Rétablir la confiance ou gérer la défiance ? Bilan critique de la 81e session de l’Assemblée Générale des Nations Unies

Le débat général de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations Unies, tenu du 22 au 28 septembre 2026 au siège de l’ONU à New York, aux USA, s'est achevé après la participation de 194 délégations et de 113 Chefs d’Etat et de Gouvernement, autour du thème « Rétablir la confiance, impulser la transformation ».

Rétablir la confiance ou gérer la défiance ? Bilan critique de la 81e session de l’Assemblée Générale des Nations Unies

Assemblée Générale des Nations Unies

Le débat général de la 81e session de l’Assemblée générale des Nations Unies, tenu du 22 au 28 septembre 2026 au siège de l’ONU à New York, aux USA, s'est achevé après la participation de 194 délégations et de 113 Chefs d’Etat et de Gouvernement, autour du thème « Rétablir la confiance, impulser la transformation ». Le trait le plus saillant de ce débat est un paradoxe structurel : la défense rhétorique du multilatéralisme a atteint son plus haut niveau depuis des années, tandis que le doute sur l’efficacité réelle des institutions multilatérales s'est approfondi dans les mêmes proportions. L’intelligence artificielle, passée en quatre (4) ans du statut de préoccupation marginale évoquée par cinq (5) délégations à celui de question centrale abordée par cent vingt-huit (128), incarne précisément le dilemme de la gouvernance mondiale contemporaine : l’humanité dispose de capacités techniques sans précédent, mais manque de plus en plus de la volonté politique collective nécessaire pour les maîtriser. En effet, le ton de ce débat général a été résumé avec précision par le Président de l’Assemblée générale, Khalil Rahman, dans son discours de clôture : « Un mot domine tous les autres, la paix ». Toutefois, la signification de la paix a subi un déplacement subtil mais important au cours de ce débat. Elle n’est plus présentée comme un idéal lointain, mais comme une défense urgente de la Charte des Nations Unies de 1945 et du droit international. En fait, ce glissement rhétorique trahit une anxiété profonde quant à la capacité de l’architecture de sécurité existante à fonctionner efficacement. Le débat s’est déroulé dans un contexte de crises multiples et superposées : un cessez-le-feu fragile à Gaza, une guerre en Ukraine dans l'impasse depuis des années, des tensions persistantes avec la République islamique d’Iran, tandis que le Conseil de sécurité s’enlisait à maintes reprises dans les divergences entre grandes puissances. Le Président Rahman a déclaré sans détour à la clôture : « L'ONU fonctionne véritablement lorsque le Conseil de sécurité joue le rôle qui lui revient ». Cette formulation apparemment anodine suggère précisément une réalité inquiétante : le Conseil de sécurité, en trop d'occasions, n'a pas joué ce rôle. D’où l’importance capitale de la question centrale de notre analyse : dans un contexte d’élargissement continu du déficit de confiance et d’accélération de la transition technologique qui bouscule les cadres de gouvernance existants, l’ordre multilatéral incarné par les Nations Unies peut-il accomplir le passage substantiel d’un consensus discursif sur son caractère indispensable à une capacité institutionnelle effective à livrer des résultats ? L’objectif du présent article est d’essayer d’analyser de manière critique la 81e session de l’Assemblée Générale des Nations Unies, allant du 22 au 28 septembre 2026, afin de mettre en évidence le paradoxe central qui la traverse. Pour ce faire, ce texte s’articule autour de quatre (4) grands axes fondamentaux suivants : 1. Le moment politique de l’intelligence artificielle : d’un agenda technique à une fracture de gouvernance ; 2. La politique temporelle des engagements de développement : urgence des ODD et injustice structurelle ; 3. Le paradoxe de la réforme : restructuration et évitement du pouvoir ; 4. Rétablir la confiance : de la rhétorique à l’institution.

