(1ère partie parue dans le Nouvelliste du 3 septembre 2026, rubrique OPINIONS)
2e PARTIE :
Comment en est-on arrivé là, avec toutes ces armes qui nous tuent ?(Suite et Fin)
Le massacre de Kenscoff survenu au cours du weekend du 23 au 24 août dernier, n'est pas du tout résolu. Au contraire, chaque jour et chaque nuit, les populations de Kenscoff et des milieux voisins ne cessent de vivre avec une épée de Damoclès sur leur tête, comme c'est le cas pour l'ensemble de l'aire métropolitaine où l'insécurité est reine et où les gangs criminels sont rois.
Les réflexions parues dans le Nouvelliste du 3 septembre dernier, à travers la rubrique OPINIONS, nous ont permis, hier, de faire un survol et de relever autant que possible, un certain nombre de tragédies qui ont fait couler notre sang en tant que communauté, en particulier, durant les 40 dernières années afin de mieux cerner notre cadre référentiel en ce domaine et de ne pas trop nous éparpiller. Avec le risque de nous perdre dans les méandres d'une histoire haïtienne marquée par un cycle perpétuel de violences, du début du 19e siècle à nos jours, il reste et demeure important pour nous de faire montre de prudence intellectuelle.
Déjà , il y aurait eu tellement de questions à se poser pour comprendre le massacre de Kenscoff en lui-même, ainsi que les massacres d'avant.
Combien de cadavres faut-il encore dans notre pays, si nous voulons susciter un sursaut profond et un réveil national ?
Femmes, hommes, jeunesse d’Haïti, notre douleur ne peut plus rester isolée et individuelle.
Autant, on ne peut pas se permettre de continuer à jouer au chat et à la souris, dans un climat sociétal marqué par un cannibalisme outrancier.
Une véritable obsession criminelle.
Et tant que cela dure, les enfants, les jeunes, des générations à venir, vont finir par croire que c'est cela, notre Haïti : un pays de toutes les barbaries.
Que tout soit clair pour ces plus jeunes générations, ce n'est pas cela , Haïti.
Nous sommes un peuple civilisé et hospitalier.
"Un peuple qui chante et qui danse", pour reprendre ainsi les propos du célèbre anthropologue, Jean Price Mars, dans son ouvrage intitulé " Ainsi parla l'oncle "...
On l'a vu, pourtant, le lundi 24 août, notre pays s’est réveillé une fois de plus dans l’horreur :
Kenscoff.
Encore des morts.
Des familles brisées.
Encore des Haïtiennes et des Haïtiens tués .
Par qui ?
Réponse :
Par des Haïtiennes et par des Haïtiens.
Et puis, il y a les images. Les réseaux sociaux.
Des corps sans vie, torturés. Des familles effondrées. Des personnes enlevées. Et leur enlèvement revendiqué à visage découvert comme si , sur cette petite planète , il y avait des criminels autorisés.
Des vidéos d'horreurs passent d’un téléphone à un autre, d’un groupe WhatsApp à un autre.
Nous regardons. Tantôt Meurtris. Blessés.
Tantôt de rien.
Le chanteur français, Jacques Brel dirait :
"On s'habitue, c'est tout ".
Ainsi, nous partageons ces images affreuses.
Nous faisons des commentaires par-ci, des commentaires par-là.
Puis, la vie continue.
Depuis quand l’horreur, chez nous, est-elle devenue si ordinaire ?
De fait, le kidnapping s’est installé dans nos vies comme une fatalité.
Presque chaque famille connaît une victime, directement ou indirectement.
Lorsque cela frappe à nos portes, chacun se débrouille.
Cela n'arrive qu'aux autres...
On s'active.
On rassemble un peu d’argent.
On Négocie. Il faut absolument payer.
Puis, attendre. Espérer...
Que va-t-il se passer ?
On espère qu’ils nous rendent celui ou celle que nous aimons.
Vivant.
Autant que possible.
Et quand l’otage revient, on dit :
« Dieu merci, il est vivant ».
Mais, après tout, la peur, les humiliations, les menaces, parfois, les tortures, on revient chez soi sans jamais vraiment retrouver la vie d’avant.
Traumatismes.
Il y en a d’autres qui ne reviennent jamais.
Des familles abandonnent leurs maisons, leurs quartiers, leurs souvenirs. Certains finissent par quitter le pays. Fuir. S'exiler.
Amener avec soi, sa nostalgie parfois d'un pays où tout n'était pas toujours rose, mais , il y avait des petits instants de bonheur.
Quand même !
Quitte à amener aussi le plus souvent, avec soi, ses/ces traumatismes qui finiront tôt ou tard,
à petits feux, par nous tuer.
