Pendant que les yeux sont rivés sur Kiev et Gaza, Beyrouth et Téhéran, Port-au-Prince pleure. Haïti pleure ses enfants qui tombent à chaque instant sous les balles des assaillants. Si le droit à la vie demeure encore le substrat de tous les autres droits de l’homme, ce n’est donc pas par boulimie lexicale ou par simple effet de style que j’écris Requiem pour les droits de l’homme en Haïti, car ces derniers n’existent pratiquement plus dans le pays. Violés, bafoués, ces adjectifs qualificatifs sont devenus insuffisants pour décrire l’état cataclysmique des droits de l’homme en Haïti. Des hôpitaux incendiés aux enfants calcinés, en passant par des bâtiments scolaires éventrés, l’ampleur des violences ne peut plus être ignorée. Autrement dit, il faut avoir perdu la vue pour dire que l’on n’a rien vu. En ce moment, alors que l’attention internationale demeure focalisée sur l’Iran et le Liban, Haïti semble être tombée soit dans l’oubli, soit dans le mépris, ou les deux à la fois.
Il est toutefois coutume de dire : « qui peut le plus, peut le moins ». C’est-à-dire, si quelqu’un est en mesure de travailler à des tâches laborieuses et pénibles, il est capable d’exécuter sans difficultés les plus simples. À cet égard, après avoir soutenu l’Ukraine avec près de 250 milliards de dollars (aide globale en provenance de l’Europe et des États-Unis), certaines puissances occidentales envisageaient même l’envoi de troupes sur le sol ukrainien. Mais qu’en est-il du sort des Haïtiens ? S’agit-il d’une simple question d’agendas politiques ou d’intérêts géostratégiques ? Quoi qu’il en soit, quand des hôpitaux subissent les assauts des groupes armés, c’est le droit international humanitaire qui est déchiré. Quand des civils se font mutiler par des groupes armés, c’est le droit international des droits de l’homme qui est piétiné. Quand des enfants se font recruter par milliers, c’est la paix et la sécurité internationale qui sont menacées.
Une mission internationale de pacotille : Pourquoi cela ne fonctionne pas
L’histoire de la mission internationale en Haïti est marquée par des décisions incohérentes et une absence de vision claire. Après plusieurs mois de tergiversations au sein de l’Organisation des Nations unies (ONU), les États les plus puissants du monde ont décidé, à la suite de la résolution 2699 du Conseil de sécurité, adoptée le 2 octobre 2023, de fournir à Haïti une mission de pacotille, la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), dirigée par le Kenya. Déployée au compte-gouttes à partir de juin 2024, avec des effectifs largement inférieurs aux besoins du terrain, cette mission multilatérale a échoué à apporter les résultats escomptés. Sa transition progressive annoncée vers un dispositif international plus robuste, avec des moyens opérationnels et logistiques renforcés, illustre, en creux, les limites structurelles du mécanisme initial.
D’abord, un manque de leadership international clair. Le refus de certains États, comme le Canada, pourtant dotés d’importants moyens et d’une influence susceptible de faire la différence, à prendre directement la tête de l’intervention a laissé place à une forme de vacuité stratégique, privant la mission d’une direction véritablement claire. Les États-Unis, le Canada et la France, bien qu’impliqués dans les décisions, ne parviennent pas à définir un mandat clair et cohérent, ce qui rend l’intervention inefficace.
Ensuite, une mission mal définie. Le mandat de la mission internationale n’a pas été suffisamment adapté aux réalités du terrain. Alors que la situation en Haiti est marquée par une violence endémique, des déplacements massifs de population et l’effondrement progressif des institutions publiques, les objectifs initiaux de la mission se sont souvent limités à des interventions sporadiques, sans véritable stratégie globale de stabilisation durable.
Puis, des ressources insuffisantes. Bien que plusieurs États, notamment dans la Caraïbe, aient envoyé des troupes et apporté un soutien logistique, le manque de ressources financières a considérablement ralenti le déploiement de la mission et handicapé son efficacité, comme l’ont régulièrement souligné les autorités kényanes. De plus, l’ONU, en tant que chef d’orchestre de cette mission, a été incapable de garantir une coordination efficace entre les acteurs sur le terrain. La Police nationale d’Haïti (PNH), largement sous-équipée pour faire face aux groupes armés, demeure ainsi en première ligne.
