(De l’appui décisif aux indépendances latino-américaines à la coopération contre la violence des groupes armés, une histoire à prolonger par la diplomatie, la sécurité et la reconstruction institutionnelle)
L’histoire des relations entre Haïti et l’Amérique latine est traversée par une idée fondamentale : la liberté d’un peuple ne saurait être entièrement dissociée de celle des autres. Au début du XIXᵉ siècle, alors que les peuples du continent américain luttaient contre la domination coloniale, Haïti, devenue indépendante le 1er janvier 1804, représentait une expérience politique sans précédent. Une ancienne colonie esclavagiste avait réussi à conquérir sa liberté et à fonder un État indépendant. Cette expérience ne fut pas seulement une victoire nationale. Elle porta une promesse universelle, celle selon laquelle un peuple soumis à la domination pouvait devenir acteur de sa propre histoire. Cette promesse trouva une traduction diplomatique remarquable dans la rencontre entre Alexandre Pétion et Simón Bolívar en 1816. Plus de deux siècles après cet épisode, Haïti affronte une crise d’une autre nature. La montée en puissance des groupes armés, l’effondrement de la sécurité dans plusieurs territoires, les déplacements forcés de population et l’affaiblissement des institutions mettent à l’épreuve la capacité de l’État à protéger ses citoyens. Dans ce contexte, la coopération avec El Salvador, qui a manifesté sa volonté de contribuer à la réponse sécuritaire, invite à revisiter les liens historiques qui unissent Haïti aux peuples latino-américains. La question n’est donc pas seulement de savoir qui peut aider Haïti à sortir de la crise. Elle consiste également à comprendre comment transformer la solidarité internationale en une capacité durable de reconstruction nationale.
A. Haïti, une république née de la liberté et porteuse d’une responsabilité historique
La révolution haïtienne a profondément bouleversé l’ordre politique et social de son époque. Elle a démontré que l’esclavage et la domination coloniale n’étaient pas des réalités immuables. En 1804, Haïti affirmait son existence comme nation indépendante et inscrivait dans l’histoire des Amériques une expérience de liberté dont la portée dépassait ses frontières. Cependant, cette rupture historique s’est produite dans un environnement international marqué par la méfiance des puissances coloniales, l’isolement diplomatique et les contraintes économiques. La jeune République devait simultanément préserver son indépendance, consolider ses institutions et trouver sa place dans un ordre international qui n’accueillait pas aisément son existence. C’est dans ce contexte que la solidarité avec les mouvements d’émancipation du continent prend toute son importance. Haïti n’a pas seulement cherché à défendre son indépendance. Elle a aussi contribué, à des moments décisifs, aux efforts d’autres peuples pour se libérer de la domination coloniale. Cette dimension constitue l’un des fondements historiques de sa relation avec l’Amérique latine. Elle rappelle qu’un État peut, même lorsqu’il dispose de ressources limitées, exercer une influence considérable par ses choix politiques, son engagement diplomatique et la portée de ses principes. L’histoire d’Haïti ne doit donc pas être racontée uniquement à travers les crises qu’elle traverse. Elle doit aussi être comprise à partir des initiatives par lesquelles elle a contribué à transformer l’histoire du continent.
B. Alexandre Pétion et Simón Bolívar, quand la solidarité devient un acte politique
En janvier 1816, Simón Bolívar, engagé dans la lutte pour l’indépendance des territoires sud-américains, trouve en Haïti un espace de refuge et de soutien. Il rencontre Alexandre Pétion, alors président de la République d’Haïti. Cette rencontre représente un moment majeur de l’histoire diplomatique des Amériques. Pétion accepte d’apporter à Bolívar un soutien matériel, financier et logistique destiné à favoriser la poursuite de la lutte contre la domination espagnole. L’appui haïtien contribue à la préparation de l’expédition des Cayes, qui quitte Haïti le 31 mars 1816 avant d’atteindre l’île de Margarita, au Venezuela, le 3 mai de la même année. Mais cet épisode ne se résume pas à une assistance militaire. Il révèle une conception de la liberté qui lie l’indépendance politique à l’émancipation humaine. Le soutien de Pétion était associé à une exigence fondamentale : Bolívar devait s’engager en faveur de la libération des personnes réduites en esclavage dans les territoires qu’il contribuerait à affranchir. Cette condition traduisait une conviction essentielle de l’expérience haïtienne : l’indépendance ne pouvait être pleinement cohérente si elle reproduisait, à l’intérieur du nouvel ordre politique, les mécanismes de domination que la lutte prétendait abolir. La portée de cet accord est considérable. Haïti mettait ses ressources au service d’une cause continentale, tout en défendant une orientation morale et politique. La solidarité n’était donc ni un geste de pure générosité ni une simple opération de circonstance. Elle constituait un instrument de transformation historique. La leçon diplomatique est toujours actuelle : la coopération internationale acquiert sa plus grande portée lorsqu’elle associe les intérêts stratégiques à des principes politiques clairement assumés. Pétion n’a pas seulement aidé un dirigeant en difficulté. Il a contribué à une lutte dont les conséquences dépassaient les intérêts immédiats de son propre gouvernement. L’histoire conserve ainsi le souvenir d’une Haïti qui, malgré sa fragilité, pouvait exercer une influence sur le destin d’autres peuples.