De tout cela,
Il faut retenir que KENSCOFF, en août dernier, ce n'était pas seulement un massacre, c'était aussi, un kidnapping de masse. Vulgarisé partout et sur tous les supports de communication audiovisuelle.
Donc, rien que dans leur appellation, massacre et kidnapping :
Il s'agit à la base d'un double crime. Inacceptable.
Et pendant ce temps :
toujours des armes.
Toujours des munitions.
Elles ne poussent pas dans nos montagnes, ces armes.
Elles ne sont pas cultivées dans nos jardins.
Pourtant, elles circulent. On les voit tellement qu'elles finissent, on dirait, par devenir légales.
MAIS
D’OÙ VIENNENT-ELLES ?
D'où viennent ces armes qui nous tuent ?
Cette question ne peut plus être un simple slogan.
Une arme qui entre en Haïti emprunte nécessairement une voie.
Une frontière. Un port.
Un aéroport. Une côte.
Un circuit clandestin.
Déterminer précisément les filières, les responsabilités et les éventuelles complicités relève des autorités compétentes et exige des faits vérifiés.
Mais une chose est certaine : la circulation des armes et des munitions soulève directement la question du contrôle du territoire.
L’État doit donc y répondre.
Comment ces armes entrent-elles sur notre sol ?
Quels mécanismes permettent de les détecter ?
Où sont les failles ?
Quelles mesures sont prises pour stopper ce flot de munitions et d'armes illégales qui tuent ?
La population ne peut pas être tenue que de compter ses morts, si toutes ces questions restent sans réponse.
ET LES FEMMES ?
Une image me poursuit.
Celle d’une mère confrontée à la mort de ses enfants.
Une femme porte parfois la vie, la protège avant même d’en connaître le visage, puis consacre des années à la nourrir, à l’éduquer et à l’aimer.
Mais notre droit de nous révolter ne vient pas seulement de la maternité.
Il vient aussi de notre citoyenneté.
Que nous soyons mères ou non, nous sommes avant tout, citoyennes d'un pays.
Et des Fonctionnaires sont payés pour nous sécuriser.
Enseignantes, marchandes, paysannes, étudiantes, professionnelles, entrepreneures, dirigeantes. Nous faisons vivre les familles, les écoles, les marchés, les entreprises et les communautés.
Nous avons donc le droit — et la responsabilité citoyenne — d’exiger que la vie cesse de perdre sa valeur.
QUAND LA MISÈRE RENCONTRE LE BANDITISME
Regardons aussi ces femmes vulnérables faisant la queue pour obtenir quelques billets distribués par un chef de gang.
Les condamner serait facile.
Comprendre ce que cette image révèle est beaucoup plus dérangeant.
Lorsque la pauvreté affame, lorsque l’injustice abandonne et lorsque les institutions ne répondent plus aux besoins élémentaires, celui qui distribue de l’argent peut progressivement occuper l’espace laissé vacant.
La nature à horreur du vide.
N'est-ce pas ?
La misère devient une arme.
L’assistance devient un instrument de pouvoir.
Le criminel se transforme en bienfaiteur.
Voire, en éducateur.
Et l’inacceptable commence à paraître normal.
C’est ainsi que le banditisme cesse d’être seulement une activité criminelle :
il cherche à devenir un ordre social.
Et c’est aussi dans cet environnement de violences naturelles (entre guillemets) que grandissent nos jeunes, filles et garçons.
Certains finissent par assimiler les codes de cette violence, parfois jusqu’à y participer eux-mêmes.
Ne demandons donc pas seulement ce qu’une jeune femme impliquée dans la criminalité transmettra demain à ses enfants. Demandons-nous plutôt :
Qu’avons-nous, collectivement, transmis à cette génération pour qu’une partie d’entre elle en arrive à considérer la violence comme un chemin vers l’argent, la protection, le pouvoir ou la reconnaissance ?
Cela n’excuse aucun crime.
Mais cela nous oblige à regarder le problème dans toute sa profondeur.
Car lorsque la violence se transmet d’une génération à l’autre, elle ne tue plus seulement notre présent : elle commence à façonner notre avenir.
FEMMES DE MON PAYS, QUE FAISONS-NOUS MAINTENANT ?
Je ne demande pas aux femmes de réparer seules ce pays malade.
Je leur demande de ne plus subir ce qui se passe.
Notre indignation doit désormais produire quelque chose.
Peut-être qu'il faut se regrouper dans nos quartiers, nos groupes et associations, nos organisations professionnelles, nos églises, nos universités et nos communautés.
Peut-être aussi par ailleurs, qu'il faut se mettre à
- Exiger publiquement des autorités, des réponses concrètes quant aux circuits d’entrée des armes.
Le contrôle des frontières.
