(Pourquoi les États fragiles doivent construire les conditions institutionnelles, sociales et cognitives d’une coexistence pacifique)
La paix est souvent pensée comme l’absence de guerre. Cette définition est nécessaire, mais elle est insuffisante. Une société peut ne pas être officiellement en guerre tout en vivant dans la peur, la méfiance, l’exclusion, la violence quotidienne ou l’injustice. La coexistence pacifique suppose donc davantage que le silence des armes. Elle suppose la capacité de personnes et de groupes différents à vivre ensemble malgré leurs différences, à résoudre leurs désaccords sans recourir à la violence et à reconnaître l’existence de règles communes permettant à chacun de préserver sa dignité. Cette question devient particulièrement importante dans les États fragiles. Dans ces sociétés, les institutions peuvent être faibles, les services publics insuffisants, les inégalités importantes et la confiance entre citoyens et institutions profondément détériorée. La question fondamentale devient alors : Comment construire une coexistence pacifique lorsque les institutions censées organiser cette coexistence sont elles-mêmes fragilisées ? C’est à cette question qu’il faut répondre.
A. La coexistence pacifique n’est pas la simple absence de conflit
Le conflit fait partie de toute société. Des individus peuvent avoir des intérêts différents. Des communautés peuvent avoir des visions différentes de l’avenir. Des partis politiques peuvent défendre des programmes opposés. Des groupes religieux peuvent avoir des conceptions différentes de la société. Des territoires peuvent avoir des priorités différentes. Le problème n’est donc pas l’existence du désaccord. Le véritable problème apparaît lorsque le désaccord devient :
a- violence ;
b- exclusion ;
c- vengeance ;
d- discrimination ;
e- intimidation ;
f- destruction des institutions.
Une société démocratique ne cherche donc pas nécessairement à supprimer les conflits.
Elle cherche à transformer les conflits en désaccords institutionnellement gérables. C’est une distinction fondamentale.
B. Le premier fondement : l’existence de règles communes
Aucune coexistence pacifique durable ne peut fonctionner sans règles. Les citoyens doivent savoir : ce qui est permis; ce qui est interdit ; ce qui est protégé ; ce qui est sanctionné. C’est ici que l’État de droit devient essentiel. Lorsque les règles sont appliquées de manière arbitraire, la confiance disparaît. Lorsque certains citoyens semblent bénéficier d’une justice différente, le sentiment d’injustice augmente. Lorsque les institutions ne sanctionnent pas les violences, les individus peuvent progressivement considérer la violence comme un moyen légitime de résoudre leurs différends. La paix commence donc aussi dans les tribunaux, dans les administrations, dans les commissariats et dans les institutions publiques. La coexistence pacifique est en partie une architecture juridique.
C. Le deuxième fondement : la confiance
Une société peut posséder des lois sans posséder la confiance nécessaire à leur application. Cependant, la confiance constitue une infrastructure sociale fondamentale. Un citoyen doit pouvoir croire que :
a- l’institution publique appliquera la règle ;
b- le tribunal entendra sa cause ;
c- la police le protégera ;
d- l’administration traitera son dossier ;
e- son voisin respectera ses droits ;
f- son adversaire politique acceptera les règles du jeu.
Lorsque cette confiance disparaît, chaque groupe cherche progressivement à construire ses propres mécanismes de protection. La société se fragmente. La coexistence devient alors beaucoup plus difficile.
D. Les États fragiles connaissent une crise particulière : la fragmentation sociale
Dans un État institutionnellement fragile, plusieurs appartenances peuvent devenir concurrentes : famille, quartier, communauté, religion, parti politique, groupe économique, territoire ou réseau social. Lorsque l’État ne parvient plus à produire suffisamment de confiance collective, les individus peuvent se réfugier dans des appartenances particulières. Le « nous » national devient plus faible. Le « nous » communautaire devient plus fort. Cette évolution n’est pas nécessairement négative en elle-même. Les communautés constituent souvent des espaces importants de solidarité. Le problème apparaît lorsque l’appartenance communautaire devient incompatible avec la reconnaissance de l’autre. La coexistence pacifique exige donc de construire simultanément : des identités particulières fortes et une identité civique commune.