1. Le moment politique de l’IA : d’un agenda technique à une fracture de gouvernance

La transformation la plus significative de ce débat réside sans doute dans l’élévation spectaculaire de la question de l’IA depuis plusieurs années. En effet, dans son discours de clôture, le Président Khalilur Rahman a fourni une comparaison statistique saisissante sans précédent : il y a quatre ans, seules cinq (5) délégations mentionnent l'intelligence artificielle dans l'enceinte de l'Assemblée générale ; cette année, ce chiffre est passé à cent vingt-huit, dépassant le nombre de délégations ayant évoqué le changement climatique ou les droits humains. Au fait, la substance de ce changement numérique réside dans la conversion de l’IA d’une question de gouvernance technique en une question de répartition géopolitique. Le Président Rahman a saisi avec précision l’anxiété commune des dirigeants : « Qui la conçoit ? Qui en bénéficie ? Qui en supporte les risques ? » Citant un intervenant, il a formulé la question en ces termes : « Aucune machine ne possède de légitimité démocratique, aucun algorithme n’hérite de responsabilité constitutionnelle », déplaçant ainsi donc le cœur du problème de l’efficacité technique vers la légitimité politique.

Du point de vue de la théorie critique et de l’avis de nombreux géopolitologues, ce tournant révèle un défaut fondamental de l’architecture actuelle de la gouvernance mondiale. Comme l’a si bien souligné David Jonathan Andrew Held, politologue britannique spécialisé dans la théorie politique et les Relations internationales, en analysant les « fractures de la gouvernance mondiale », lorsque le pouvoir se déplace des Etats-Nations vers des acteurs transnationaux et des forces de marché, la chaîne de responsabilité démocratique risque de se rompre. En effet, la gouvernance de l’IA est précisément le scénario typique de cette rupture avec le contrôle de la puissance de calcul et des données étant concentré entre les mains d’un petit nombre d'Etats et d'entreprises, alors que l'ensemble de l'humanité en subit les effets. Donc, l'avertissement du Président Rahman concernant un « nouveau fossé », un petit nombre de pays et d'entreprises dictant les règles qui façonnent l'avenir, constitue précisément la manifestation la plus récente, à l'ère numérique, du décalage entre la gouvernance et les gouvernés diagnostiqué par le spécialiste dans la théorie politique et les Relations internationales, David Held.

Il convient de noter que le Président Rahman a aussi insisté sur le fait que les Etats membres doivent être au cœur de ce travail. Il s'agit en réalité d'une correction prudente du modèle de gouvernance multipartite. Dans le domaine de l'IA, la gouvernance par les seuls experts techniques comme la gouvernance par le seul marché ont toutes deux démontré leur insuffisance face aux conséquences distributives et aux risques sécuritaires. En tant que porteur fondamental de la légitimité démocratique, l'Etat doit retrouver une place centrale dans le cadre réglementaire, bien que cette affirmation se heurte elle-même à la réalité d'une asymétrie profonde des capacités technologiques entre pays en développement.

2. La politique temporelle des engagements de développement : urgence des ODD et injustice structurelle

En fait, si l’IA représente l’anxiété du futur déjà là, les objectifs de développement durable (ODD) incarnent le dilemme du passé qui ne passe pas. Le Président Rahman a formulé dans son discours de clôture un jugement sans ambiguïté. Selon lui, seuls un très petit nombre d'ODD progressent comme prévu, et les avancées sont au point mort. Il s'est donc demandé s'il aurait pu faire davantage, et sa réponse a été : « La réponse doit être un oui retentissant ».

En effet, derrière cette autocritique se cache une politique temporelle profonde. A moins de cinq (5) ans de l'échéance de 2030, nous pouvons constater que le déficit de financement du développement, la pression de la dette et la vulnérabilité climatique forment des cercles vicieux qui se renforcent mutuellement. Le Président Rahman a pointé une injustice structurelle maintes fois dénoncée mais jamais corrigée. Les pays qui appellent le plus instamment à un financement du développement sont précisément ceux qui portent le fardeau de la dette le plus lourd, disposent donc de l'espace budgétaire le plus restreint et jouissent de la voix la plus faible dans les institutions qui façonnent l’ordre économique mondial.

