L'histoire nous enseigne qu'un peuple ne se condamne pas au retard par manque de potentiel ; il y est le plus souvent condamné par les mauvais choix de ses dirigeants et par l'échec de ses institutions.
Une même île, deux peuples, une proximité historique et culturelle évidente et pourtant, deux réalités aujourd'hui séparées par un véritable fossé de développement. Pourquoi ?
La réponse se trouve moins dans les capacités des peuples que dans leurs choix collectifs, la qualité de leur gouvernance et la stabilité de leurs institutions. Au fil des décennies, la République dominicaine a fait le choix de consolider sa stabilité politique, d'attirer les investissements, de développer ses infrastructures et de maintenir une continuité dans la conduite de l'État. Haïti, à l'inverse, s'est trop souvent enfermée dans le cycle de l'instabilité politique, de la mauvaise gouvernance, de l'insécurité et d'une corruption à grande échelle.
Mais il faut être juste envers le peuple haïtien : ce retard collectif ne signifie nullement que l'Haïtien est moins capable, moins travailleur ou moins intelligent que son voisin. Bien au contraire. Individuellement, les Haïtiens sont profondément travailleurs, courageux et attachés à l'éducation. Malgré les difficultés, nos parents continuent de se sacrifier pour envoyer leurs enfants à l'école. Nos jeunes étudient dans des conditions souvent extrêmement difficiles. Notre diaspora travaille, entreprend, se forme et accumule des compétences aux quatre coins du monde.
Alors, où se trouve réellement le problème ?
Il se trouve peut-être dans notre difficulté à transformer nos qualités individuelles en une véritable force collective. Nous savons travailler seuls, mais nous peinons à travailler ensemble. Nous savons nous battre pour notre famille, mais nous avons du mal à nous mobiliser durablement pour la collectivité. Nous savons dénoncer le mal qui ronge le pays, mais nous ne trouvons pas toujours l'inspiration collective nécessaire pour le transformer en bien. C'est peut-être là l'un de nos plus grands défis historiques : transformer notre intelligence individuelle en intelligence collective, notre courage individuel en courage national, et notre capacité de survie en véritable capacité de construction.
Car nous avons des femmes et des hommes capables, une jeunesse dynamique, une diaspora riche de compétences et un potentiel économique considérable. Pourtant, nous continuons trop souvent à dilapider ces forces dans les crises politiques, les divisions, les querelles de pouvoir, le favoritisme et la défense d'intérêts particuliers.
Une question essentielle s'impose alors : quel pays voulons-nous réellement construire ? Le jour où nous, Haïtiens, choisirons véritablement la bonne gouvernance plutôt que la mauvaise, la stabilité plutôt que l'instabilité, la compétence plutôt que le favoritisme, la justice plutôt que l'impunité, et l'intérêt national plutôt que les intérêts personnels Haïti changera de trajectoire. Et ce changement pourrait survenir bien plus vite que nous ne l'imaginons : lorsque les institutions fonctionnent, lorsque la sécurité est garantie, lorsque la justice inspire confiance et lorsque les règles sont respectées, le talent d'un peuple peut enfin produire ses véritables résultats.
Il ne s'agit donc pas d'envier nos voisins dominicains, encore moins de considérer que l'un des deux peuples serait supérieur à l'autre. Il s'agit plutôt de regarder la réalité avec lucidité, d'observer ce qui fonctionne chez nos voisins, et de nous demander pourquoi ce qui est possible ailleurs ne le serait pas en Haïti. La réponse dépend de nous.
En définitive, Haïti ne manque ni d'intelligence, ni de courage, ni de travailleurs, ni d'étudiants, ni de compétences. Elle ne manque même pas de ressources humaines capables de la reconstruire. Ce qui lui fait défaut, c'est la capacité collective de s'organiser, de s'unir autour de l'essentiel, et de transformer son potentiel en projet national. Nous devons apprendre à transformer nos difficultés en opportunités, nos échecs en leçons, nos divisions en complémentarités, et nos souffrances en énergie de construction.
Le véritable défi d'Haïti n'est pas de savoir si nous sommes capables de réussir nous le sommes. Il est de savoir si nous pouvons enfin réussir ensemble.
Le jour où nous ferons ce choix, notre progrès ne sera pas seulement visible : il pourra être rapide, profond et durable. Haïti peut faire mieux, Haïti doit faire mieux et surtout, Haïti doit enfin apprendre à transformer ses immenses forces individuelles en une véritable puissance collective.
