Depuis plusieurs années, une question me poursuit en observant la trajectoire d’Haïti: pourquoi un pays peut-il produire des milliers de diplômés, mais avoir autant de difficultés à produire les institutions, les politiques publiques, les innovations et les entreprises capables de transformer durablement son économie?
La question mérite d’être posée autrement. Et si le problème n’était pas seulement le nombre de diplômés, mais ce que nos universités produisent réellement pour la société?
Je propose ici une hypothèse: la performance d’un pays dépend en partie de la capacité de son système universitaire à produire non seulement des diplômés, mais aussi du capital humain, de la connaissance, de l’innovation, du leadership et de la capacité d’anticipation nécessaires à son développement.
Cette idée ne signifie pas que les universités soient les seules responsables du sous-développement. La relation est réciproque : un État faible affaiblit ses universités, tandis que des universités faibles peuvent limiter la capacité d’un État à se transformer.
C’est cette boucle que j’appelle le cycle Universités – Élites – État - Développement.
L’université ne devrait pas seulement préparer à un emploi
Dans le monde actuel, une université ne peut plus se limiter à transmettre des connaissances existantes. Elle doit également produire des solutions.
L’UNESCO rappelle en 2026 que les établissements d’enseignement supérieur sont appelés à répondre à des défis tels que le changement climatique, les crises sanitaires, les inégalités, les transformations technologiques et les mutations du travail.
La question devient donc: combien de problèmes nationaux nos universités contribuent-elles à résoudre?
Avons-nous suffisamment de recherche sur l’agriculture, l’énergie, l’eau, les infrastructures, la santé, l’environnement, la technologie/IA, la gouvernance ou la productivité?
Et surtout, combien de ces recherches deviennent des politiques publiques, des entreprises, des technologies ou des innovations?
La Corée du Sud offre un laboratoire naturel
La comparaison avec la Corée du Sud est particulièrement instructive.
Le pays était encore bénéficiaire de l’aide internationale dans les années 1950. Il est aujourd’hui une économie à revenu élevé et fortement innovante. Entre 1980 et 2024, son PIB réel a progressé en moyenne de 5,6 % par an, tandis que son revenu national brut par habitant est passé de 67 dollars au début des années 1950 à 36 624 dollars en 2024.
Cette transformation n’est évidemment pas due aux universités seules. Elle résulte d’une combinaison d’éducation, d’infrastructures, de politiques industrielles, d’institutions, d’ouverture commerciale et d’investissement technologique. Mais un élément est frappant: la construction du capital humain et de la capacité scientifique a accompagné la transformation économique.
Aujourd’hui, la Corée consacre plus de 5 % de son PIB à la recherche-développement. L’OCDE souligne également que 70 % des 25-34 ans disposent d’une formation supérieure et que 31 % des diplômés sont issus des domaines STEM (Science, Technologie, Ingénierie et Mathématiques).
Autrement dit, la Corée n’a pas simplement investi dans l’éducation. Elle a progressivement construit une capacité nationale de produire et d’utiliser la connaissance.
Le Vietnam montre que la transformation est progressive
Le Vietnam fournit un autre cas intéressant.
La Banque mondiale souligne que son système d’enseignement supérieur reste confronté à des problèmes de financement, de gouvernance et d’adéquation entre les compétences et les emplois. En 2022, le taux brut de scolarisation dans le supérieur était inférieur à 30 %, avec un taux brut de diplomation d’environ 19 %. La Banque mondiale estime néanmoins que l’amélioration de la productivité exige notamment des investissements dans l’éducation et les compétences.
Cela montre une chose essentielle: le développement n’est pas uniquement une question d’accès à l’université. Il faut également améliorer la qualité, la pertinence, la recherche et les liens avec l’économie.
Et Haïti ?
C’est ici que ma réflexion devient particulièrement préoccupante.
Haïti a déjà engagé une importante réforme curriculaire de son système éducatif. Le diagnostic soutenu par l’UNESCO a notamment identifié des programmes surchargés et une faible cohérence entre ce qui est enseigné, la formation des enseignants et l’évaluation. La réforme actuelle cherche justement à intégrer davantage les compétences du XXIe siècle et à mieux aligner l’éducation sur les réalités haïtiennes.
Mais nous devons aller plus loin.
Et l’enseignement supérieur?
Si nos universités forment les médecins, ingénieurs, agronomes, enseignants, économistes, juristes, administrateurs, entrepreneurs, chercheurs et futurs dirigeants du pays, alors nous devons nous demander :
Quelle vision du pays leur transmettons-nous?
Les préparons-nous à résoudre les problèmes d’Haïti ou principalement à obtenir un diplôme?
Nos recherches répondent-elles suffisamment aux priorités nationales?
Nos universités travaillent-elles avec l’État et les entreprises?
Préparent-elles les dirigeants aux transformations qui arriveront dans 10, 20 ou 30 ans?
Une nouvelle manière de mesurer le développement
C’est pourquoi je propose de développer un University National Development Capacity Index (UND-CI), destiné à mesurer la capacité d’un système universitaire à contribuer au développement.
Il intégrerait notamment huit dimensions : capital humain, pertinence des curricula, recherche, innovation, alignement sur les problèmes nationaux, leadership, anticipation et gouvernance universitaire.
Cet indice serait ensuite comparé à un National Development Capacity Index (NDCI) mesurant la capacité institutionnelle, productive, technologique et économique du pays.
L’objectif ne serait pas de dire : « les universités sont responsables de tout ».
Il serait beaucoup plus intéressant de tester scientifiquement une autre proposition :
Lorsque les universités deviennent capables de produire les compétences, les connaissances et les dirigeants dont un pays a besoin, elles peuvent contribuer à transformer la capacité de l’État et de l’économie.
À l’inverse, lorsque l’université, l’État et l’économie s’affaiblissent simultanément, un cercle vicieux peut apparaître.
La véritable question pour Haïti n’est donc peut-être pas seulement : « Comment reconstruire le pays? »
Elle est aussi :
« Quel type d’universités devons-nous construire pour produire le pays que nous voulons demain? »
Si nous voulons une autre Haïti, il faudra peut-être commencer par repenser non seulement ce que nos universités enseignent, mais aussi ce qu’elles doivent produire pour la nation.
Romain Exilien, PhD
Professeur à l’Université d’État d’Haiti
Email: exiro3@gmail.com
Références principales
1. Banque mondiale. (2025). World Development Indicators (WDI). https://databank.worldbank.org/source/world-development-indicators?
2. Banque mondiale. (2022). Taking Stock: Vietnam Economic Growth Update, August 2022. https://www.worldbank.org/en/country/vietnam/publication/taking-stock-vietnam-economic-growth-update-august-2022?
3. Banque mondiale. (2026). Republic of Korea – Country Overview. https://www.worldbank.org/ext/en/country/korea?
4. UNESCO-IESALC. (2026). Higher Education Global Trends Report: Towards inclusive, equitable and quality higher education in an internationally mobile landscape. https://www.iesalc.unesco.org/en/articles/higher-education-global-trends-report-towards-inclusive-equitable-and-quality-higher-education?
5. UNESCO-BIE. (2026). Rebâtir Haïti par l’éducation : Haïti engage une vaste réforme curriculaire. https://www.ibe.unesco.org/fr/capacity-development/haiti?
6. UNESCO. (2026). Higher Education Today and Tomorrow / Transforming Higher Education. https://www.unesco.org/en/articles/transforming-higher-education-global-roadmap-future?hub=181426&