C’est une observation qui fait écho au cadre d’analyse critique d’Enrique Dussel sur la « dépendance » et la « libération ». En effet, Dussel, dans son Ethique de la libération, démontre que la structure « centre-périphérie » de l'ordre mondial n'est pas le produit d'une évolution naturelle, mais celui d'arrangements institutionnels asymétriques continuellement reproduits. La répartition des droits de vote dans l'architecture financière internationale, le monopole technologique dans les régimes de propriété intellectuelle, l'érosion constante du principe de responsabilités communes mais différenciées dans les négociations climatiques, ces mécanismes constituent ensemble l'impasse que le Président Rahman décrit comme celle où ceux qui ont une voix n'ont pas de pouvoir, et ceux qui ont le pouvoir n'ont pas de voix. Il a également appelé à une réforme de l'architecture financière internationale, à un financement abordable et accessible, à l'élargissement de l'espace budgétaire et au renforcement des capacités productives. Donc, ces recommandations ne sont pas nouvelles en soi ; leur signification réside dans le fait qu'elles sont formulées de manière aussi directe par le Président de l'Assemblée Générale dans son discours de clôture, ce qui indique que cette question est passée d'une revendication d'ajustement technique à une remise en cause fondamentale de la légitimité de la gouvernance économique mondiale existante.

3. Le paradoxe de la réforme : restructuration et évitement du pouvoir

Depuis plusieurs années, la réforme des Nations Unies est un autre thème récurrent de ce débat. Cependant, la définition qu'en donne le Président Rahman mérite une lecture  très attentive. La réforme ne consiste pas seulement à ajuster les structures, réduire les budgets ou réorganiser les lignes budgétaires ; son critère de mesure réside dans la capacité de l'ONU à  fournir des services meilleurs, plus rapides et plus équitables aux populations qu'elle sert. Le sous-texte de cette définition est clair : les discussions sur la réforme menées pendant des années ont souvent tourné autour d'aspects techniques, tout en évitant les questions politiques fondamentales. Il a explicitement identifié ce problème central. Pour lui, l'exclusion de l'Afrique du statut de membre permanent du Conseil de sécurité constitue une injustice persistante, et tout agenda de réforme qui ne résout pas donc cette question ne saurait être considéré comme complet.

Du point de vue de la théorie institutionnelle, et de l’avis de nombreux spécialistes en Relations internationales, le dilemme du Conseil peut être appréhendé à travers le cadre de la dépendance au sentier et des moments critiques. Pour eux, le système onusien s'est formé dans une configuration de pouvoir spécifique en 1945, et ses règles de décision ainsi que la répartition des droits de représentation se sont trouvées verrouillées dans l'équilibre de jeu de ce moment-là. Paul Pierson, Professeur américain de science politique spécialisé en politique comparée et titulaire de la John Gross Endowed Chair of Political Science à l’Université de Californie à Berkeley, en analysant les mécanismes de rendements croissants des institutions politiques, souligne qu'une fois établies, les institutions génèrent de puissants effets d'auto-renforcement, de sorte que le coût de l'écart par rapport à la trajectoire initiale augmente avec le temps. Si la réforme du Conseil de sécurité est constamment bloquée, c'est précisément parce qu'elle exige des détenteurs actuels du pouvoir qu'ils renoncent volontairement à leurs privilèges institutionnels ou les diluent, ce qui relève, en science politique, d'un paradoxe proche de l'auto-révolution.

Nombreux sont ceux qui disent que le choix du Président Rahman de rendre ce paradoxe public a donc une portée stratégique : transférer la discussion sur la réforme du cadre discursif de l'amélioration de l'efficacité vers le cadre normatif de la  justice et de la représentativité. Pour les géopolitologues, la question de savoir si ce transfert pourrait générer une pression politique suffisante pour briser le verrouillage de la trajectoire constituerait le test crucial des sessions restantes de cette Assemblée générale et du mandat du prochain Secrétaire Général.

4. Rétablir la confiance : de la rhétorique à l’institution

Rétablir la véritable confiance est le maître-mot de ce débat et le cœur du mandat du Président Rahman. Cependant, son discours sur la confiance contient un jugement acéré qui risque d'être négligé : la confiance ne se décrète pas ; elle se gagne par la cohérence entre les paroles et les actes. En effet, la cible de cette formulation est claire : dans les relations internationales, l'érosion de la confiance provient souvent d'une rupture systémique entre les engagements pris et leur mise en œuvre. Les Etats réaffirment dans l'enceinte de l'Assemblée leur attachement à la Charte, leur respect du droit international, leurs garanties de financement du développement, mais l'écart entre ces paroles et les choix politiques réels constitue la source substantielle du déficit de confiance. Les conditions de rétablissement de la confiance énumérées par le Président Rahman sont l’application égale du droit international, le respect des engagements, la représentativité véritable, la transparence, la responsabilité. Ainsi, ces conditions pointent chacune vers des défauts concrets de l'ordre international existant, plutôt que vers un appel moral abstrait.

