Haïti : Les élections annoncées face à la toute-puissance des bandits armés

Qu’est-ce que la puissance publique de l’État ?L’État est ce phénomène historique qui organise et régit la société, dont la présence devient de plus en plus incontournable dans nos sociétés modernes.

Par Jean-Marie Beaudouin
09 sept. 2026 — Lecture : 5 min.
Haïti : Les élections annoncées face à la toute-puissance des bandits armés

Opération dans un centre de vote

Qu’est-ce que la puissance publique de l’État ?

L’État est ce phénomène historique qui organise et régit la société, dont la présence devient de plus en plus incontournable dans nos sociétés modernes. L’État a l’initiative de légiférer et de faire appliquer ses lois et ses codes, par lesquels il donne sa tonalité de puissance eu égard à la conduite des citoyens de deux genres dans la cité. C’est à l’État que revient le devoir et la fonction de protéger les vies et les biens, de garantir l’intérêt général, de préserver le bien commun (ressources, forêts, eaux, sous-sol et fonds marins, patrimoines immatériels, etc.), d’assurer l’ordre public, la sécurité nationale et la sûreté intérieure de l’État lui-même. Dans ses différents codes qu’il met au service de la société, l’État prévoit le code criminel ou loi pénale qui est un recueil des infractions et des délits accompagnés des peines correspondantes. Car l’individu qui contrevient aux normes et règles établies, sera puni selon la loi.

L’État ne produit pas seulement des textes juridiques qui ont pour vocation de réguler la cité, mais aussi forme ou construit des structures capables de concourir à leur succès, à leur réussite effective. Des structures répressives au rang desquelles arrive au premier chef la Justice qui est considérée comme le thermomètre de la santé d’une société, et qui atteste l’évolution du progrès social humain à l’échelle nationale. Suivent l’armée, la police et les différents services de renseignement et de sécurité, militaire et police compris. Le gouvernement, lui, est l’organe exécutif de l’État ; il met en œuvre les lois de la République, dirige l’administration et conduit la politique nationale au bénéfice de la communauté. Au regard de la législation nationale, l’État incarne la puissance et l’autorité sur toute l’étendue de son territoire : il hait le crime organisé auquel se rattachent la piraterie, le banditisme, la contrebande et le trafic de stupéfiants comme bras armés. L’État ne négocie pas avec ces catégories de citoyens dénaturés qui ne cherchent qu’à nuire l’ordre public, qu’à déstabiliser la société au profit des intérêts particuliers. Même quand il existe un groupe social idéologique qui choisit la voie de la lutte armée comme stratégie pour atteindre des objectifs politiques ou révolutionnaires, l’État doit le combattre jusque dans ses derniers retranchements. Toutefois, s’il s’avérait que la guérilla présente un rapport de force militaire non moins important, alors le gouvernement pourrait s’assoir avec ses chefs en vue de trouver une solution partagée pour maintenir la stabilité de l’État et pour préserver l’ordre public. Nous semblons présenter brièvement l’anatomie du phénomène qu’est l’État, sur la base de laquelle nous allons avancer sur le sujet que nous avons librement posé en titre comme une thématique cruciale qui domine l’actualité nationale depuis quelque temps, ou plutôt depuis l’arrêté du 24 mars 2026 adopté par l’actuel gouvernement.

Nous partons du principe fondamental que l’exercice du droit de vote est un acte civique libre qui a lieu dans le cadre des élections libres, également. Nous pensons que c’est injuste de demander aux nationaux de l’intérieur d’exercer librement leur droit de citoyen dans un pays occupé non pas par la force publique, c’est-à-dire nos agents de l’ordre prennent le contrôle de certaines artères et de certaines villes à des fins de sécurité publique ; mais occupé par des bandits et des gangs armés. Des individus qui n’obéissent à aucune règle ni loi ; ils ne craignent ni les dépositaires de l’autorité de l’État, ni les autorités morales. Le crime est pour eux leur assurance-vie permanente : ils ont un bilan monstrueux estimé à des dizaines de milliers de victimes mortelles pour la plupart des citoyennes et des citoyens des classes populaires. Les routes principales, allant de Port-au-Prince vers le Nord et le Sud, sont bloquées et contrôlées par les bandits criminels qui arnaquent les usagers, les camions, les autobus et les passagers. Cela depuis 5 ans durant.    

