Après le 4-1 : quand le football réveille les vieux démons de l'île

La récente victoire d’Haïti sur la République dominicaine par quatre buts à un, sur le sol dominicain, aurait dû rester ce qu’elle était d’abord : un remarquable moment de football, une démonstration de talent de nos Grenadiers et une source légitime de fierté pour un peuple qui reçoit aujourd’hui bien peu de bonnes nouvelles.

Par Georges Bossous, Jr
07 oct. 2026 — Lecture : 7 min.
Après le 4-1 : quand le football réveille les vieux démons de l'île

Joueurs de la Sélection nationale

La récente victoire d’Haïti sur la République dominicaine par quatre buts à un, sur le sol dominicain, aurait dû rester ce qu’elle était d’abord : un remarquable moment de football, une démonstration de talent de nos Grenadiers et une source légitime de fierté pour un peuple qui reçoit aujourd’hui bien peu de bonnes nouvelles.

Mais, une fois encore, quelque chose de beaucoup plus profond s’est invité dans le sport.

Des incidents auraient effectivement eu lieu à l’entrée du stade, où un mouvement de foule, composé en grande partie de supporters haïtiens, aurait forcé et endommagé une barrière pour accéder aux tribunes. Si des infractions ont été commises, elles doivent être condamnées et traitées comme telles. Cependant, il faut garder le sens des proportions. Depuis quand un incident de gestion de foule dans un stade justifie-t-il une sanction visant, indistinctement et durablement, des joueurs ou une communauté nationale entière?

Un second incident a rapidement pris une dimension politique. Selon les informations rapportées, le joueur d’origine haïtienne Wilson Isidor aurait lancé une formule faisant référence à l’île et à Haïti. Le propos a provoqué une vive réaction du côté dominicain. Dans la foulée, le ministre dominicain des Sports, Kelvin Cruz, aurait annoncé une mesure interdisant aux joueurs haïtiens de se produire sur le territoire dominicain, position ensuite soutenue par le président Luis Abinader.

Si cette décision et sa portée ont été rapportées exactement, elles seraient non seulement disproportionnées, mais extrêmement révélatrices. On ne répond pas à une barrière endommagée ou à une phrase lancée dans l’euphorie d’une victoire sportive par une mesure collective frappant des athlètes en fonction de leur nationalité. Une telle réponse dépasse le football. Elle nous ramène inévitablement au poids de l’histoire et aux tensions identitaires qui traversent l’île depuis près de deux siècles.

UNE HISTOIRE QU’ON NE PEUT PAS EFFACER

Entre 1822 et 1844, sous Jean-Pierre Boyer, l’ensemble de l’île fut gouverné depuis Port-au-Prince. La République dominicaine fait remonter son indépendance nationale à sa séparation d’Haïti en 1844, et cette période occupe encore une place centrale dans son récit national.

Il faut toutefois être également précis sur la suite de l’histoire. En 1861, le président dominicain Pedro Santana plaça de nouveau son pays sous la souveraineté espagnole. Lorsque les Dominicains lancèrent leur Guerre de la Restauration, de 1863 à 1865, pour chasser l’Espagne, Haïti apporta un soutien important aux restaurateurs dominicains. Autrement dit, l’histoire de nos deux peuples est bien plus complexe que le récit simpliste d’une hostilité éternelle.

Pourtant, dans certains courants ultranationalistes dominicains, l’épisode de 1822–1844 continue d’être mobilisé comme matrice d’un discours anti-haïtien beaucoup plus contemporain. L’historien Ernesto Sagás, dans Race and Politics in the Dominican Republic, a largement étudié la construction de l’anti-haïtianisme comme idéologie politique. Les travaux de Richard Lee Turits, notamment sur le massacre de 1937, montrent également comment race, nationalisme, frontière et autoritarisme se sont imbriqués dans la politique dominicaine du XXe siècle.

C’est précisément ce passé qui rend particulièrement inquiétantes certaines réactions actuelles.

