(De la vision à la trajectoire : penser l’avenir d’Haïti sans fuir les urgences du présent)
Il est facile de donner un nom à l’avenir. Il est beaucoup plus difficile de construire la méthode qui permettra de l’atteindre. Depuis plusieurs années, les projets à long terme se multiplient. Ils parlent de 2030, de 2050, de 2055 ou de « pays émergent ». Ces horizons sont utiles parce qu’ils obligent une société à regarder au-delà de l’urgence. Mais une question fondamentale demeure : Comment construire scientifiquement l’avenir d’Haïti ? Car un horizon n’est pas encore une stratégie. Une vision n’est pas encore une politique publique. Et un slogan n’est certainement pas une trajectoire de développement. Une véritable Ayiti 2055 devrait donc être conçu comme un système prospectif, scientifique, participatif et évolutif permettant de répondre à une question essentielle : Que devons-nous faire aujourd’hui pour rendre possible le meilleur avenir collectif et éviter les trajectoires les plus dangereuses ?
A. 2055 doit être un horizon prospectif, pas une simple date
La prospective ne consiste pas à prédire l’avenir. Elle consiste à explorer plusieurs futurs possibles afin de mieux préparer les décisions du présent. C’est une distinction fondamentale. Un projet sérieux pour 2055 ne devrait donc pas commencer par : « Voici à quoi ressemblera Haïti en 2055. » Il devrait commencer par : « Quels sont les futurs possibles d’Haïti en 2055, et quelles décisions prises aujourd’hui peuvent influencer ces futurs ? » Cette approche permettrait de construire au moins cinq grandes familles de scénarios.
Scénario 1- La continuité
Les tendances actuelles persistent. Les institutions demeurent fragiles, les crises se reproduisent et les capacités nationales progressent lentement.
Scénario 2 - La stabilisation
Les institutions commencent progressivement à se reconstruire. La sécurité s’améliore, l’État de droit se consolide et les capacités administratives augmentent.
Scénario 3 - La transformation
Haïti réussit une rupture institutionnelle, économique, éducative et technologique. L’État devient plus efficace et l’économie commence à produire davantage de valeur.
Scénario 4 - Le leapfrog
Haïti utilise massivement le numérique, l’intelligence artificielle, les technologies financières, les nouvelles infrastructures énergétiques et les innovations institutionnelles pour contourner certaines étapes traditionnelles du développement.
Scénario 5 - La fragmentation
La crise sécuritaire, économique et institutionnelle s’aggrave, entraînant davantage de déplacements, de pauvreté, de dépendance et de perte de capital humain. La question stratégique devient alors : Que devons-nous faire pour augmenter la probabilité des scénarios de transformation et de leapfrog, tout en réduisant celle de la fragmentation ? C’est cela, faire de la prospective.
B. Le premier impératif : établir un diagnostic systémique
On ne peut pas construire l’avenir d’une société sans comprendre son présent. Mais Haïti ne doit plus être étudiée uniquement secteur par secteur. Il faut construire un diagnostic systémique national. Celui-ci devrait analyser simultanément :
a- la sécurité ; b- les institutions ; c- le droit et la justice ; d- l’éducation ; e- la santé ; f- l’agriculture ; g- l’industrie ; h- l’énergie ; i- les infrastructures ; j- l’économie numérique ; k- l’environnement ; l- la démographie ; m- les migrations ; n- la diaspora ; o- la gouvernance territoriale ; p- la diplomatie ; q- la science et l’innovation ; r- les données nationales ; s- le capital humain ; t- le capital cognitif.
L’objectif serait d’identifier non seulement les déficits, mais également les capacités existantes, les ressources inexploitées et les avantages comparatifs d’Haïti.
