Quand un 4 sur 20 devient un génie

Éducation et rapports de genre en Haïti : la fabrique de nos faibles exigencesImaginez une classe où le niveau est si bas qu’un élève qui obtient 4 sur 20 devient le meilleur de tous.

Par Betide Gilles
06 nov. 2026 — Lecture : 8 min.
Quand un 4 sur 20 devient un génie

Au tableau, un enseignant explique un exercice de mathématiques à un élève

Éducation et rapports de genre en Haïti : la fabrique de nos faibles exigences

Imaginez une classe où le niveau est si bas qu’un élève qui obtient 4 sur 20 devient le meilleur de tous. On le félicite, on le cite en exemple, on invite ses camarades à suivre son modèle. Il fait la fierté de sa classe. Certains iraient presque jusqu’à le qualifier de surdoué.

Mais depuis quand un 4 sur 20 est-il devenu une excellente note ?

Le problème n’est pas que cet élève soit meilleur que les autres. Il l’est peut-être. Le problème commence lorsqu’on confond sa position dans la classe avec son niveau réel. À force de le comparer à ceux qui obtiennent 0, 1 ou 2, on finit par oublier qu’il est lui-même très loin de la moyenne.

Cette image me fait penser à une réalité que nous avons trop longtemps banalisée dans certains foyers haïtiens : nos attentes envers les hommes sont parfois si faibles que des responsabilités élémentaires prennent des allures d’exploit.

Un homme s’occupe de ses propres enfants ? Quel père extraordinaire ! Il cuisine, fait la lessive ou nettoie la maison ? Sa femme a beaucoup de chance. Il la respecte, ne la frappe pas, ne l’humilie pas ? Voilà un homme rare, presque introuvable.

Je ne conteste pas que ces comportements soient appréciables. Ce qui m’interpelle, c’est le caractère exceptionnel qu’on leur attribue lorsqu’ils viennent d’un homme.

Une femme qui prépare les repas, veille sur les enfants, entretient la maison et prend soin de son conjoint ne reçoit pas nécessairement les mêmes éloges. On trouve cela normal. On attend parfois d’elle qu’elle assume ces responsabilités en plus de son travail rémunéré, sans que personne ne s’interroge sur la charge qu’elles représentent.

Ce qui est une obligation chez l’une devient une qualité remarquable chez l’autre.

Et nous appelons cela de la chance.

Lorsqu’une femme exprime son insatisfaction dans son couple, il n’est pas rare d’entendre des conseils qui en disent long sur nos critères. « Au moins, il ne te frappe pas. » ; « Au moins, il travaille et rapporte de l’argent. » ; « Au moins, il s’occupe un peu des enfants. » ; « Tu sais combien de femmes aimeraient être à ta place ? »

Ces phrases ne sont pas toujours prononcées avec de mauvaises intentions. Certaines personnes cherchent sincèrement à encourager la patience ou à préserver une union. Pourtant, derrière ces conseils se cache une logique troublante : pour apprécier ce qu’elle vit, une femme devrait se comparer à celles qui vivent pire.

On ne lui demande plus si sa relation est satisfaisante, respectueuse ou équilibrée. On lui rappelle simplement qu’elle aurait pu tomber sur un homme moins responsable, moins attentionné, voire violent.

Autrement dit, puisqu’il aurait pu obtenir 0, elle devrait se réjouir de son 4.

Voilà comment l’absence du pire finit par passer pour de l’excellence.

Cette manière de juger n’est pas sans conséquences. Lorsqu’on attend peu d’un homme, ce qu’il ne fait pas ne disparaît pas pour autant. Quelqu’un doit s’en charger. Très souvent, cette responsabilité supplémentaire revient à sa conjointe.

S’il ne participe pas suffisamment aux soins des enfants, elle doit s’organiser. S’il ne prend aucune initiative dans les tâches domestiques, elle doit y penser. S’il considère que sa contribution financière suffit à remplir son rôle familial, elle doit trouver le moyen de concilier les besoins du foyer avec ses propres obligations.

Et lorsqu’elle s’épuise, on lui parle de patience, de compréhension, parfois même de sacrifice.