1937 : LA MÉMOIRE NE PEUT PAS ÊTRE SÉLECTIVE

Sous la dictature de Rafael Leónidas Trujillo, des milliers d’Haïtiens et de Dominicains d’ascendance haïtienne furent massacrés en octobre 1937 dans les régions frontalières. Les estimations varient considérablement selon les sources, généralement de plusieurs milliers à environ vingt mille morts, certaines évaluations allant plus haut.

Cet épisode, souvent appelé le massacre du Persil, n’est ni une invention haïtienne ni une exagération militante. Il est abondamment documenté par les historiens.

Trujillo avait transformé l’anti-haïtianisme, le colorisme et une conception racialisée de l’identité dominicaine en instruments de pouvoir. Cette politique n’a évidemment pas créé à elle seule tous les préjugés existant dans la société dominicaine, mais elle les a institutionnalisés et exploités politiquement.

C’est pourquoi l’on ne peut pas regarder les politiques contemporaines envers les migrants haïtiens comme si elles surgissaient dans un vide historique.

L’IMMIGRATION COMME ARME POLITIQUE

Luis Abinader a fait de l’immigration haïtienne l’un des thèmes majeurs de sa politique. Son gouvernement a multiplié les opérations de déportation, renforcé la frontière et adopté des mesures extrêmement sévères à l’égard des migrants haïtiens. Des organisations internationales et de défense des droits humains ont, à plusieurs reprises, fait état d’allégations de mauvais traitements, de profilage racial, de séparations familiales et de procédures expéditives lors de certaines expulsions.

La République dominicaine, comme tout État souverain, possède évidemment le droit de contrôler ses frontières et de faire appliquer ses lois migratoires. Mais souveraineté ne signifie pas permission d’humilier, de racialiser ou de déshumaniser.

C’est là toute la différence.

Lorsque chaque crise diplomatique, chaque tension bilatérale ou maintenant chaque incident sportif semble pouvoir déboucher sur une mesure visant les Haïtiens, il devient légitime de demander si l’immigration n’est pas devenue une arme politique particulièrement commode.

Et c’est exactement ce qui m’interpelle dans cette affaire.

DEUX POIDS, DEUX MESURES?

Le gouvernement dominicain s’est montré profondément offensé par la phrase attribuée à Wilson Isidor. Très bien. Un État peut condamner des paroles qu’il considère offensantes ou provocatrices.

Mais où est cette même indignation lorsqu’un discours ouvertement méprisant vise les Haïtiens?

Un influenceur dominicain, Santiago Matías, aurait notamment publié une déclaration dont le sens, tel qu’il a circulé, revient à affirmer que les Dominicains auraient « envahi Haïti », construit leurs hôtels sur nos plages, contrôlé notre commerce et transformé les Haïtiens en esclaves.

À mon avis, ces propos sont infiniment plus graves qu’un cri lancé par un footballeur dans l’excitation d’une victoire.

Pourquoi une phrase attribuée à un joueur haïtien provoquerait-elle une réaction officielle spectaculaire, tandis qu’un discours évoquant pratiquement la domination et l’asservissement d’un peuple voisin ne provoquerait pas la même condamnation?

Il est même permis de se demander si certains influenceurs ne disent pas publiquement ce que certaines franges ultranationalistes pensent plus discrètement.

Voilà le véritable problème.

ET PORT-AU-PRINCE, ENCORE SILENCIEUX

Mais il serait trop facile de regarder uniquement de l’autre côté de la frontière.

Où est le gouvernement haïtien?

Au moment où cette controverse éclatait, aucune réaction à la hauteur de l’enjeu ne semblait provenir des plus hautes autorités. Hormis une communication limitée de la représentation consulaire haïtienne, ni le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé, ni les responsables directement concernés des Affaires étrangères ou des Sports ne semblaient avoir publiquement défendu avec force la dignité des athlètes et des citoyens haïtiens.

Encore une fois, le peuple haïtien donne l’impression d’être livré à lui-même.

Cette attitude n’est malheureusement pas nouvelle. Trop souvent, face à la République dominicaine, certains responsables haïtiens semblent adopter une posture qui ressemble à de la soumission diplomatique.