L’État d’Haïti n’a plus de chef d’État depuis l’assassinat du président Jovenel Moïise, le 7 juillet 2021. L’État n’a plus de philosophie, ni de doctrine ni de stratégie ; il perd ses dents et renonce à son monopole de la violence légitime. Le délitement progressif de l’appareil de l’État favorise l’émergence des groupes armés illégaux (voyous, malfrats, bandits, malfaiteurs, gangsters) qui appliquent à la lettre le vieil adage selon lequel « La nature a horreur du vide ». Les autorités constituées et établies, théoriquement sinon que de nom, ont une telle peur des bandits armés qu’elles abandonnent le Palais National, la Primature de la République d’Haïti sise au Bicentenaire, ainsi que les Ministères se trouvant au centre-ville de Port-au-Prince. Les plus hautes autorités de la République se réfugient à Pétion-Ville, seule ville de la capitale d’Haïti tenue en respect face aux menaces criminelles des bandits et des gangs armés.

D’autre part, l’on observe aussi que les mots d’ordre de grève lancés par l’organisation criminelle « Viv ansanm » sont respectés par les administrations publiques à 90% : l’absence quasi-totale des fonctionnaires publics à l’occasion. Les autorités de l’État sont au courant de la situation dangereuse à laquelle les habitants sont exposés, et elles voient les bandits à l’œuvre devant les postes de péage illégaux installés sur les grands axes routiers de Port-au-Prince et ses périphéries. Aucune intervention des forces de l’ordre n’est envisagée en vue de mettre fin à cette pratique illicite d’escroquerie et de rançonnage. En réalité, les bandits et les gangs armés dominent la géographie du pays notamment les départements de l’Ouest et de l’Artibonite ; ils font la loi dans la cité : ils ferment des quartiers et des ports maritimes quand il leur plaît. Les malfaiteurs hors-la-loi se dotent de leur propre fédération criminelle qu’ils dénomment « Viv ansanm » ou vivre ensemble, par laquelle ils communiquent avec leurs homologues assassins et font passer leur mot d’ordre criminel. Il existe pourtant des autorités fantômes qui annoncent des élections générales prévues pour la fin de l’année en cours, disent-elles, alors qu’elles tremblent à la vue des bandits dont elles sont incapables de maîtriser ou d’agir contre. L’État se vide donc de ses substances existentielles notamment son organe exécutif, le gouvernement de la République d’Haïti qui s’éteint avec le vide institutionnel qu’il a lui-même créé.

Le gouvernement fantoche et sans légitimité, dont la vacuité intellectuelle et culturelle saute aux yeux, et le Conseil électoral provisoire, dont la démarche est tout aussi chancelante que morne, sont les seuls à entrevoir la factualité des élections face à la toute-puissance des malfaiteurs, des bandits et des gangsters. L’actuel gouvernement de la République représente la manifestation classique de l’appauvrissement de la pensée critique ; et les puissances étrangères, qui n’ont montré aucun désir d’aider Haïti, en trouvent un poids facile pour l’instrumentalisation au service de leurs intérêts politiques voilés. Dans de telles conditions ainsi décrites, tenir des élections serait en décalage avec les préoccupations cruciales de la population à l’échelle nationale, dont la survie est cruellement menacée par les exactions des criminels à sandales (sapat) qui agissent apparemment au nom des criminels à cravate (kòl). Telles sont les observations que nous avons bien voulu partager avec les lectrices et les lecteurs du quotidien Le Nouvelliste.           

 Jean-Marie Beaudouin

Septembre 2026 ; coifopcha@yahoo.fr