Quand le trône défie l'autel

L'histoire des civilisations démontre que la concentration du pouvoir mène inévitablement à sa corruption si aucune force contraire ne vient en limiter l'exercice.

Par Islam Louis Etienne
09 sept. 2026 — Lecture : 6 min.
Quand le trône défie l'autel

Collège Regina Assumpta
Photo : Fédération des Anciens de Regina Assumpta (F.A.R.A.)

L'histoire des civilisations démontre que la concentration du pouvoir mène inévitablement à sa corruption si aucune force contraire ne vient en limiter l'exercice. Dans son œuvre magistrale : « De l'esprit des lois », le  philosophe des lumières Montesquieu posait ce principe fondamental de la science politique : « Pour qu'on ne puisse abuser du pouvoir il faut que, par la disposition des chose, le pourvoir arrête le pouvoir ». Cette mécanisme des contre-pourvoir ne s'applique pas uniquement aux institutions étatiques ; elle convoque  également les autorités morales et spirituelles d'une Nation.

Le récent mélodrame du Cap-Haïtien offre une illustration tragique et paradoxale de cette dynamique à travers le saccage des structures du Collège Régina Assumpta par le pouvoir politique haïtien. Face à cette démonstration de force brutale et sauvage contre un bastion du savoir fondé par Mgr Albert- François Cousineau, le pouvoir religieux/s le peuple de Dieu et la communauté  éducative capoise, aux abois, attendaient des paroles d'apaisement pour calmer leurs inquiétudes et raffermir leur espoir.

Dès lors, comment analyser la faillite du mécanisme de Montesquieu lorsque le contre-pouvoir spirituel abdique face à un absolutisme politique débridé ? Il s'agira d'abord d'analyser la nature despotique de l'action étatique au Cap-Haïtien à la lumière de la philosophie de Montesquieu, avant d'explorer la portée philosophique de l'inertie du pouvoir religieux, pour enfin situer cette crise dans la trajectoire historique des relations de pouvoir en Haïti.

L'assaut physique mené par l'État haïtien contre les infrastructures du Collège Régina Assumpta du Cap-Haïtien, après six heures du soir, sous le fallacieux prétexte, de travaux de voirie, incarne même la définition du pouvoir politique débridé selon Montesquieu. Pour le philosophe, le despotisme se caractérise par l'absence de lois fixes et par le règne de la volonté arbitraire du Prince ou de l'exclusive. En déployant des excavatrices pour détruire le patrimoine éducatif plutôt qu'en privilégiant des solutions d'ingénierie concertées et respectueuses des institutions, le pouvoir politique a agi selon une logique de force pure. Cette violence d'État témoigne d' une absence totale de régulation interne ou au nom de la continuité de l'État, une administration détruit avec rage, violence et méchanceté ce qu'une administration antérieure avait autorisé  en toute conscience et indépendance.

Les grandes festivités de l'inauguration du Collège Régina Assumpta du Cap-Haïtien. Des faits importants, marquants, significatifs et historiques.

L'espace occupé actuellement par le Collège Régina Assumpta a été gracieusement offert à Mgr Cousineau pour continuer ses œuvres apostoliques par le professeur et ancien président provisoire Pierre Eustache Daniel Fignolé pour la construction d' une école  de jeunes filles. Toutes les formalités légales et administratives ont été remplies avec un plan d'arpentage de la propriété et une autorisation de construction de la Mairie du Cap-Haïtien sans aucune restriction. Dans un pays sérieux, on aurait  retrouvé une copie fidèle de ces documents dans le musée de la ville; il en serait de même du plan d'urbanisation.

L'inauguration officielle des premiers bâtiments a eu lieu avec faste et rayonnement en 1960, en présence de toutes les autorités civiles, militaires, politiques judiciaires, éducatives et religieuses, sans aucune contestation ni réticence, deux ans après la fondation de l'école qui a commencé ses activités dans une maison privée au Carénage sous la dénomination de « Kay Monsèyè ». C'est à partir de cette inauguration en fanfare que l'institution prit le nom de Collège Régina Assumpta. 

Toutes les Congrégations religieuses du département du Nord (Frères, Soeurs et Prêtres+) conduites par Mgr Cousineau avaient pris part à cette inauguration. Il en était de même de certaines grandes familles capoises. De nombreux discours venant de tous les secteurs avaient marqué la solennité de l'événement. Cette école est une institution catholique.