E. Le rôle de l’éducation : apprendre à vivre avec la différence
La coexistence pacifique ne s’improvise pas. Elle s’apprend. L’école doit donc enseigner non seulement les mathématiques, les sciences et les langues, mais également les compétences nécessaires à la vie collective. Un système éducatif devrait apprendre aux jeunes à :
a- écouter ;
b- argumenter ;
c- accepter la contradiction ;
d- distinguer l’adversaire de l’ennemi ;
e- respecter les différences ;
f- résoudre les conflits ;
g- vérifier les informations ;
h- refuser la violence comme moyen politique.
Cette dimension rejoint directement la réflexion sur la civilisation du discernement. Une population incapable de distinguer le fait de la rumeur, le désaccord de la haine et la critique de la violence devient particulièrement vulnérable à la polarisation.
F. La dimension cognitive de la paix
La coexistence pacifique possède également une dimension cognitive. Une population peut être manipulée par :
a- la désinformation ;
b- les théories complotistes ;
c- les discours de haine ;
d- la propagande ;
e- les contenus artificiellement générés ;
f- les campagnes d’influence.
À l’ère de l’intelligence artificielle, cette question devient encore plus importante. Une vidéo falsifiée peut provoquer une réaction collective. Une fausse information peut alimenter une tension communautaire. Un récit construit artificiellement peut transformer un désaccord politique en conflit social. La paix exige donc également une sécurité cognitive. C’est ici que la notion de souveraineté cognitive prend toute son importance. Un État doit être capable de produire, vérifier et contextualiser ses propres informations stratégiques. Il doit pouvoir comprendre les mécanismes qui influencent sa population. Il doit surtout développer une population capable de résister à la manipulation.
G. Les institutions religieuses et la coexistence
Dans les États fragiles, les institutions religieuses peuvent également jouer un rôle important. Églises, mosquées, temples et autres communautés religieuses disposent souvent d’une présence locale considérable. Elles peuvent contribuer à :
a- l’éducation ;
b- la solidarité ;
c- la médiation ;
d- l’accompagnement social ;
e- la réconciliation ;
f- la promotion de la dignité humaine.
Mais cette contribution exige une condition essentielle : aucune institution religieuse ne devrait transformer la différence de croyance en justification de l’exclusion ou de la violence. La foi peut être une force de cohésion lorsqu’elle encourage la dignité, la responsabilité, le pardon et la solidarité. Elle devient dangereuse lorsqu’elle est instrumentalisée pour empêcher le dialogue. La coexistence pacifique exige donc un dialogue interreligieux fondé sur la reconnaissance mutuelle.
H. De la coexistence à la coopération
La paix devient plus solide lorsque les groupes ne se contentent pas de ne pas se combattre. Ils commencent à travailler ensemble. C’est pourquoi les politiques de paix devraient rechercher des projets communs. Une communauté peut collaborer avec un autre pour :
a- construire une école ;
b- développer un marché ;
c- protéger une source d’eau ;
d- restaurer un environnement ;
e- créer une activité économique ;
f- organiser un programme de jeunesse ;
g- développer un projet numérique.
La coopération crée progressivement des intérêts communs. Et les intérêts communs créent des raisons supplémentaires de préserver la paix.
I. La paix doit devenir une politique publique
Dans les États fragiles, la paix ne devrait pas être uniquement confiée aux négociations politiques après l’apparition d’une crise. Elle doit devenir une politique publique permanente. Cela implique notamment :
1. Prévention
Identifier les tensions avant leur transformation en violence.
2. Médiation
Créer des mécanismes accessibles de résolution des conflits.
3. Justice
Garantir une réponse institutionnelle crédible aux violations.
