Le vrai échec, c’est d’avoir renoncé à bâtir une école pour Haïti

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’éditorial du Nouvelliste en date du 17 juin 2025, signé de Jean Pharès Jérôme.

Nesmy Manigat
21 juil. 2025 — Lecture : 7 min.
Le vrai échec, c’est d’avoir renoncé à bâtir une école pour Haïti

Le vrai échec à bâtir une école pour Haïti

J’ai lu avec beaucoup d’intérêt l’éditorial du Nouvelliste en date du 17 juin 2025, signé de Jean Pharès Jérôme. Oui, l’exclusion, les redoublements massifs, le faible taux d’achèvement, le nombre réduit de jours d’apprentissage, la déscolarisation, des réformes qui ne se suivent pas, ont mis à mal l’école haïtienne. 

Je partage ce constat sans concession pour avoir été en 2014, le 33ème ministre d’éducation en 33 ans avant ma prise de fonction. Un chiffre qui en dit long sur le climat politique actuel. Mais, cette faillite n’est pas celle des enfants, des éducateurs, ni des familles qui, jour après jour, résistent et continuent de croire en la promesse de l’éducation.

Au contraire, ils sont les symboles du dernier rempart quand toutes les institutions s’écroulent. Chaque jour, de nombreux éducateurs et éducatrices, héros et héroïnes invisibles résistent, malgré le manque de moyens. On peut citer l’inspectrice Paulène Joseph à Saint-Michel de l'Attalaye dans l’Artibonite, la directrice Marie Lucette Jean-Charles de l’École nationale Évelina LEVY à Jacmel dans le Sud-Est, l’inspecteur Antoine Gelin Faverdieu, principal acteur au sein du tout nouveau Lycée Technique Agricole de Cance, près des Cayes dans le Sud, les directeurs Jean-Gérard Fleuriot, Rameau Ralph Vladimir respectivement des lycées Jean-Jacques Dessalines et de la Saline à Port-au-Prince qui, parmi tant d’autres, construisent l’école du futur pour les nouvelles générations.

Ce qui a échoué, c’est un système conçu à l’origine pour exclure les Haïtiens, un système resté figé dans le moule du Concordat de 1860, hérité d’une autre époque, d’un autre monde. Un système d’éducation qui, pendant deux siècles de turbulences politiques, refuse de s’aligner sur les besoins réels du peuple haïtien, et sur les exigences du développement national.

De l’exclusion absolue au tri absolu : accès puis déperdition

Depuis l’indépendance, l’école haïtienne a connu deux grandes étapes. La première fut celle d’un système profondément élitiste, où moins de 10 % des enfants avaient accès à l’éducation. À partir des années 1970-1980, une phase de massification s’est amorcée : aujourd’hui, plus de 90 % des enfants mettent les pieds à l’école. Mais cette ouverture ne s’est pas accompagnée des réformes structurelles nécessaires. Résultat : moins de 10 % des élèves parviennent à achever le secondaire avec des acquis réels.

Nous sommes passés d’une logique d’exclusion pure à une logique de tri massif, en réaménageant l’entonnoir scolaire. L’entrée s’est élargie, mais sans transformation suffisante du parcours, ni garantie d’une véritable réussite à la sortie.

C’est en grande partie l’absence d’une éducation de qualité, inclusive, en langue maternelle, valorisant la culture haïtienne, les sciences, formant à la citoyenneté et au développement local, qui empêche Haïti de construire une véritable nation.

L’indépendance nous a donné un pays, l’école devait bâtir la nation

L’indépendance nous a donné un territoire souverain de 27 750 km². Mais il revenait à l’école de construire la nation : une nation cohésive, instruite, capable de retenir ses fils et ses filles sur sa propre terre. Or, depuis plus de deux siècles, l’école a souvent contribué à nous diviser, à nous former pour ne pas aimer Haïti, à part pour la réciter par cœur dans les manuels, sans y croire. Elle n’a pas préparé à y vivre, ni à y construire un avenir collectif.

En privilégiant une langue étrangère comme langue d’enseignement, en valorisant des références culturelles exogènes, en négligeant les savoirs locaux, l’école a parfois appris à nos enfants à se mépriser eux-mêmes. Ce n’est pas un échec pédagogique seulement, c’est un échec culturel.

Une école coupée de son peuple et de son avenir

Même au-delà de la langue, les matières enseignées n’ont jamais été pensées pour former des citoyens avec l’esprit critique, qui s'intéresse à la philosophie pour mieux comprendre le sens de la vie, solidaires, ancrés dans leur réalité nationale et ouverts sur le monde. Hormis la maîtrise du français, des mathématiques, de l’histoire et de la géographie (enseignées souvent de manière déconnectée), peu de place était donnée aux sciences, à l’économie réelle, à la santé physique et mentale, ou encore à l’identité culturelle.

La Réforme Bernard de 1979 a tenté d’introduire le créole comme langue d’enseignement et le civisme dans le curriculum. Mais elle a été rapidement stoppée, et le peu qui avait été amorcé s’est dissous dans un cours générique de "sciences sociales", sans outils pédagogiques solides.