Mgr Cousineau qui avait lui-même enseigné dans cette institution à ses débuts, avait confié sa direction à la Congrégation des Soeurs de Sainte-Croix (CSC).

Il est certain que les différentes personnalités qui avaient participé à cette célébration inaugurale ont toutes disparu, mais elles ont été remplacées par d'autres personnalités avec les mêmes pouvoirs au nom de la continuité de l'État et des institutions. Elles étaient toutes présentes à la fête au moment de la célébration mais il n'y a personne au moment de la casse pour contrecarrer la démolition même par respect pour le nom de Mgr Cousineau et le pouvoir  reconnu de l'église catholique dans la cité !

C'est justement pour empêcher ces dérives que Montesquieu avait préconisé la présence de corps intermédiaires capables de faire peser un frein moral et légal sur la passion et la folie des dirigeants qui se croient toujours sur scène pour jouer du théâtre avec l'avenir d'une jeunesse avide de savoir.

L'école, espace de formation de la raison et de la conscience citoyenne, aurait dû être sanctuarisée, protégée par des barrières invisibles mais puissantes du droit et du respect institutionnel.

Cependant le mécanisme de régulation théorisé par Montesquieu s'est brisé au Cap-Haïtien en raison de l'effacement du pouvoir religieux. L'église catholique, forte de son autorité morale et de sa légitimité historique, dispose du poids nécessaire  pour se constituer en contre-pouvoirs et arrêter l'arbitraire étatique. Pourtant aucune position publique connue n 'a été prise par la hiérarchie cléricale. Sur le plan philosophique, ce lourd silence ne peut être interprété comme une simple neutralité. En écho à l'éthique de la responsabilité développée par Hans Jonas, le pouvoir spirituel porte le devoir de protéger le legs de  ses bâtisseurs, en l'occurence Mgr Cousineau. Ne pas élever la voix face à la destruction de sa propre institution revient à désarmer la seule force morale capable de rivaliser avec la force matérielle de l'État.

 En s'abstenant d'intervenir, le pouvoir religieux valide implicitement la prééminence de la brutalité politique sur le droit, transformant le silence en une forme de complicité passive.

Ce constat de démission est d'autant plus saisissant qu'il rompt brutalement avec la mémoire historique d'Haiti. Le pouvoir religieux y a souvent incarné par le passé le rôle de contre-pouvoir d'urgence dans les moments de vacances démocratiques ou de dictature. On se souvient de l' église dans les années 1980 qui, portée par la conférence des évêques et des mouvements prophétiques, s'était dressée contre le régime de Jean Claude Duvalier, illustrant parfaitement la thèse de Montesquieu où la foi devenait le rempart de la liberté. L'inertie observée dans le dossier du Collège Régina Assumpta marque donc une inversion historique et une atrophie institutionnelle. Privrée de son rôle d'arbitre et de guide de la cité, la société haïtienne se retrouve face à un vide systémique effrayant : lorsque le parlement n'existe pas, les tribunaux sont impuissants et que l'église se tait, plus aucun pouvoir n'est en mesure d'arrêter l'hémorragie destructrice et de freiner l'anarchie d'un pouvoir politique  débridé.

En définitive, le sort tragique réservé aux structures du Collège Régina Assumpta du Cap-Haïtien met en lumière la fragilité d'une société privée de ses contre-pouvoirs naturels. La destruction orchestrée par l'État valide les craintes de Montesquieu quant à la nature expansive et abusive d'un pouvoir politique qui ne rencontre aucune limite dans  sa déraison et  dans sa folie furieuse de destruction. Mais la véritable tragédie de ce dossier réside non seulement dans le silence du pouvoir religieux mais aussi dans celui du pouvoir œcuménique (même si certains pasteurs  sont obligés de se cacher pour amener leurs enfants dans une école  de confession catholique à la recherche d' une éducation de (qualité) qui ont manqué à leur vocation historique d' autorité régulatrice et protectrice du savoir.

L'effacement de l'héritage de Mgr Cousineau devant les bulldozers de l'État ne symbolise pas seulement la ruine de quelques murs, mais encore l'effondrement du contrat moral qui lie les institutions d'une Nation. Dès que le spirituel renonce à être le gardien de la justice face au temporel, une question cruciale demeure : Vers quelles instances alternatives les citoyens doivent-ils se tourner pour rebâtir les digues de la raison face aux assauts de l'arbitraire?