C. De Bolívar à El Salvador, la mémoire historique peut-elle devenir une politique de solidarité ?
Les relations entre Haïti et l’Amérique latine ne doivent pas être réduites à l’épisode de 1816. Celui-ci constitue néanmoins un repère majeur pour réfléchir à la nature des partenariats contemporains. L’histoire de Pétion et de Bolívar rappelle que la solidarité entre États n’exige pas une égalité parfaite de puissance ou de ressources. Elle suppose plutôt la reconnaissance d’un intérêt commun, la définition d’objectifs partagés et la volonté d’agir lorsque les circonstances l’exigent. Aujourd’hui, El Salvador occupe une place particulière dans cette réflexion en raison de sa coopération avec Haïti dans le domaine de la sécurité. Dès janvier 2023, les autorités salvadoriennes avaient proposé de partager avec Haïti leur expérience du Plan de contrôle territorial, présenté comme une stratégie de lutte contre la criminalité organisée. En février 2025, un contingent salvadorien de 70 militaires a rejoint la mission internationale soutenant les efforts de sécurité en Haïti, avec une expertise notamment liée à l’appui aérien et aux évacuations médicales. En mars 2026, une rencontre de haut niveau entre le Premier ministre haïtien, Alix Didier Fils-Aimé, et le vice-président salvadorien, Félix Ulloa, a également porté sur le renforcement de la coopération stratégique, le partage d’expériences en matière de lutte contre l’insécurité et la gestion du système pénitentiaire. Ces étapes témoignent d’une relation qui dépasse les déclarations symboliques. Elles traduisent une volonté de coopération face à une crise qui menace la vie quotidienne des Haïtiens et affecte la stabilité régionale. Toutefois, il importe de distinguer la solidarité politique, le partage d’expertise, l’assistance opérationnelle et le déploiement de forces de sécurité. Ces formes de coopération ne sont ni identiques ni soumises aux mêmes exigences juridiques et institutionnelles. La mémoire de Pétion et de Bolívar ne doit donc pas servir à établir une équivalence mécanique entre deux périodes historiques. Elle peut, en revanche, inspirer une question essentielle : comment une solidarité régionale peut-elle aider un peuple à retrouver la capacité de se protéger, de se gouverner et de reconstruire ses institutions ?
D. Face à la violence des groupes armés, l’amitié doit se traduire par des résultats durables
La crise sécuritaire haïtienne ne se réduit pas à une succession d’affrontements entre les forces publiques et les groupes armés. Elle met en évidence une fragilité institutionnelle profonde : incapacité à garantir la sécurité dans certains territoires, difficultés de circulation, perturbation des activités économiques, accès limité aux services publics et déplacements massifs de population. Dans ce contexte, le soutien international peut être nécessaire. Il ne saurait toutefois se substituer durablement à la responsabilité des institutions haïtiennes. Les informations publiées à la fin du mois d’octobre 2026 font état d’un renforcement important de la présence salvadorienne en Haïti, à la suite de la disparition de quatre membres salvadoriens d’une mission de sécurité après une attaque attribuée à des groupes armés. Les informations disponibles évoquent plus de 2 000 militaires salvadoriens arrivés ou mobilisés dans ce contexte. Cependant, les modalités précises de commandement, la durée de leur présence et l’articulation complète de leurs activités avec la force internationale n’étaient pas toutes clairement établies dans les comptes rendus consultés. Cette situation exige une approche diplomatique équilibrée. Il convient de reconnaître la volonté d’assistance d’El Salvador tout en demandant que toute intervention soit clairement encadrée, coordonnée et conforme au droit applicable.