La protection des citoyens et les résultats des institutions chargées de notre sécurité.
Peut- être qu'il faudrait envisager de documenter des cas, chaque fois qu'il est possible de le faire.
- De soutenir les victimes et les familles déplacées.
- De refuser de glorifier la violence, d'arrêter de transformer les criminels en célébrités ou, de cesser de faire circuler, comme de vrais spectacles, les images humiliantes de leurs victimes.
Et surtout, qu'on apprenne à nos enfants que l’argent ne transforme pas un crime en réussite, ni en succès. Et surtout, que la peur ne transforme jamais un criminel en modèle.
Nous avons assez pleuré chacune de son côté.
Notre douleur doit désormais devenir une exigence collective.
Une exigence de sécurité.
Une exigence de justice.
Une exigence de responsabilité.
Femmes de mon pays, il faut se lever.
Pas, contre les hommes.
Pas, non plus, à la place de l’État.
Pas enfin, à la place de la Justice institutionnelle.
Mais, plutôt pour obliger que chacun assume ses responsabilités dans ce chaos rouge du sang innocent.
Femmes
Nous donnons la vie.
Nous faisons aussi vivre un pays.
Et nous refusons désormais de laisser la violence décider de ce qu’il en restera.
Contrôle des frontières et circulation tant de la drogue que des armes illégales
A-
J'étais en Équateur en 2010 invité par le Conseil international des télévisions d'expression française (CIRTEF), dans le cadre d'une formation sur la Protection du Folklore et des traditions populaires, versus protection du droit d'auteur et de la propriété intellectuelle, l'Équateur étant un pays réputé pour son folklore et ses arts traditionnels.
Un peu comme Haïti et la République dominicaine, l'Équateur, d'apparence calme en tant que territoire, est pourtant, sans cesse, bousculé par la Colombie et ses cartels de drogue. Les autorités équatoriennes étaient alors sur les dents avec des cas d'insécurité provoquée, il me semble, par leur voisin colombien où il y a au moins un candidat assassiné à chaque élection.
Toutes les stratégies de mobilisation Anti drogue, anti gangs etc.... sont mises sur pied par les autorités équatoriennes pour scruter chaque personne tant aux frontières terrestres que dans les aéroports.
B-
D'un autre côté, j'étais en République dominicaine, pays voisin d'Haïti, pour un séjour d'études en anthropologie, en politique et gestion culturelle consacrées à notre région. J'ai eu le privilège un soir, de circuler en voiture afin de voir, d'observer certains quartiers. Quand soudain, je suis tombé sur des affiches énormes où l'on fait la promotion pour la vente d'armes de guerre.
Je précise bien :
Comme au supermarché, ou comme dans une boutique, on vend des armes de guerre chez nos voisins. Mais, il n'y a rien de nouveau sous le soleil, me diriez-vous, d'autres pays ont cette pratique aussi ....
Bref.
Sauf qu' à l'instar de tous ces autres produits dominicains divers, et parmi eux, des produits alimentaires pas toujours de bonne qualité, ces armes de guerre ont besoin eux aussi, d'un nouveau marché pour s'écouler.
Pour être vendues.
C'est une question, dans un premier temps, purement économique mais qui aura des incidences criminelles sur les deux (2) parties de l'île. Hélas.
Question :
Quel est le meilleur marché pour consommer ces armes en vente en terre dominicaine,
à votre avis ?
Réponse : Haïti.
Nous partageons le même territoire.
Avec notre frontière ouverte comme un cul d'ange, il existe entre Haïti et la République dominicaine, plus d'une centaine de kilomètres de frontière bien surveillés côté dominicain, entre le Nord'Est et le Sud'EST, en passant par le Plateau central, mais toutes, des zones frontalières absolument libres et souvent, sans contrôle du côté haïtien. L'État chez nous est traditionnellement complice et responsable du fait que la mer haïtienne, la frontière terrestre, les ports et les aéroports, entre Haiti et son voisin dominicain soient hors de tout contrôle étatique national, côté haïtien, où par le biais de notre irresponsabilité et de notre complicité, nous livrons notre souveraineté aux hasards et à l'inconnu baudelairien (ici, je ne peux que faire de la poésie ... ).
On vient justement de le voir dans ce texte. Il existe un rapport entre la souveraineté et la protection des frontières diverses. Dossier extrêmement complexe. À ce stade, le rôle actif et sous terrain, de nos élites économiques et politiques est mis en jeu. Leur crédibilité est devenue, on imagine, la risée déjà du voisin qui ne s'imagine pas qu'un peuple et un territoire puissent être quasiment livrés rien que pour pour un sou. J'ai failli dire pour un peso...
