Cinq milliards de dollars sous surveillance : le regard menaçant du GAFI sur l'économie haïtienne

16 % du PIB national.

Cinq milliards de dollars sous surveillance : le regard menaçant du GAFI sur l'économie haïtienne

Session plénière du Groupe d'action financière (GAFI)

16 % du PIB national. C'est la part que représentent aujourd'hui les transferts de fonds de la diaspora haïtienne dans l'économie du pays, selon les données de la Banque de la République d'Haïti (BRH) : près de 5 milliards de dollars américains envoyés en 2025, soit une hausse de 20 % par rapport à 2024. Un chiffre indicateur qui témoigne d'une réalité assez brutale : une grande partie de l'économie haïtienne survit sous perfusion extérieure. Mais alors que cet argent soutient les dépenses des ménages comme l’achat de nourriture, les frais de scolarité, le loyer, les soins d’hôpitaux etc. Les canaux par lesquels il transite sont aujourd'hui directement menacés par la pression de la régulation internationale anti-blanchiment du Groupe d’Action Financière (GAFI).

 Le 19 juin 2026, dans un communiqué, le GAFI a maintenu Haïti sur sa liste grise aux côtés d'une vingtaine d'autres pays comme le Vénézuéla, le Kenya et la Syrie. Ce classement n'est pas qu'un symbole diplomatique. Il en découle également des risques économiques importants, et c'est là que le sujet rejoint directement le quotidien des haïtiens. Dans un contexte où les transferts de fonds sans contrepartie représentent une véritable bouée de sauvetage pour une économie enregistrant près de huit (8) années consécutives de croissance économique négative couplée à un climat marqué par une situation sociale et sécuritaire difficile. Cette conformité internationale menace bien plus que les banques locales, elle vise directement les familles qui dépendent pour la plupart de ces transferts de fonds de la diaspora haïtienne. L'indicateur déclenchant l'urgence se trouve dans ce même communiqué où le GAFI a fait savoir que tous les délais de plan d'action accordés à Haïti pour sortir de cette liste ont expiré. Par conséquent, Haïti reste dans une zone de vulnérabilité où chaque banque étrangère peut, à sa propre discrétion, choisir de réduire une relation jugée trop coûteuse à superviser avec lui.

 Haïti et le GAFI, plus de cinq ans sous surveillance renforcée

 Haïti figure sur la liste grise du Groupe d'Action Financière (GAFI) depuis juin 2021, lorsque le pays s'est engagé à travailler avec le GAFI et le Groupe d'action financière des Caraïbes (GAFIC/CFATF) pour corriger des défaillances stratégiques dans son dispositif de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Le GAFI est une organisation mondiale de surveillance du blanchiment de capitaux et du financement du terrorisme, il fixe des normes internationales visant à prévenir ces activités illégales et les dommages qu’elles causent à la société en général. Un pays est placé sur liste grise quand certaines défaillances stratégiques sont constatées dans son économie, ceci par le biais d'un diagnostic de départ : supervision insuffisante des institutions financières, manque de transparence sur les bénéficiaires effectifs des sociétés, et faiblesses persistantes dans le traitement du renseignement financier. Si le GAFI a maintenu Haïti parmi les juridictions sous surveillance renforcée, il est à signaler également qu'il y a distinction entre liste grise, où Haïti en fait partie, et la liste noire, cette dernière étant réservée à un nombre restreint de juridictions jugées à haut risque comme la Corée du Nord, l'Iran et le Myanmar.

 Le pays a pourtant progressé : le GAFI reconnaît notamment l'achèvement de l'évaluation nationale des risques de blanchiment et de financement du terrorisme, ainsi que la diffusion de ses conclusions. Du côté haïtien, Ronald Gabriel, gouverneur de la Banque de la République d'Haïti, avance un chiffre plus précis encore : sur les 18 actions requises pour sortir de la liste grise, 2 sont achevées, 9 largement accomplies et 6 partiellement réalisées. Sur le site officiel du GAFI, six (6) grands chantiers restent identifiés : le renforcement de la supervision fondée sur les risques pour certaines professions non financières vulnérables au blanchiment ; l'accès rapide à l'information sur les bénéficiaires effectifs des sociétés ; des résultats plus tangibles dans l'identification, les enquêtes et les poursuites liées au blanchiment ; une augmentation démontrée du recouvrement des produits d'activités criminelles ; la correction de lacunes techniques sur les sanctions financières ciblées ; et une surveillance fondée sur les risques des organismes sans but lucratif, sans perturber leurs activités légitimes.

 Le mécanisme du « de-risking » : quand les banques se retirent par prudence

 Le concept clé pour comprendre l'impact réel de la liste grise s'appelle le « de-risking » ou « atténuation des risques ». Il désigne la stratégie par laquelle une institution ou une entreprise choisit de réduire ou de couper des relations d’affaires avec d’autres correspondants jugés trop risqués. Face au risque réputationnel et juridique associé aux juridictions classées à risque, les banques correspondantes internationales celles qui permettent aux institutions financières locales d'opérer à l’international réduisent parfois, voire coupent, leurs relations avec les banques et opérateurs de transfert des pays concernés. Ces mesures, bien qu'elles soient hypothétiques, représentent néanmoins des risques que peut confronter l'économie haïtienne si la situation économique actuelle arrivait à se dégrader davantage. Entre la diminution des relations de correspondance bancaire, et les coûts de transfert plus élevés, des délais rallongés, un accès bancaire plus restreint pour les opérateurs avec ce schéma les transferts de fonds sans contrepartie risqueraient de ne plus ou du moins ne pas trouver de canaux pour transiter vers Haïti, ce qui serait un coup de massue énorme pour les familles haïtiennes. 

