En Haïti, le système de paiement se trouve dans une impasse rigoureuse, l’économie nationale se trouvant en pleine ère où la technologie constitue un élément incontournable. Malgré un engouement massif pour les moyens numériques d’après une enquête menée par la Banque de la République d’Haïti auprès de six cent deux (602) participants, 60% des répondants utilisent déjà des moyens de paiement électroniques comme MonCash, NatCash, etc., et plus de 90% se disent disposés à intégrer le paiement électronique, pourtant force est de constater que la réalité de tous les jours raconte une autre histoire. La majorité des transactions financières s’exécutent via le cash, que ce soit dans les marchés, les rues, les boutiques de quartier ou les taptaps. Ce constat clair nous amène à confirmer que le numéraire est incontestablement le moyen de paiement le plus dominant dans l’écosystème financier en Haïti.
Selon un document sur les paiements mobiles en Haïti de la Banque de la République d’Haïti (BRH), la circulation fiduciaire n’a cessé de croître, passant de 13% en 2017 à plus de 24,12% en 2023. Ce contraste entre adhésion déclarée et comportement réel constitue le cœur du paradoxe qu’il convient d’élucider dans le souci de la compréhension de ce phénomène. Alors, pourquoi existe-t-il ce décalage entre la volonté d’innover et son adoption réelle par les usagers ?
Ce paradoxe n’est d’ailleurs pas seulement observationnel, il a récemment fait l’objet d’une étude académique rigoureuse. Mombeuil et Aimable (2026), dans une recherche financée par le Fonds BRH pour la Recherche et le Développement (FRD-BRH) et publiée dans le Journal of the Knowledge Economy, ont mené des entretiens auprès de 40 commerçants et des groupes de discussion avec 82 consommateurs à Mirebalais et Hinche. Leurs travaux, présentés lors de la deuxième édition des journées scientifiques du FRD-BRH 2026, apportent un éclairage empirique précieux sur les mécanismes de résistance à l’adoption du paiement mobile.
Les déterminants structurels du paradoxe
Plusieurs facteurs structurels permettent d’éclairer cet écart. Entre autres, le poids colossal de l’économie informelle, qui intensifie l’incompatibilité de traçabilité qu’impose le paiement électronique, l’insécurité et l’instabilité, qui poussent certains usagers vers le cash perçu comme étant plus sûr et plus discret en temps de troubles. À cela s’ajoute une architecture de frais pénalisant le paiement électronique qui, pour information, représente un total de 6 à 7% du montant transféré selon les données récentes publiées par l’économiste P. B. Noël en 2025. L’étude de Mombeuil et Aimable confirme et illustre concrètement ce constat, pour un achat de 250 gourdes réglé via MonCash, le consommateur doit ajouter 19 HTG de frais plus 4 HTG de frais de transfert au commerçant, portant le paiement total à 273 HTG soit près de 9% de surcoût par rapport au prix affiché. Sans surprise, les 40 commerçants interrogés dans cette étude, sans exception, ont cité ces frais comme le principal obstacle à l’acceptation du paiement mobile dans leurs transactions.
Au-delà des coûts, la même étude révèle un second mécanisme fondamental : un cercle vicieux de résistance mutuelle entre commerçants et consommateurs. Les commerçants n’acceptent pas volontiers le paiement mobile parce que les clients le demandent rarement, tandis que les consommateurs n’insistent pas pour l’utiliser parce que les commerçants ne l’affichent pas comme option acceptée — aucun des commerçants interrogés ne disposait d’ailleurs d’une signalétique visible signalant l’acceptation de ces paiements. Ce cercle explique en grande partie pourquoi une intention massive (90%) ne se traduit pas en usage réel : chaque partie attend que l’autre fasse le premier pas. Enfin, la fracture d’accès telle que la connectivité internet instable, la disponibilité limitée des terminaux et les coûts de services continuent de limiter l’usage effectif des outils digitaux, et plus particulièrement dans les zones rurales.
Une volonté d’agir
Plusieurs signaux indiquent une volonté d’agir de façon à contribuer à la modernisation de l’architecture du système de paiement national, car ce dernier représente un levier stratégique pour stimuler l’activité économique, renforcer l’inclusion financière et améliorer la sécurité publique. C’est dans cette optique qu’au préalable la Banque Centrale a mis en place le SPIH ( Système de Paiement Interbancaire Haïtien) ainsi que le PRONAP (Processeur National de Paiement), dans l’objectif de permettre une plus large fluidité transactionnelle scripturale au détriment de l’utilisation du cash, et également d’établir une base d’interopérabilité entre les différents acteurs financiers, un constat renforcé par l’étude de Mombeuil et Aimable, qui rappelle que le paiement mobile existe en Haïti depuis quinze ans (depuis l’initiative Haïti Mobile Money lancée après le séisme de 2010), sans pour autant s’être imposé dans l’environnement financier haïtien. La Banque centrale est également venue avec des mesures réglementaires sur les paiements mobiles, notamment avec la publication de la circulaire 121 concernant les fournisseurs de services de paiements (FSP). Le cadre légal est présent ainsi que les différentes initiatives mises sur pied par la Banque de la République d’Haïti (BRH) certes, néanmoins le paradoxe entre le cash et le digital persiste malgré les efforts déployés par la Banque Centrale, ce qui pose la question d’efficacité réelle de ces différentes mesures sur le terrain.
Vers une nouvelle réponse opérationnelle de la BRH
Lors de la deuxième édition des journées scientifiques du Fonds de Recherche et de Développement (FRD-BRH), qui ont eu lieu les 23 et 24 juillet 2026, le gouverneur Ronald Gabriel a personnellement annoncé une nouvelle plateforme nationale de paiement qui sera un levier important d’inclusion financière. Ce projet, selon ses propos, marquera une étape potentiellement décisive dans la résolution du paradoxe décrit plus haut, en ce qu’elle proposera la rapidité et la sécurité des transactions, et plus important encore l’interopérabilité au sein de nouveau système. Il convient toutefois de noter que la BRH choisit de ne pas encore couvrir certains segments de l’innovation financière selon les annonces officielles aucune institution n’est encore autorisée à offrir des services liés aux cryptomonnaies ou aux stablecoins. Est-ce un choix lié aux principes de prudence du côté de l’autorité monétaire du pays ?
Suivant cette dynamique, la question qui se pose est la suivante : cette nouvelle plateforme nationale de paiement mobile en gestation, annoncée par la BRH, sera-t-elle en mesure à elle seule d’atténuer l’utilisation à outrance du cash ?
En définitive, le succès de cette modernisation ne se mesurera pas uniquement à la sophistication technique des plateformes déployées, mais à leur capacité à s’ancrer dans les réalités concrètes des usagers haïtiens, notamment en se basant sur la confiance, l’accessibilité et l’intégration progressive de l’économie informelle. C’est à cette intersection entre innovation institutionnelle et réalité du terrain que se jouera, dans les prochaines années, l’avenir du paiement électronique en Haïti.
Références bibliographiques
Documents
Le système de paiement en Haiti (MAE/BRH DI-0011), Août 2024
Mombeuil, C., & Aimable, Understanding Barriers to Mobile Payment Adoption in Retail Transactions: Perspectives from Consumers and Merchants in a Developing Economy. Journal of the Knowledge Economy, Février 2026
Articles de journaux
1.https://www.lenational.org/post_article.php?pol=8174
2.https://lenouvelliste.com/article/266919/et-si-la-brh-marginalisait-volontairement-le-pronap-au-profit-des-solutions-privees-comme-moncash-et-natcash
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