C. Construire Ayiti 2055 avec la société, et non uniquement pour elle
Un projet national qui serait élaboré exclusivement dans quelques bureaux risquerait de devenir un document supplémentaire. La prospective doit être participative. Il faudrait donc associer :
a- les universités ; b- les chercheurs ; c- les collectivités territoriales ; d- les entrepreneurs ; e- les organisations professionnelles ; f- la diaspora ; g- les jeunes ; h- les organisations de femmes ; i- les communautés religieuses ; j- les organisations de la société civile ; k- les artistes et acteurs culturels ; l- les ingénieurs et spécialistes du numérique ; m- les administrations publiques ; n- les partenaires internationaux.
Mais participation ne signifie pas simplement organiser des conférences. Il faut construire des mécanismes permanents de consultation, de co-construction et d’évaluation.
D. 2026–2055 : construire une trajectoire plutôt qu’une promesse
Le principal problème d’un horizon 2055 serait de présenter l’avenir comme une destination lointaine sans expliquer le chemin. C’est pourquoi Ayiti 2055 devrait être organisé en plusieurs séquences.
2026–2030 : STABILISER
L’objectif prioritaire serait de reconstruire les conditions minimales de fonctionnement national : sécurité → État de droit → institutions essentielles → énergie → données publiques → infrastructures critiques. Sans stabilisation, aucune transformation durable n’est possible.
2030–2035 : CONSTRUIRE
Il faudrait ensuite renforcer : éducation → santé → agriculture → industrie → justice → administration numérique → infrastructures. Cette période devrait permettre de transformer la stabilisation en capacités productives.
2035–2045 : TRANSFORMER
Haïti pourrait alors accélérer : industrialisation → innovation → exportations → urbanisation maîtrisée → capital humain → économie numérique. L’objectif ne serait plus seulement de reconstruire ce qui existe. Il serait de construire ce qui n’existait pas.
2045–2055 : ACCÉLÉRER
Cette dernière phase pourrait être consacrée à : technologies avancées → économie de la connaissance → intelligence artificielle → intégration régionale → compétitivité internationale → souveraineté cognitive. Ainsi, 2055 devient une destination stratégique construite progressivement, et non une fuite vers un futur abstrait.
E. La souveraineté cognitive comme infrastructure du projet
C’est ici que ma réflexion sur la Théorie générale de la souveraineté cognitive appliquée aux États fragiles prend toute son importance. Un pays ne peut pas construire durablement son avenir s’il dépend constamment d’autres acteurs pour : définir ses problèmes ; produire ses diagnostics ; interpréter ses données ; concevoir ses politiques publiques ; développer ses technologies ; évaluer ses résultats.
La coopération internationale restera indispensable. Mais elle doit progressivement évoluer : de la dépendance vers le partenariat ; de l’assistance vers la co-production ; de la consommation de solutions vers l’adaptation ; de l’adaptation vers l’innovation. Un véritable Ayiti 2055 devrait donc construire un capital cognitif national capable d’observer, comprendre, anticiper, expérimenter et produire.
F. Les indicateurs doivent permettre de mesurer le chemin
Un projet prospectif sans indicateurs risque de devenir une déclaration d’intention. Chaque grande ambition devrait être associée à des indicateurs mesurables. Par exemple : Éducation : qualité, accès, compétences, recherche. Justice : délais, accès, indépendance, exécution des décisions. Économie : productivité, investissements, exportations, emplois. Gouvernance : qualité institutionnelle, transparence, efficacité administrative. Technologie : connectivité, innovation, infrastructures numériques, adoption de l’IA. Capital humain : formation, emploi, retour des compétences de la diaspora. Souveraineté cognitive : production scientifique, données nationales, capacités d’expertise et production locale de solutions. Le tableau national des indicateurs devrait être régulièrement révisé.
G. Une gouvernance adaptative jusqu’en 2055
Un projet conçu en 2026 ne peut pas prévoir exactement le monde de 2045 ou de 2055. Les technologies changeront. Le climat changera. La démographie changera. L’économie mondiale changera. Les rapports de puissance changeront. La méthode doit donc être adaptative. Ayiti 2055 devrait être réévalué périodiquement à travers : rapports annuels de gouvernance, revues stratégiques quinquennales, évaluation des indicateurs, révision des scénarios, consultations nationales et territoriales. La stratégie resterait ainsi vivante.