Une précision s'impose, sans pour autant affaiblir ce constat : le GAFI lui-même déconseille le de-risking généralisé et ne demande à aucune institution financière de couper automatiquement ses relations avec un pays sur liste grise. Haïti n'est donc pas exclue du système financier international par décret. Mais c'est précisément ce qui rend le phénomène plus difficile à combattre : il ne résulte d'aucune règle écrite qu'on pourrait contester ou faire évoluer. C'est une addition de décisions individuelles, prises banque par banque, chacune évaluant si le maintien d'une relation avec une institution haïtienne vaut le coût de la surveillance renforcée qu'elle implique.

 Ce mécanisme n'est pas théorique : la BRH elle-même l'illustre concrètement, quoique dans l'autre sens. Dans un avis daté du 22 juin 2026, la Banque de la République d'Haïti rappelle aux institutions financières du pays leurs obligations de vigilance renforcée à l'égard des juridictions à haut risque celles inscrites sur la liste noire du GAFI. L'avis évoque, parmi les contre-mesures possibles, « la limitation, la suspension ou la cessation de la relation d'affaires ». C'est exactement ce type de logique de vigilance renforcée pouvant mener à la rupture d'une relation que des banques étrangères appliquent, à leur propre discrétion, à l'égard d'Haïti elle-même depuis son classement. Vu de l'intérieur du système haïtien, on comprend d'autant mieux ce que le pays subit de l'extérieur. 

La réponse institutionnelle haïtienne

 Face à ces exigences, deux (2) institutions haïtiennes sont en première ligne, chacune avec un rôle distinct mais complémentaire. La Banque de la République d'Haïti joue le rôle de régulateur : une série de circulaires (114, 114-1, 114-2, 114-3, 118-1, 95-5, 121-1, 129-1, entre autres) a progressivement renforcé le cadre de surveillance des transferts et des opérations financières. La Circulaire 114-3, notamment, canalise les devises issues des transferts de la diaspora vers le marché formel des changes ; la 121-1, publiée en février 2026, cible spécifiquement le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Ce dispositif s'appuie aussi sur une base légale plus large : le Décret du 30 avril 2023, qui sanctionne le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et le financement de la prolifération des armes de destruction massive. L'Unité Centrale de Renseignements Financiers (UCREF), qui est la deuxième institution étatique qui, essentiellement joue le rôle d'exécutant sur le terrain. Créée en 2002 dans la foulée de l'admission d'Haïti au GAFIC (l'antenne caribéenne du GAFI), cette cellule de renseignement financière reçoit les déclarations de soupçon transmises par les banques et les maisons de transfert, les analyse, et transmet les dossiers sensibles à la justice.

 Vers une porte de sortie de cette liste grise

 La liste grise n'est pas une condamnation permanente. En juin 2026, l'Algérie et la Namibie en sont sorties, après avoir achevé leurs plans d'action respectifs et passé avec succès les visites sur place par lesquelles le GAFI vérifie que les réformes sont réellement appliquées, et non seulement annoncées. Pour le cas d'Haïti, c'est un chantier qui dépasse la seule responsabilité de la BRH : il touche autant les régulateurs que les opérateurs financiers, la diaspora elle-même, et les partenaires internationaux qui accompagnent la mise en conformité d'Haïti. Pour un pays comme Haïti, avec 11 des 18 actions déjà achevées ou largement accomplies selon la BRH, la sortie de liste n'est donc pas hors de portée : elle exige simplement de finaliser une chaîne institutionnelle complète entre régulateurs financiers, cellule de renseignement financier, police judiciaire, parquet, tribunaux. Une banque, aussi rigoureuse soit-elle dans ses contrôles, ne peut à elle seule enquêter sur les réseaux de blanchiment, poursuivre leurs responsables ou construire les registres publics des bénéficiaires effectifs : c'est tout l'appareil d'État qui doit fonctionner de concert.

Références bibliographiques

Groupe d’Action Financière. (2026, 19 Juin). Déclaration publique sur les juridictions sous surveillance renforcée. https://-www.fatf-gafi.org/fr/countries/detail/-Haiti.html

Groupe d’Action Financière des Caraïbes. (2019). Rapport d’évaluation mutuelle du quatrième cycle : République d’Haiti. CFATF. https://-www.cfatf-gafic.org/home/cfatf-news/565-fourth-round-mutual-evaluation-report-for-the-republic-of-haiti

Banque de la République d’Haiti. (2026, 22 juin). Avis aux institutions financières : juridictions à haut risque. 

 République d’Haiti. (2023, 30 avril) Décretsanctionnant le blanchiment de capitaux, le financement du terrorisme et le financement de la prolifération des armes de destruction massive. Le Moniteur, (Special No 12)

Presse

Alphonse, R. (2026, 7 octobre). Quand le gouverneur Ronald Gabriel intervient sur « les enjeux économiques et financiers des dynamiques migratoires en Haiti ». Le Nouvelliste

Joseph, L. (2026, 22 juillet). BRH : le point sur la situation économique et financière du pays. Le National. https./www.lenational.org/article/politique/8174/brh-le-point-sur-la-situation-economique-et-financiere-du-pays

Moreau, J.F. (2026, 24 septembre). GAFI : pourquoi la place d’Haïti sur la liste grise menace bien plus que ces banques. Juno7