Une voie nouvelle est déjà tracée

C’est pourquoi, malgré les critiques et les inerties, je continue de croire profondément aux 12 mesures de transformation adoptées durant mon premier passage entre 2014 et 2016. Je crois au nouveau Cadre d’orientation curriculaire 2024-2054, qui a impulsé la réécriture des nouveaux programmes selon l’approche par les compétences. En effet, dans le préambule du document officiel présentant en mai 2024 ces nouveaux programmes du troisième cycle de l’école fondamentale, je précisais qu’ils marquent une étape décisive dans l’effort collectif de réforme de notre système éducatif.   

Aussi, conscient de l’urgence d’améliorer la qualité des apprentissages, j’ai pris l’initiative d’introduire des évaluations obligatoires dans les quatre disciplines principales concernées par ces nouveaux référentiels : l’Éducation à la Citoyenneté, l’Éducation Esthétique et Artistique, la Technologie et Activités productives, l’Éducation Physique et Sportive. Cette disposition se retrouve renforcée par la décision ministérielle du 14 juin 2023.

Aujourd’hui, si Haïti veut éviter l’effondrement total, il faut accélérer la mise en œuvre de ce nouveau cadre d’orientation curriculaire qui inclut la mise en œuvre des nouveaux programmes revues du troisième cycle de l’école fondamentale et du Secondaire, avec leurs séquences didactiques, les guides pédagogiques, les guides numériques avec tout un dispositif de formation en ligne via une plateforme numérique. Ceci débouchera sur : 

- Une école en langue créole haïtien, dès les premières années, avec des livres accessibles, pour libérer le potentiel de chaque enfant ;

- Une école multilingue plutôt que bilingue où l’anglais et l’espagnol rentrent plus tôt dans le programme ;

- Une école qui enseigne mieux la philosophie de manière transversale, valorise la citoyenneté, enseigne la coopération, le respect de l’environnement, la collaboration, et qui forme à la démocratie ;

- Une école ancrée dans l’économie réelle, qui valorise les savoir-faire locaux, l’agriculture, les métiers techniques, l’entrepreneuriat et où des lycées techniques agricoles produisent pour la cantine scolaire ;

- Une école qui renforce la santé physique et mentale, à travers l’éducation physique, l’expression artistique, la connaissance de soi et des autres ;

- Une école qui fait de la culture haïtienne un socle de fierté nationale, à travers le nouveau cours d’Éducation Esthétique et Artistique, l’histoire de nos luttes, et la langue de nos ancêtres ;

- Une école moderne où chaque élève dispose d’un identifiant unique (Numéro d’Identification Scolaire Unique #NISU) dès son entrée au préscolaire jusqu’à la fin de son parcours, afin de faciliter le suivi de son apprentissage et la protection de ses données et archives scolaires.

Je crois au Nouveau Secondaire qui intègre des cours d’économie, de créole, de citoyenneté, et qui ouvre enfin la voie vers des lycées techniques agricoles et les métiers du XXIe siècle, en ces temps marqués par l’émergence de l’intelligence artificielle. Cet effort doit aussi être multisectoriel et s’inscrire dans la durée, à l’instar de la mobilisation du ministère de l’Agriculture et de certaines Universités Publiques Régionales (UPR), lors des ateliers de réflexion sur le design des Lycées Techniques Agricoles. Car l’éducation haïtienne ne peut pas continuer à enseigner le passé en ignorant l’avenir. 

C’est ainsi que nous aurons une génération qui connaît les problèmes d’Haïti, depuis les zones rurales jusqu’aux villes, en passant par les bidonvilles, et qui est formée pour contribuer à les résoudre.

Une école pour bâtir la nation, pas pour la quitter

L’école haïtienne ne doit plus former des candidats à l’exil. Elle doit former des bâtisseurs, des entrepreneurs, des citoyens actifs, amoureux de leur culture, conscients de leurs responsabilités, porteurs de paix, et outillés pour relever les défis du siècle.

Cependant, l’école haïtienne n’a jamais eu les moyens de réussir, avec un financement historiquement de moins de 2 % du PIB. Elle n’a simplement jamais été construite pour réussir ensemble. Il est encore temps d’en faire le levier de notre renaissance. C’est à ce prix seulement que nous formerons une masse critique de citoyens engagés, de penseurs, de bâtisseurs, d’entrepreneurs au service d’un projet de nation.

Et quant à ceux qui pensent qu’il faut attendre d’avoir tous les moyens pour emprunter cette voie de transformation de l’école, je leur dis ceci : Poursuivons sans relâche, le plaidoyer pour que les dépenses publiques en éducation dépassent enfin les 4 % du PIB. Mais je leur dirai surtout que tout commence par la vision. Car sans vision partagée, aucun budget ne suffira à bâtir une nation. 

Une fois de plus, la véritable question du jour n’est pas quelle Haïti nous allons léguer aux prochaines générations, mais quelle génération, nous allons léguer à Haïti.

#LekòlPaKaTann