Ainsi, un mécanisme ayant peut-être joué probablement, dans la capacité de structuration et d'organisation logistique, des gangs criminels actuels étant donné leurs liens stratégiques entre l'intérieur et l'extérieur. Étant donné aussi, leur cartographie et leur méthode (leur mode); de déploiement. Rien que pour tuer et déstabiliser leur pays.
Pire, on ne peut rien reprocher au voisin dominicain dans ce cas. Parce que s'il y a un idiot qui donne aveuglément, celui qui ne profite pas de sa générosité naïve, n'est qu'un vulgaire imbécile.
C-
Il m'est arrivé aux États-Unis cette fois, à la fin des années 1990, de vivre une expérience différente mais avec les mêmes incidences sur notre sécurité et notre souveraineté.
J'ai découvert dans cette ville, comme je venais juste d'arriver aux États-Unis, que les agents de sécurité déployés à Pompano Beach, par exemple, ville côtière de la Floride, située au Nord'Est de Fort Lauderdale, à cette époque, étaient de véritables policiers "noirs" et de vrais colosses.
Mon interlocuteur m'expliqua alors qu'il y a une époque où un individu (son nom ne m'avait jamais intéressé) de la diaspora haïtienne s'amusait, les yeux bandés, à faire embarquer et à transporter des armes et des munitions vers Haiti régulièrement. Quand les autorités américaines ont voulu l'arrêter, il n'a pas hésité à tirer tel un forcené, sur la police américaine pour résister. C'était bien compté mal calculé.
Il sera donc purement et simplement abattu. Solidarité haïtienne oblige, il y a eu des manifestations violentes de protestations dans ce quartier-là et la police n'avait d'autre choix en retour, que de déployer à ce moment- là, une force de dissuasion supérieure à la normale.
Ici, se joue dès lors, le rôle d'une certaine frange de la diaspora haïtienne en général, dans le climat d'insécurité en Haïti et dans la circulation des armes illicites et illégales chez nous.
L'exemple d'un chef de gang dangereux déporté d'Haïti, cela ne fait pas longtemps, vers les États-Unis, après qu'il ait été arrêté en prison même, précisément, au Pénitencier national, permet de poser une autre problématique de la criminalité urbaine effrayante dans notre pays, il s'agit de la mauvaise gestion des prisons, cette fois, où les dealers de drogue et les criminels, si l'on en croit les témoignages d'anciens prisonniers, sont, on ne peut plus , libres de leurs mouvements criminels, alors qu'ils sont en prison et qu'ils auraient dû être placés sous haute protection.
Autant, la gestion des conducteurs de motocyclette en Haïti pourrait avoir des incidences majeures sur le contrôle de l'insécurité en Haïti, autant la gestion des prisons et de certains prisonniers, surtout parmi ceux qui ont un compte bancaire bien garni ou qui gère ce compte bancaire, tout en étant encore bien logé, en prison, tout cela serait d'un grand apport à l'amélioration de l'insécurité en Haïti.
La dernière question qu'on devrait se poser est celle-ci ?
Pour qui travaillent les gangs criminels chez nous et à qui profite le crime ?
Pas de réponse.
Quand le Bicentenaire, le centre ville est livré à lui-même, qui emporte le gros lot ?
Personne ne sait.
Ce qui est sûr : De l'autre côté de la mer, donc, de l'autre côté de Village de Dieu, de l'autre côté du Théâtre national d'Haïti, il y a d'abord la mer, l'horizon, certes.
Mais, la position géographique et géopolitique d'Haïti, fait que de nombreux autres pays se situent pas très loin de notre territoire. Leurs citoyens, pas toujours des saints, pas non plus des anges, posent illégalement leurs petits avions, de jour comme de nuit, sur notre sol. Ils ont ainsi le contrôle de toute la côte maritime d'Haïti, depuis le centre ville de Port au Prince (la zone du Bicentenaire) jusqu'à celle du département du Sud'EST, notamment, entre Côte de Fer et Bainet, Marigot, avec bien sûr, un focus sur Jacmel.
Quel lien existe-t-il le soir par exemple, entre l'île à Vache, dans le Sud d'Haïti, non loin des Cayes et la Jamaïque par exemple ?
Personne ne sait.
Et quelque chose qui a été expérimenté depuis les années 1990, il se trouve que personne ne peut dire non plus, ce que transportent les petits avions qui volent depuis les Territoires de notre région, jusque sur notre sol, et tout cela, hors de tout contrôle des institutions compétentes de l'Etat haïtien ?
Pour finir, que veut-on faire exactement de notre pays ?
Où allons-nous ?
Comment éviter le pire que ce qui s'est produit récemment à Kenscoff ?
Et surtout, enfin, sommes prêts à agir et à sortir du pétrin dans lequel nous avons mis ce pays ?
Et quel avenir nous attend?