Trois exigences devraient guider cette coopération :
Premièrement, la protection des populations civiles. Les opérations de sécurité doivent être évaluées non seulement en fonction du nombre d’opérations conduites ou de personnes arrêtées, mais aussi selon leur capacité à réduire les violences, protéger les habitants, rétablir la liberté de circulation et garantir l’accès aux services essentiels. Deuxièmement, le renforcement des capacités nationales. L’assistance extérieure doit contribuer à améliorer les compétences de la Police nationale d’Haïti, la coordination des institutions, le renseignement judiciaire, les capacités d’enquête, la gestion des frontières et la maîtrise du territoire. La sécurité ne peut devenir durable si les capacités nationales ne progressent pas parallèlement aux opérations internationales. Troisièmement, la responsabilité institutionnelle. Les mandats, les chaînes de commandement, les règles d’engagement, les mécanismes de contrôle et les procédures de traitement des plaintes doivent être suffisamment clairs pour prévenir les abus et garantir la responsabilité des acteurs impliqués. L’amitié entre les peuples ne dispense donc pas de la rigueur juridique. Elle la rend plus nécessaire encore, car une coopération véritablement durable doit produire des résultats mesurables sans affaiblir les institutions qu’elle prétend soutenir.
E. L’expérience salvadorienne, une source d’apprentissage, non un modèle à reproduire mécaniquement
L’expérience d’El Salvador dans la lutte contre les groupes criminels suscite un intérêt international. Elle mérite d’être étudiée avec sérieux, notamment pour comprendre les mécanismes de coordination sécuritaire, de contrôle territorial, de gestion pénitentiaire et de mobilisation de l’État. Cependant, une démarche scientifique ne consiste pas à transférer automatiquement une politique publique d’un pays à un autre. Elle suppose d’examiner les conditions dans lesquelles cette politique a été conçue, les résultats obtenus, ses coûts, ses effets secondaires et les limites de sa transposition. Haïti possède une histoire institutionnelle, une configuration territoriale, une structure sociale et une dynamique de violence qui lui sont propres. Les groupes armés ne peuvent être combattus durablement par une réponse exclusivement militaire si les circuits de financement, les trafics d’armes, les complicités éventuelles, les facteurs de recrutement et les défaillances de la justice restent insuffisamment traités.
L’expérience salvadorienne devrait donc faire l’objet d’une évaluation comparative structurée autour de plusieurs questions :
Quels mécanismes de coordination entre police, justice, administration territoriale et système pénitentiaire peuvent être adaptés au contexte haïtien ?
Quels résultats sécuritaires sont effectivement attribuables aux mesures adoptées ?
Quels sont les coûts humains, institutionnels et financiers de ces politiques ?
Comment garantir les droits fondamentaux, la présomption d’innocence, l’accès à la justice et le contrôle juridictionnel ?
Quelles conditions sont nécessaires pour éviter qu’une amélioration temporaire de la sécurité ne se transforme en dépendance opérationnelle envers des acteurs extérieurs ? Cette méthode permettrait de dépasser les oppositions simplistes entre admiration et rejet. Elle ferait de la coopération avec El Salvador un laboratoire d’apprentissage institutionnel, dans lequel les connaissances sont examinées, contextualisées et adaptées aux besoins d’Haïti. L’objectif ne devrait pas être de reproduire un modèle étranger, mais de renforcer la capacité d’Haïti à construire sa propre stratégie de sécurité.
F. Pour une diplomatie haïtienne de la mémoire, de la sécurité et de la souveraineté
L’histoire de Pétion et de Bolívar devrait occuper une place plus importante dans la diplomatie haïtienne contemporaine. Elle permet de rappeler aux partenaires régionaux qu’Haïti n’a pas toujours été présentée comme un territoire en crise ou comme un bénéficiaire de l’assistance internationale. Elle fut aussi un acteur de solidarité, un espace de refuge politique et un partenaire dont les décisions ont contribué à l’émancipation d’autres peuples. Cette mémoire pourrait servir de fondement à une stratégie diplomatique plus ambitieuse envers l’Amérique latine et la Caraïbe, structurée autour de quatre axes.
1. Réactiver la diplomatie historique
Haïti pourrait renforcer les initiatives de recherche, les commémorations conjointes, les échanges universitaires et les programmes éducatifs consacrés à Pétion, Bolívar et aux liens entre la révolution haïtienne et les indépendances du continent. L’objectif ne serait pas de glorifier le passé, mais de faire de cette histoire un instrument de compréhension mutuelle et de coopération contemporaine.
2. Construire une coopération sécuritaire institutionnelle
Le partenariat avec El Salvador devrait être inscrit dans un cadre transparent précisant les objectifs, les responsabilités, les mécanismes de coordination et les critères d’évaluation. Il devrait aussi favoriser le transfert de compétences vers les institutions haïtiennes.
3. Relier sécurité et reconstruction de l’État
La sécurité est une condition essentielle du retour à une vie politique normale. Elle doit cependant s’accompagner du rétablissement de la justice, de l’administration territoriale, de l’éducation, des services publics et des activités économiques. Sans ces dimensions, la reprise du contrôle d’un territoire risque de demeurer temporaire.
