Voter malgré la peur : pourquoi Haïti ne peut plus attendre une sécurité parfaite ?

Depuis 2016, Haïti n'a organisé aucune élection générale, soit près de dix ans sans passer par les urnes, une situation inédite dans notre histoire récente.

Par Gesly J. Sinvilier
25 sept. 2026 — Lecture : 5 min.
Voter malgré la peur : pourquoi Haïti ne peut plus attendre une sécurité parfaite ?

Electeurs dans un centre de vote

Depuis 2016, Haïti n'a organisé aucune élection générale, soit près de dix ans sans passer par les urnes, une situation inédite dans notre histoire récente.

Aujourd'hui, un nouveau décret électoral, bientôt sujet à de nouvelles modifications, fixe enfin les règles du jeu. Le calendrier publié par le Conseil électoral provisoire (CEP) prévoit un premier tour le 13 décembre 2026 et un second tour en février 2027, conditionné par «l'établissement d'un climat sécuritaire acceptable». Autrement dit, même la date annoncée n'est pas vraiment une date, mais une promesse conditionnelle.

La question est donc de savoir s’il faut attendre le retour d’une sécurité totale avant d’organiser des élections ? Je veux dire ici, aussi simplement que possible, pourquoi je pense qu'on ne peut plus se permettre d'attendre que la sécurité soit parfaite pour aller voter. Et pourquoi cette position, qui peut sembler risquée, n'a rien d'irresponsable si elle s'accompagne de garanties précises.

Une transition qui s'éternise

Au lendemain de l’assassinat du president Jovenel Moïse en Juillet 2021, plusieurs formules de transition se sont succedé. Après Ariel Henry, le Conseil présidentiel de transition (CPT) avait la mission de rétablir la sécurité, organiser des élections et réformer les institutions. Son mandat s’est terminé en février 2026 sans que ces objectifs soient atteints. Par le biais du pacte national pour la stabilité et l'organisation des élections, tout le pouvoir exécutif a été confié au premier ministre Fils-Aimé, en attendant les élections.

La nécessité du retour à l'ordre constitutionnel et institutionnel devient alors incontournable car plus une transition dure, plus il devient facile, pour ceux qui l'occupent, de s'y installer confortablement.

Sécurité ou élections : quoi choisir ?

La crainte d’organiser des élections dans un contexte d'insécurité est tout à fait légitime, notamment lorsqu'une bonne partie de Port-au-Prince (ou de l’Artibonite) échappe au contrôle de l'État. Le vote de chaque citoyen doit être libre et doit leur permettre de s’exprimer sans craintes. D’autre part, en l’absence d'élections, les citoyens ne peuvent pas choisir leurs dirigeants ni sanctionner leur bilan. En réalité, une transition sans élection à l'horizon n'a aucune raison de se presser à régler la crise, puisque personne ne peut la sanctionner par un vote. Et cinq ans de transitions successives n'ont, jusqu'ici, rien réalisé de ce qu'elles étaient censées accomplir.

Entre ces deux points de vue, il existe aussi des options intermédiaires : fixer un niveau minimum de sécurité, mesurable, en dessous duquel on ne vote pas dans telle ou telle zone ; ou encore voter d'abord là où c'est possible, et régler après, séparément, le cas des zones sous contrôle des gangs. Ce sont des pistes sérieuses qui évitent le choix brutal entre tout ou rien.

Les garanties qui s’imposent

Le décret du 2 juin 2026 a prévu certaines mesures de sécurité [dont la pertinence est discutable], mais qui sont tout de même pensées pour un pays où la violence politique et électorale est une réalité. Il prévoit la présence d’agents de sécurité électoraux dans les centres de vote et des règles pour encadrer les différentes formes de rassemblements politiques.

Mais sur un point essentiel, le texte reste silencieux : que se passe-t-il dans les quartiers où les gangs commandent ? Et que devient le droit de vote d'une personne déplacée qui a fui sa maison et perdu, dans la panique, sa carte d'identification nationale, qui est aussi censée servir pour son inscription sur la liste électorale ? Le décret ne répond à aucune de ces deux questions alors que des millions de personnes sont aujourd'hui déplacées à l'intérieur du pays, et les gangs contrôlent environ 85 à 90 % de la zone métropolitaine de Port-au-Prince selon les estimations des Nations Unies.

Voter malgré la peur, mais dans quelle condition ?

Haïti ne serait pas le premier pays à organiser un scrutin en pleine crise sécuritaire. Plusieurs pays l'ont fait avant nous : le Cambodge en 1993, la Bosnie en 1996, l’Irak en 2005, la RDC en 2006, le Mali en 2013, le Salvador en 2018, la Colombie en 2022, l’Équateur en 2023 et le Mexique en 2024. Ces expériences montrent qu’un scrutin peut être maintenu et organisé malgré des niveaux significatifs de violence politique, de criminalité organisée ou de menaces territoriales, mais avec des mesures adaptées aux réalités du terrain, selon le pays en question.

La leçon commune à ces exemples n'est pas « on peut voter n'importe comment ou n'importe quand ». C'est plutôt ceci : un vote organisé en temps de crise ne devient crédible que si on prend au sérieux, dès le départ, la question des zones et des populations les plus exposées au lieu de l'ignorer ou de la traiter après coup. Le pays ne peut plus se permettre d'attendre un retour complet et général de la sécurité avant de voter. Cet objectif n'a, à ce jour, aucune date garantie, et son seul rappel, sans mesures concrètes pour l'accompagner, a surtout servi, depuis cinq ans, à prolonger des transitions sans aucun résultat. Attendre encore, c'est laisser le pouvoir à des gens que personne n'a choisi, sans exigences de résultats, et sans limite dans le temps.

Pour Haïti, voter malgré la peur signifie notamment de définir clairement, zone par zone, où le vote est possible ; permettre aux personnes déplacées de s’inscrire et de voter ; renforcer la sécurité des opérations électorales, en collaboration avec la FRG, dans les zones sensibles ou réputées à risques ; et surtout, dire ouvertement ce qu'on fera des zones où le vote ne pourra pas se tenir, au lieu de laisser cette question sans réponse comme le fait, aujourd'hui, le décret de juin 2026.

Le choix qui se pose à nous n'est donc pas entre un scrutin parfait et un report indéfini. Il est entre un processus imparfait, mais organisé selon des règles claires et assumées, et la poursuite d'une transition qui, année après année, n'a résolu aucun des problèmes qu'elle devait résoudre. Après près de dix ans sans élections nationales, un pouvoir élu n'est pas une solution magique, mais c'est la seule voie qui puisse redonner aux citoyens le droit de choisir et de juger ceux qui les gouvernent. Et cela, une transition indéfinie ne le permet pas.