Nous ne nous contentons donc pas toujours d’exiger moins des hommes. Nous demandons aussi davantage aux femmes pour compenser ce que nous n’exigeons pas d’eux.

Ce déséquilibre n’apparaît pourtant pas du jour au lendemain. Il prend souvent racine bien avant la vie conjugale, dans l’éducation que nous donnons aux filles et aux garçons.

Dans certaines familles haïtiennes, une petite fille apprend très tôt à cuisiner, à nettoyer, à servir et à prendre soin des plus jeunes. Ces apprentissages sont utiles. Le problème apparaît lorsque son frère, pourtant capable d’accomplir les mêmes tâches, en est dispensé simplement parce qu’il est un garçon.

La fille doit apprendre à tenir une maison. Le garçon, lui, peut grandir dans cette même maison sans qu’on lui demande d’en assumer les responsabilités quotidiennes.

Ce ne sont pas toujours de grandes décisions conscientes. Parfois, tout se joue dans des gestes apparemment insignifiants : une assiette que la sœur doit débarrasser, un repas qu’elle doit servir à son frère, une tâche qu’on ne pense même pas à lui demander.

Répétés pendant des années, ces gestes finissent par transmettre deux conceptions différentes de la responsabilité.

L’une apprend qu’elle doit savoir faire. L’autre peut apprendre qu’il trouvera quelqu’un pour faire.

Ces différences de traitement ne relèvent pas uniquement de l’observation quotidienne. Dans sa thèse de doctorat, Eunide Louis (2007) examine comment la famille et l’école participent à la construction et à la reproduction des rapports sociaux inégalitaires entre filles et garçons en Haïti.

Une autre étude, réalisée par les American Institutes for Research (2017), révèle un décalage particulièrement intéressant : plusieurs personnes interrogées affirment d’abord ne pas faire de distinction entre filles et garçons, avant d’attribuer aux uns et aux autres des responsabilités domestiques différentes. La cuisine, la lessive et les soins sont notamment associés aux filles, tandis que d’autres tâches sont réservées aux garçons.

Ce décalage mérite qu’on s’y arrête. Il montre comment certaines différences de traitement peuvent devenir si familières qu’elles ne sont même plus perçues comme telles.

Leurs conséquences dépassent pourtant le cadre familial. Dans son évaluation des inégalités de genre en Haïti, la Banque mondiale (2023) souligne que les responsabilités traditionnellement attribuées aux femmes dans les soins et l’entretien du foyer constituent des obstacles à leur participation économique et sociale.

Ces travaux, menés à des périodes différentes et selon des approches distinctes, ne décrivent pas toutes les familles haïtiennes. Ils permettent néanmoins de mieux comprendre comment certaines attentes se construisent, se transmettent et peuvent contribuer à maintenir des déséquilibres jusque dans la vie adulte.

Car ce qui se joue dans la répartition des tâches domestiques ne concerne pas uniquement la vaisselle, les repas ou le linge à laver. Il s’agit aussi du temps disponible pour étudier, travailler, se reposer ou poursuivre ses ambitions.

Il serait cependant trop simple de faire porter aux seuls hommes la responsabilité de ce modèle. Les normes qui désavantagent les femmes ne sont pas uniquement transmises par les hommes.

Combien de mères demandent à leurs filles de servir leurs frères ? Combien de femmes conseillent à une autre de supporter certains comportements parce que « les hommes sont comme ça » ? Combien de belles-mères exigent de leurs belles-filles des attentions qu’elles n’ont jamais appris à leurs propres fils à offrir ?

Ces questions sont inconfortables, mais nécessaires.

Il ne s’agit pas de transformer les femmes en responsables des inégalités qu’elles subissent. Une femme peut avoir souffert d’une répartition injuste des responsabilités et continuer à la reproduire, simplement parce qu’elle a grandi dans un environnement où cette répartition était considérée comme normale.

On peut même finir par défendre ce qu’on a longtemps appris à supporter.

À cela s’ajoutent parfois les contraintes économiques, la dépendance financière ou la pression familiale. Dans ces circonstances, ce qui ressemble de l’extérieur à une acceptation peut aussi traduire une marge de choix limitée. Comprendre ces contraintes ne signifie pas considérer les déséquilibres comme inévitables.