4. Renforcer la capacité haïtienne de produire son propre diagnostic
Haïti doit disposer de données fiables sur la violence, les déplacements de population, les circuits économiques criminels, les armes, les besoins des communautés et les résultats des interventions publiques. Ces connaissances doivent être produites, vérifiées et utilisées par des institutions capables d’éclairer les décisions. Cette dernière dimension est fondamentale. La souveraineté ne se limite pas à la maîtrise formelle du territoire. Elle implique aussi la capacité de comprendre la réalité nationale, d’évaluer les solutions proposées et de choisir, en connaissance de cause, les orientations adaptées au pays. La solidarité internationale est d’autant plus féconde qu’elle renforce la capacité d’un peuple à devenir l’auteur de sa propre reconstruction.
G. De la solidarité historique à un pacte régional pour la reconstruction d’Haïti
La relation entre Haïti et El Salvador pourrait contribuer à une réflexion régionale plus large sur la manière dont les États latino-américains et caribéens peuvent coopérer face aux menaces transnationales. La circulation des armes, les trafics illicites, le blanchiment d’argent, les réseaux criminels et les vulnérabilités frontalières ne respectent pas les limites nationales. Leur traitement exige des mécanismes de coopération judiciaire, policière, douanière et financière, accompagnés de garanties juridiques solides. Haïti pourrait ainsi proposer une initiative régionale articulée autour de trois priorités : la coopération opérationnelle contre les réseaux criminels, le renforcement des institutions de justice et la production partagée de connaissances sur les causes et les dynamiques de la violence. Une telle initiative devrait associer les États de la région, les organisations interaméricaines, les universités, les centres de recherche et la société civile. Elle pourrait également soutenir des programmes de formation, des études comparatives et des mécanismes de suivi permettant de mesurer les résultats obtenus. L’enjeu serait de passer d’une solidarité essentiellement réactive, mobilisée lorsque la crise devient urgente, à une coopération préventive et institutionnalisée. Cette orientation rejoint l’esprit de 1816, sans prétendre reproduire les circonstances de l’époque. Pétion avait compris que la liberté d’Haïti ne devait pas nécessairement conduire à l’indifférence envers les autres peuples. Aujourd’hui, Haïti peut rappeler que la stabilité régionale ne saurait être dissociée de sa propre capacité à protéger ses citoyens et à reconstruire ses institutions.
Somme toute, le lien entre Haïti et l’Amérique latine ne relève pas uniquement de la proximité géographique ou des échanges diplomatiques. Il s’enracine dans une histoire où la solidarité haïtienne a contribué à des luttes continentales pour l’indépendance, notamment à travers le soutien apporté par Alexandre Pétion à Simón Bolívar. La coopération actuelle avec El Salvador ouvre un nouveau chapitre de cette relation. Face à la violence des groupes armés, le soutien sécuritaire peut contribuer à répondre à une urgence nationale, à condition de s’inscrire dans un cadre légal, transparent, respectueux des droits humains et orienté vers le renforcement des capacités haïtiennes. L’amitié véritable ne se mesure ni au nombre de déclarations ni au seul volume des moyens mobilisés. Elle se mesure à la capacité de transformer l’assistance en résultats durables, la coopération en institutions plus fortes et l’urgence sécuritaire en perspectives de paix. Haïti a autrefois contribué à ouvrir des chemins de liberté pour d’autres peuples. Elle doit aujourd’hui pouvoir compter sur une solidarité régionale qui l’aide à retrouver la sécurité, la dignité et la capacité de décider de son avenir. Le défi est de faire de cette solidarité non pas une substitution à l’État haïtien, mais un levier de sa reconstruction.
Me Jonel Dilhomme, Av.
Chercheur en droit international et gouvernance globale
Analyste de la prospective appliquée aux États fragiles et à l’avenir d’Haïti
Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti
Courriel : Jonel.dilhomme30@gmail.com
Références sélectives
- Organisation des États américains, Declaration on Commemorating the Second Centenary of the Los Cayos Expedition as an Exemplar of Cooperation in the Independence of the Peoples of the Americas, AG/DEC. 86 (XLVI-O/16), 14 juin 2016.
- Gouvernement de la République d’El Salvador, Gobierno de El Salvador ofrece implementar Plan Control Territorial en Haití para combatir criminalidad, 23 janvier 2023.
- Gouvernement de la République d’Haïti, Haïti et El Salvador renforcent leur coopération stratégique pour la sécurité et la stabilisation régionale, 10 mars 2026.
- Organisation des États américains, Llamado a una acción coordinada de la ONU en apoyo a la Hoja de Ruta de Haití de la OEA, 9 septembre 2025.
- Reuters, dépêches sur le renforcement de la présence salvadorienne en Haïti, 27 et 29 octobre 2026.
