À l’approche des élections, dans les démocraties du monde entier, le débat public devrait normalement porter sur les idées, les programmes, les visions de société et surtout sur les plans de développement proposés par les différents candidats. En Haïti, malheureusement, le débat électoral reste souvent centré sur la personnalité des candidats, leurs parcours, leurs alliances, leurs adversaires ou leurs déclarations, au détriment du contenu de leurs programmes.
La véritable question devrait pourtant être simple : « Candidat, quel est votre plan de développement pour le pays ? »
Qu’il soit juriste, médecin, économiste, homme d’affaires, diplomate, politologue, sociologue ou politicien, le candidat à une fonction élective doit être capable de présenter une vision claire, cohérente et applicable. Son parcours professionnel peut être intéressant, mais il ne constitue pas, à lui seul, un programme de gouvernement.
Un juriste peut connaître parfaitement le droit sans pour autant savoir comment transformer l’économie nationale. Un médecin peut être excellent dans son domaine sans nécessairement disposer d’une stratégie pour industrialiser le pays. Un économiste peut maîtriser les théories économiques sans avoir la capacité de transformer ces connaissances en politiques publiques efficaces. Il en va de même pour un diplomate, un entrepreneur ou un politologue.
Ce qui doit être évalué, ce n’est donc pas uniquement ce que le candidat est, mais surtout ce qu’il propose de faire.
Où est le plan ?
Les journalistes, les créateurs de contenu, les TikTokeurs et les animateurs d’émissions politiques ont un rôle essentiel à jouer dans la transformation du débat électoral haïtien.
Au lieu de demander uniquement aux candidats qui ils sont, avec qui ils travaillent ou ce qu’ils pensent de leurs adversaires, il faudrait leur demander de présenter, chiffres à l’appui, leur plan de développement.
Et surtout, il faudrait les pousser dans leurs retranchements.
Combien cela va coûter ? Où trouver l’argent ? Dans quel délai ? Quelles institutions vont exécuter le programme ? Quels résultats mesurables seront attendus ?
C’est précisément lorsqu’on entre dans ces questions que les discours politiques deviennent souvent beaucoup plus difficiles à soutenir.
La question économique : le véritable test
En Haïti, on peut discuter de presque tous les sujets : sécurité, éducation, santé, justice, agriculture, environnement, infrastructures, diplomatie ou gouvernance.
Mais lorsqu’on arrive à la question économique, le débat devient beaucoup plus sensible.
Pourtant, aucun véritable plan de développement ne peut éviter cette question.
Quel modèle économique pour Haïti ?
Comment augmenter la production nationale ? Comment créer des emplois durables ? Comment développer l’agriculture et l’industrie ? Comment attirer les investissements sans sacrifier les intérêts nationaux ? Comment élargir l’assiette fiscale ? Comment combattre la contrebande et l’économie informelle ? Comment améliorer les recettes de l’État ?
Et surtout : comment répartir les richesses produites afin que la justice sociale devienne une réalité ?
Un candidat qui promet des écoles, des hôpitaux, des routes, des logements et des emplois doit également expliquer comment son gouvernement va financer ces promesses.
La question n’est donc pas simplement : « Que voulez-vous construire ? »
La véritable question est : « Avec quel argent, selon quelles priorités et avec quel mécanisme de financement ? »
La sécurité : des réponses concrètes, pas seulement des slogans
La crise sécuritaire constitue également un autre grand test pour les candidats.
Un candidat est-il favorable à une négociation avec certains groupes armés ? Si oui, dans quelles conditions ? Avec quels interlocuteurs ? Avec quelles garanties ? Quel serait l’objectif d’une telle négociation ?
Et s’il refuse toute négociation, alors il doit répondre à une autre série de questions :
Comment l’État va-t-il rétablir son autorité ?
De combien de policiers le pays a-t-il besoin ? Quelle doit être la taille et la capacité opérationnelle des forces armées ? Faut-il créer ou renforcer une force de type gendarmerie ? Combien cela coûtera-t-il ? Où trouvera-t-on les ressources financières nécessaires ? Comment lutter contre la corruption et l’infiltration des institutions sécuritaires ?
Un candidat sérieux doit pouvoir expliquer non seulement ce qu’il veut faire, mais également comment il compte le faire.
Changeons le paradigme du débat politique
Il est temps de sortir d’un débat politique fondé essentiellement sur l’accusation.
À chaque crise, nous entendons souvent : « C’est la faute du gouvernement précédent », « C’est la faute de la communauté internationale », « C’est la faute des élites », « C’est la faute des opposants ».
Mais une campagne électorale ne devrait pas être uniquement un procès du passé.
Elle doit aussi être une présentation de l’avenir.
La question fondamentale devrait être :
« Vous dites que le système ne fonctionne pas. Très bien. Qu’allez-vous faire pour le changer ? »
Le candidat doit être capable de présenter une feuille de route, avec des priorités, des échéances, des budgets, des mécanismes d’exécution et des indicateurs permettant aux citoyens de mesurer les résultats.
C’est ainsi que le citoyen pourra véritablement comparer les candidats.
Le citoyen mérite mieux
Le peuple haïtien ne devrait pas être condamné à choisir uniquement entre des personnalités, des slogans et des promesses.
Il mérite de connaître les programmes.
Il mérite de savoir comment chaque candidat compte créer des emplois, produire de la richesse, assurer la sécurité, financer l’éducation, réformer la justice, moderniser l’agriculture, développer les infrastructures et renforcer les institutions.
Il mérite surtout de savoir quelle Haïti chaque candidat veut construire et par quels moyens il compte y parvenir.
La prochaine campagne électorale devrait donc être l’occasion de changer profondément le paradigme.
Au lieu de demander seulement :
« Qui êtes-vous, candidat ? »
Demandons-lui :
« Quel est votre plan de développement pour Haïti ? »
Et lorsqu’il répond, poursuivons avec les questions qui dérangent :
Combien ? Comment ? Quand ? Avec quel budget ? Avec quelles institutions ? Et comment les citoyens pourront-ils vérifier que vous avez tenu vos promesses ?
C’est à ce niveau que commence véritablement le débat démocratique.
Haïti n’a pas seulement besoin de candidats capables de parler du changement. Elle a besoin de candidats capables d’expliquer, avec précision, comment ils comptent le réaliser.
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