Un État responsable n’a pas besoin d’insulter son voisin. Il n’a pas besoin non plus de le provoquer inutilement. Mais il doit savoir dire non lorsque la dignité de ses citoyens est attaquée.

La diplomatie n’est pas la servilité. La modération n’est pas le silence. Et la paix entre deux peuples ne peut pas être construite sur l’humiliation permanente de l’un d’entre eux.

LE FOOTBALL AURAIT DÛ RESTER DU FOOTBALL

Ce qui rend cette affaire particulièrement regrettable, c’est que nous aurions dû parler aujourd’hui de nos Grenadiers.

Nous aurions dû parler de leur discipline, de leurs talents, de cette victoire éclatante de 4–1, obtenue à l’extérieur et devant un public passionné. À la place, nous parlons d’interdiction, d’immigration, de nationalisme et d’hostilité. Et c’est peut-être précisément là que réside le véritable succès politique de cette réaction disproportionnée : elle a déplacé le regard.

Au lieu de célébrer la grandeur de notre équipe, nous débattons désormais de sanctions et de frontières. Au lieu de parler du terrain de football, nous parlons de politique migratoire.

Le spectacle sportif a été détourné.

DEUX PEUPLES NE SONT PAS CONDAMNÉS À SE HAÏR

Je refuse néanmoins de confondre le peuple dominicain avec les secteurs ultranationalistes qui prétendent parler en son nom.

J’ai vécu plusieurs mois en République dominicaine. J’y ai rencontré des Dominicains respectueux, généreux et profondément solidaires des Haïtiens. Des Dominicains ont publiquement dénoncé les mauvais traitements infligés à leurs voisins. Des citoyens, des religieux, des intellectuels et des organisations de défense des droits humains ont pris position contre la xénophobie.

Le problème n’est donc pas simplement « les Dominicains contre les Haïtiens ». Le problème réside dans la capacité de certains responsables politiques et mouvements ultranationalistes à transformer le préjugé en capital politique.

C’est cela qu’il faut dénoncer. Nous ne devons pas courber l’échine.

LE TEMPS DE LA DIGNITÉ

Lorsque les habitants de Ouanaminthe décidèrent de poursuivre la construction du canal sur la rivière Massacre malgré les pressions, ils rappelèrent quelque chose d’essentiel : un peuple abandonné par ses dirigeants peut encore décider de défendre lui-même ses intérêts et sa dignité.

Aujourd’hui encore, les Haïtiens devront faire preuve de cette même détermination. Pas dans la haine. Pas dans la violence. Mais dans l’organisation, la solidarité et l’affirmation ferme de leur souveraineté.

Nos deux peuples sont condamnés par la géographie à partager la même île. Ils peuvent choisir de le faire dans la confrontation permanente ou dans le respect mutuel. Mais le respect ne peut jamais être à sens unique.

Haïti ne demande pas de privilège. Les Haïtiens ne demandent pas qu’on leur permette de violer les lois d’un pays voisin. Nous demandons simplement ce que tout peuple digne exige : que nos citoyens soient traités comme des êtres humains, que nos athlètes ne soient pas collectivement punis pour des incidents individuels et que notre pays ne soit jamais considéré comme une nation que l’on peut humilier sans conséquence.

Nos Grenadiers ont parlé sur le terrain.

Quatre buts à un.

À nos responsables maintenant de trouver leur voix ailleurs que sur un terrain de football. Et au peuple haïtien de ne jamais oublier la sienne. Nous pouvons vivre en voisins. Nous pouvons même devenir de véritables partenaires. Mais la dignité d’Haïti n’est pas négociable.

— Georges Bossous, Jr. est psychothérapeute de profession. Il est un membre fondateur et président de la Fondation Vertières. Il est également fondateur de Word and Action, Inc. ainsi que de la Haitian American Leadership Initiative, Inc.—Animateur engagé, il est le directeur de l’émission hebdomadaire OPINION, diffusée sur les ondes de Radio Mega. Militant de la justice sociale, analyste politique respecté et voix influente dans le paysage médiatique haïtien et de la diaspora. Bossous met son expertise au service de la vérité, du changement social, et de la mémoire collective haïtienne.