Il convient néanmoins de reconnaître que certains résultats ont été obtenus. La mission a notamment permis d’apporter un soutien opérationnel à la PNH, de sécuriser partiellement certaines infrastructures stratégiques et de reprendre le contrôle de quelques axes essentiels. Toutefois, ces avancées demeurent fragiles face à l’ampleur de la crise humanitaire et sécuritaire.
Enfin, le défaut de décisions politiques fermes limite aussi l’efficacité de la mission sur le terrain. Les acteurs internationaux peinent à adopter des mesures à la hauteur de la gravité de la situation, notamment en matière de sanctions contre les instigateurs de la violence. Malgré des efforts récents allant dans ce sens, le déficit de volonté politique internationale demeure un obstacle central.
Le danger d’une nouvelle tragédie internationale : Le Rwanda, un exemple à ne pas suivre
Sans être identique au génocide des Tutsi de 1994 au Rwanda, la situation haïtienne rappelle néanmoins les conséquences que peut produire l’inaction internationale face à des violences massives et prolongées contre les populations civiles. L’histoire a déjà démontré le coût humain et politique du silence et de l’indifférence de la communauté internationale face à des crises qui s’aggravent sous les yeux du monde.
L’urgence est de reconstituer, sans perdre encore plus de temps, cette mission en lui donnant des moyens accrus, un leadership clair et assumé, sous la houlette des États-Unis ou du Canada, et une véritable stratégie qui puisse non seulement apporter la stabilité, mais aussi la réconciliation pour Haïti. La communauté internationale ne peut plus se permettre de détourner le regard lorsqu’il s’agit de protéger les droits humains d’un peuple confronté à une souffrance aussi profonde.
Un appel à la communauté internationale
La souveraineté ne doit pas être un prétexte à l’inaction. Au contraire, elle doit servir de base pour une intervention internationale qui respecte la dignité humaine et qui œuvre pour un avenir plus stable et plus pacifique. En cette période où le monde semble être plus réceptif aux crises géopolitiques qui secouent d’autres régions, il est crucial que la communauté internationale accorde enfin à Haïti l’attention qu’elle mérite.
La situation actuelle nécessite une réflexion collective sur la façon dont la souveraineté des États peut être réconciliée avec la responsabilité internationale d’agir en cas de violations massives des droits de l’homme. Comme le rappelait, à juste titre, l’ancien Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, « la souveraineté nationale ne peut être utilisée comme un bouclier pour protéger des criminels ». Dans les circonstances actuelles, Haïti a besoin d’une intervention juste et appropriée pour éviter que la communauté internationale ne se transforme, par son silence et son indifférence, en complice d’une tragédie à grande échelle.
Face à la persistance des violences, au chaos politique et à l’inefficacité des actions menées par la communauté internationale, Haïti est à la croisée des chemins. La mission internationale actuelle a échoué, et il est impératif d’agir maintenant pour reconstruire une mission plus forte, plus cohérente et plus respectueuse des droits humains. Si cette situation perdure, le monde pourrait bien assister à une nouvelle tragédie, et la communauté internationale serait condamnée à porter la responsabilité d’un nouvel échec, semblable à celui du Rwanda.
Bio
Marc Armstrong Noël est philosophe et juriste, spécialisé en droits de l'homme et en droit international public. Diplômé de deux masters 2 en Droits de l'homme et en Carrières juridiques internationales de l'Université Grenoble Alpes (France), il est également titulaire d'un LL.M. en Droit international des droits de l'homme et humanitaire de l'American University Washington College of Law (USA). Il est l'auteur d'un ouvrage publié aux éditions L'Harmattan sur la politique migratoire de l'Union européenne et ses impacts sur les droits de l'homme des migrants. Ses recherches en cours portent sur la diplomatie et les relations internationales.
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