine reprend : Haïti, le pays le plus pauvre de l’hémisphère occidental. Mais la pauvreté n’explique pas tout. Elle n’explique pas cette capacité à abandonner un peuple à ceux qui le dépècent. Elle n’explique pas pourquoi la vie humaine semble avoir perdu jusqu’à son prix. Elle n’explique pas pourquoi, après chaque tuerie, nous recommençons presque mécaniquement le même cérémonial : compter les morts, condamner, promettre, oublier. Puis attendre le prochain massacre.
Je voudrais me taire. Vraiment. Mais comment se taire devant ces draps blancs maculés, étendus à même le sol? Comment détourner les yeux lorsque cette terre, qui a déjà tant reçu de sang, est encore contrainte de boire le sang de ses innocents? À force, les cadavres deviennent des barricades. Quelle infamie.
Le sang tombe désormais comme une pluie sans saison. La mort ressemble à un impôt que personne n’a voté, mais que les plus pauvres paient chaque jour. Et nous continuons à appeler cela une crise.
Une crise passe. Celle-ci s’installe, flambe les maisons, vide les quartiers, déplace les familles, enterre les enfants et apprend aux survivants à vivre avec la peur comme voisine.
Nous devons refuser de perdre les visages derrière les nombres. Car lorsque quarante, cinquante ou cent morts deviennent simplement un bilan, les assassins ont déjà remporté une autre victoire. Ils ont réussi à nous habituer.
Dèy! M ap rele: dèy. Je crie le deuil parce que je refuse l’habitude. Je crie parce qu’un pays ne devrait jamais apprendre à compter ses morts plus vite qu’il ne compte ses naissances. Je crie parce qu’Haïti n’est pas une fosse commune. Je crie surtout parce que, loin d’être traités comme les filles et les fils aimés de cette terre, les enfants d’Haïti sont partout trompés. Et peut-être qu’un jour, lorsque viendra le temps de demander qui a tué Haïti, la question la plus terrible ne sera pas seulement de savoir qui tenait les armes. Elle voudra aussi savoir : qui savait, qui pouvait agir, et qui a choisi de regarder ailleurs.