4. Inclusion
Réduire les mécanismes d’exclusion économique, territoriale et sociale.
5. Éducation
Développer la culture civique et l’esprit critique.
6. Information
Renforcer la résilience face à la désinformation.
7. Développement
Créer des opportunités économiques réduisant les incitations à la violence.
8. Prospective
Identifier les risques futurs susceptibles d’affecter la cohésion sociale. La paix devient alors une véritable infrastructure nationale.
J. Le cas d’Haïti : reconstruire le « nous »
Pour Haïti, cette réflexion possède une importance particulière. La crise ne peut pas être réduite à une question sécuritaire. Elle comporte également une dimension institutionnelle, économique, sociale, éducative et cognitive. La reconstruction de la coexistence pacifique devrait donc viser à restaurer progressivement un principe simple : Nous pouvons être différents sans devenir ennemis. Cela implique de reconstruire les institutions, mais également les relations sociales. Il faut réapprendre à discuter. Réapprendre à écouter. Réapprendre à travailler ensemble. Réapprendre à faire confiance. Réapprendre à désapprouver sans détruire. Et surtout, réapprendre à considérer l’autre citoyen non comme une menace, mais comme une partie de la même communauté politique.
K. Vers une doctrine de coexistence pacifique pour les États fragiles
Il serait possible de construire progressivement une véritable doctrine de coexistence pacifique appliquée aux États fragiles autour de sept capacités : Comprendre les causes des tensions. Prévenir leur transformation en violence. Dialoguer avant la rupture. Médiatiser les conflits. Juger les violations selon des règles communes. Coopérer autour d’intérêts partagés. Anticiper les nouvelles sources de fragmentation. Cette doctrine aurait une caractéristique essentielle : elle ne considérerait pas la paix comme un état final, mais comme une capacité institutionnelle et sociale à entretenir continuellement.
En définitive, la coexistence pacifique n’est pas une faiblesse. Elle n’est pas non plus l’absence de convictions. Elle est la capacité de vivre avec la différence sans transformer cette différence en violence. Pour les États fragiles, cette capacité est une question de survie. Il faut reconstruire les routes, les écoles, les hôpitaux et les administrations. Mais il faut également reconstruire quelque chose de moins visible : la confiance. Car un pays peut reconstruire ses infrastructures et continuer à être profondément fragmenté. Il peut recevoir des milliards d’aide et rester incapable de produire une paix durable. Il peut adopter de nouvelles lois et continuer à vivre dans la violence. La paix durable exige donc une transformation plus profonde : des institutions capables de faire respecter les règles, des citoyens capables de vivre avec la différence, des communautés capables de coopérer et une société capable de discerner les manipulations qui cherchent à la diviser. C’est pourquoi la coexistence pacifique doit être pensée simultanément comme une question juridique, institutionnelle, sociale, éducative, économique et cognitive. Dans cette perspective, la souveraineté cognitive n’est pas étrangère à la construction de la paix. Une société capable de comprendre ses propres fractures, de produire ses propres diagnostics, de vérifier les informations qui circulent en son sein et d’anticiper les risques de fragmentation possède déjà une partie des instruments nécessaires pour protéger sa cohésion. La véritable paix ne consiste donc pas seulement à empêcher les citoyens de se combattre. Elle consiste à créer les conditions dans lesquelles ils ont davantage de raisons de vivre ensemble, travailler ensemble et construire ensemble. Et peut-être est-ce là l’une des grandes missions du développement des États fragiles : transformer la coexistence imposée en coexistence choisie, la méfiance en confiance et la fragmentation en coopération.
Me Jonel Dilhomme, Av.
Chercheur en droit international et gouvernance globale
Analyste de la prospective appliquée aux États fragiles et à l’avenir d’Haïti
Chercheur sur la Théorie générale de la souveraineté cognitive appliquée aux États fragiles
Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti
Courriel : Jonel.dilhomme30@gmail.com
Références sélectives
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