Anthony Giddens, sociologue, universitaire britannique, Professeur de sociologie à l’Université de Cambridge et ancien Professeur de sociologie à la London School of Economics, en analysant les « conséquences de la modernité », distingue les  engagements de face-à-face (la confiance établie dans l'interaction en personne) des engagements sans visage (la confiance accordée aux systèmes abstraits). En fait, le dilemme de l'ONU réside dans le fait qu'elle dépend simultanément de ces deux mécanismes de confiance, et que tous deux sont sous pression. D'une part, la diplomatie en face-à-face entre dirigeants, l'une des fonctions essentielles du débat général, continue de jouer un rôle dans l'établissement d'une confiance personnelle lors des entretiens bilatéraux. D'autre part, la confiance envers l'ONU en tant que système de gouvernance abstrait  s'érode continuellement en raison de la paralysie du Conseil de sécurité, des promesses de développement non tenues et des doubles standards en matière de droits humains. En effet, le discours du Président Rahman sur la cohérence entre paroles et actes constitue, au fond, un appel à réparer ce second type de confiance, la confiance dans le système lui-même, ce qui exige non pas davantage de rhétorique diplomatique, mais donc des engagements de réforme institutionnelle.

En guise de conclusion, le débat général de la 81e session de l'Assemblée générale s'est clos dans un optimisme minutieusement calculé. Les interventions de 194 délégations et la présence de 113 Chefs d'État et de Gouvernement constituent en elles-mêmes une réaffirmation de la valeur rituelle du multilatéralisme. Cependant, le discours de clôture du Président Rahman se lit davantage comme un diagnostic que comme un panégyrique : la paix doit être défendue d'urgence, le temps du développement est épuisé, la gouvernance de l'IA risque de creuser un nouveau fossé, et la confiance ne peut être gagnée que par la cohérence entre paroles et actes. Le paradoxe le plus profond de ce débat réside dans ceci : l'ONU, en tant que plateforme centrale de la gouvernance mondiale, voit son caractère indispensable confirmé de manière plus large que jamais dans le registre du discours, tandis que sa capacité effective à livrer des résultats est soumise à un doute persistant sous l'effet de multiples contraintes structurelles. Nombreux sont ceux des spécialistes en Relations internationales qui disent que si l'émergence de la question de l'IA revêt une signification révélatrice, c'est précisément parce qu'elle pousse ce paradoxe à son paroxysme : l'humanité dispose d'une puissance technique capable de tout transformer, mais n'a pas encore construit les mécanismes politiques collectifs nécessaires pour la maîtriser. Le Président Rahman a appelé à la clôture à ce que la 81e session produise des résultats substantiels. Le critère d'évaluation de ces résultats substantiels ne réside peut-être pas dans le nombre de résolutions adoptées ou de réunions tenues, mais dans la capacité à réaliser ne serait-ce qu'une percée limitée sur les questions suivantes : La gouvernance de l'IA peut-elle aller au-delà de la rhétorique centrée sur l'humain pour établir des normes internationales contraignantes ? L'architecture de financement du développement peut-elle passer du  modèle caritatif  au modèle de justice ? Lorsque le prochain Secrétaire Général succédera à António Guterres le 1er janvier 2027, quel type d'ONU recevra-t-il des mains d'une Assemblée Générale placée sous le signe du  rétablissement de la confiance, une ONU qui a commencé à honorer la confiance, ou une ONU qui attend encore qu'elle soit honorée ?

Références bibliographiques

  1. DUSSEL, Enrique, Ethique de la libération, Paris,  Editions L'Harmattan, 2003.
  2. GIDDENS, Anthony, Les conséquences de la modernité, Paris,  Editions L'Harmattan, 1994.
  3. HELD, David, La démocratie et l'ordre global : de la modernité aux nouveaux défis, Paris,      Editions La Découverte, 2005.
  4. Nations Unies, Assemblée générale, 81e session, Discours de clôture du Président de l'Assemblée générale, S.E. M. Khalil Rahman, New York, 28 septembre 2026.
  5. Nations Unies, Assemblée générale, 81e session,  Débat général, ordre du jour et liste des orateurs, New York, 22-28 septembre 2026.
  6. Nations Unies,      Charte des Nations Unies, San Francisco, 26 juin 1945.