Revenons à notre élève qui obtient 4 sur 20.

S’il obtenait auparavant 1 sur 20, son progrès est réel. Peut-être a-t-il travaillé, surmonté certaines difficultés ou commencé à corriger ses lacunes. Il serait injuste de ne pas reconnaître ses efforts.

Mais reconnaître son amélioration nous oblige-t-il à déclarer qu’il a atteint l’excellence ?

C’est toute la différence entre encourager un progrès et abaisser durablement ses exigences.

Il en va de même pour les hommes qui cherchent à s’éloigner des modèles dans lesquels ils ont grandi. Certains apprennent à mieux partager les responsabilités, à être davantage présents auprès de leurs enfants et à construire des relations plus équilibrées. Ces efforts méritent d’être reconnus.

Le problème commence lorsque nous utilisons les défaillances des uns pour diminuer les attentes envers les autres.

Un homme n’est pas nécessairement un bon partenaire parce qu’il est meilleur que le voisin, le frère ou l’ancien conjoint de sa femme. La qualité d’une relation devrait aussi se mesurer à ce que les deux personnes y vivent réellement : le respect, la confiance, l’écoute, le partage des responsabilités et la possibilité pour chacun de s’épanouir.

Il ne s’agit pas d’exiger des hommes une perfection que personne ne saurait atteindre. Une relation équilibrée ne signifie pas que chacun doit accomplir exactement les mêmes tâches ni contribuer de manière identique en toutes circonstances. Elle suppose néanmoins que les responsabilités soient reconnues comme communes.

Un père qui s’occupe de ses enfants ne rend pas service à leur mère. Il assume sa place de parent. Un homme qui participe à l’entretien de son foyer contribue à la vie d’un espace qui est aussi le sien. Et respecter sa partenaire ne devrait jamais être présenté comme une faveur.

Plutôt que de demander si un homme est meilleur que les autres, demandons-nous s’il assume réellement les responsabilités qui accompagnent la vie qu’il a choisi de construire.

Et plutôt que de préparer les filles à supporter les insuffisances des garçons, pourquoi ne pas préparer les deux à partager les exigences de la vie adulte ?

Cela ne signifie pas dévaloriser les hommes. Bien au contraire. C’est les considérer comme pleinement capables de responsabilité, d’autonomie, d’attention et de maturité, sans leur accorder des critères d’évaluation plus indulgents.

La question dépasse finalement le couple. Elle concerne les parents, les éducateurs et toutes les personnes qui participent, consciemment ou non, à la transmission de ces modèles.

Élevons-nous réellement nos garçons pour qu’ils deviennent des partenaires et des pères responsables, ou simplement pour qu’ils deviennent des hommes auxquels les femmes devront apprendre à s’adapter ?

Dans notre classe imaginaire, rien n’empêche l’élève qui obtient 4 sur 20 de progresser. Il peut atteindre 10, 15 ou même 20. Encore faut-il qu’on ne lui fasse pas croire qu’il est déjà arrivé au sommet.

Mais une question demeure, bien plus dérangeante que celle de sa note :

Pendant que nous applaudissons son 4 sur 20, qui paie le prix de tout ce qu’il n’a pas appris ?

Références

Louis, E. (2007). La famille et l’école dans la socialisation et devant l’auto-socialisation des filles et des garçons en Haïti. Thèse de doctorat, Université Laval. https://mouka.ht/document/la-famille-et-lecole-dans-la-socialisation-et-devant-lauto-socialisation-des-filles-et-des

American Institutes for Research. (2017). A Report on Haitian Cultural Models of Children, Family, Violence, and Protection. https://www.haitidocs.org/doc/air-2017-haitian-cultural-models-children-family-violence

Banque mondiale. (2023). Haiti’s Untapped Potential: An Assessment of the Barriers to Gender Equality. https://thedocs.worldbank.org/en/doc/4b69af839b59351a5d7a245d71a57c13-0370012023/original/Full-report-Haiti-GA-EN.pdf

 Betide Gilles, militante féministe et gestionnaire de projets engagée dans les droits des femmes, formée en planification au CTPEA et en administration publique à l’INAGHEI. 

Courriel : gillesbetide@yahoo.com