En définitive, le véritable défi n’est pas de savoir si Haïti peut imaginer 2055. Elle le peut. Le véritable défi est de savoir si elle peut construire la méthode permettant de passer de 2026 à 2055. C’est pourquoi Ayiti 2055 ne devrait pas être seulement un document. Il devrait devenir une infrastructure nationale de prospective. Une infrastructure capable de produire des diagnostics, d’explorer les futurs possibles, de mobiliser les citoyens, de coordonner les institutions, de mesurer les progrès et de corriger les trajectoires. La formule pourrait être simple : Ayiti 2055 = Vision + Diagnostic systémique + Participation + Prospective + Gouvernance + Capital humain + Souveraineté cognitive + Technologie + Financement + Indicateurs + Évaluation continue.
Le futur d’Haïti ne sera pas déterminé par une seule élection, un seul gouvernement ou un seul projet. Il sera déterminé par notre capacité collective à construire une trajectoire suffisamment robuste pour survivre aux changements politiques, aux crises et aux générations. 2055 ne doit donc pas être une promesse. Il doit devenir une méthode.Et cette méthode doit commencer maintenant.
Me Jonel Dilhomme, Av.
Chercheur en droit international et gouvernance globale
Analyste de la prospective appliquée aux États fragiles et à l’avenir d’Haïti
Chercheur sur la Théorie générale de la souveraineté cognitive appliquée aux États fragiles
Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti
Courriel : Jonel.dilhomme30@gmail.com
Références sélectives
- BERGER, Gaston, « L’attitude prospective », Prospective, n° 1, Paris, Centre international de prospective, 1958.
- GODet, Michel, Manuel de prospective stratégique : une indiscipline intellectuelle, Paris, Dunod, 2007.
- GODet, Michel et DURANCE, Philippe, La prospective stratégique pour les entreprises et les territoires, Paris, Dunod, 2011.
- JOUVENEL, Bertrand de, L’Art de la conjecture, Monaco, Éditions du Rocher, 1964.
- SCHWARTZ, Peter, The Art of the Long View: Planning for the Future in an Uncertain World, New York, Doubleday, 1991.
- MEADOWS, Donella H., MEADOWS, Dennis L., RANDERS, Jørgen et BEHRENS III, William W., The Limits to Growth, New York, Universe Books, 1972.
- SEN, Amartya, Development as Freedom, New York, Alfred A. Knopf, 1999.
- NORTH, Douglass C., Institutions, Institutional Change and Economic Performance, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.
- OSTROM, Elinor, Governing the Commons: The Evolution of Institutions for Collective Action, Cambridge, Cambridge University Press, 1990.
- PUTNAM, Robert D., Bowling Alone: The Collapse and Revival of American Community, New York, Simon & Schuster, 2000.
- WORLD BANK, World Development Report 2017: Governance and the Law, Washington, D.C., World Bank, 2017.
- UNITED NATIONS DEVELOPMENT PROGRAMME, Human Development Report 2020: The Next Frontier—Human Development and the Anthropocene, New York, United Nations Development Programme, 2020.
- UNITED NATIONS, Transforming our World: The 2030 Agenda for Sustainable Development, New York, United Nations, 2015.
- UNESCO, Reimagining Our Futures Together: A New Social Contract for Education, Paris, UNESCO, 2021.
- OECD, Strategic Foresight for Better Policies: Building Effective Governance in the Face of Uncertain Futures, Paris, OECD Publishing, 2019.
- HAÏTI, Constitution de la République d’Haïti du 29 mars 1987, Port-au-Prince, 1987.
- HAÏTI, Plan stratégique de développement d’Haïti : Pays émergent en 2030, Port-au-Prince, République d’Haïti, 2012.
- UNITED NATIONS DEVELOPMENT PROGRAMME, Human Development Report 2021/2022: Uncertain Times, Unsettled Lives—Shaping Our Future in a Transforming World, New York, UNDP, 2022.
