Sécurité, éducation, santé publique, eau potable, routes. Cinq urgences frappent en même temps la 3e section communale des Gonaïves, dans l'Artibonite. Les habitants de Bayonnais, avec le soutien de la diaspora, interpellent directement le Premier ministre et plusieurs ministres.
Bayonnais se situe au nord du département de l'Artibonite, près du Massif du Nord, à une trentaine de kilomètres des Gonaïves. Selon Le Nouvelliste, il faut compter plus d'une heure quarante-cinq de route pour rejoindre la section depuis la ville des Gonaïves. C'est une zone de mornes et de vallées. Le relief est difficile. Les routes sont dégradées. Les rivières n'ont pas de ponts permanents.
La section est entourée de plusieurs autres communes. À l'Est, Savane Carrée, commune d'Ennery. Au Nord et Nord-Est, Passe Reine, aussi appelée Bas d'Ennery, commune d'Ennery. Au Sud-est, Marmont, aussi appelée Nan Paul, et la section communale de Platana, commune de Saint-Michel de l'Attalaye. Au Sud-Ouest, la section de Lacroix Périsse, commune de L'Estère. Au Sud, la section d'Ogé, commune de Marchand-Dessalines. Au Nord-Ouest, la section de Poteaux, commune des Gonaïves. À l'Ouest, la section de Pont-Tamarin, commune des Gonaïves. La cour Soukri Danache appartient également à Bayonnais.
Selon les estimations locales et le rapport UNOPS de 2021, la section compte environ 70 000 à 75 724 habitants, répartis entre 105 et 148 localités selon les CASEC. Les ménages comptent en moyenne huit à treize enfants, selon un entretien mené par l'organisation féminine REFEN dans le cadre de ce rapport.
Cette terre a une histoire forte. En 1802, au Fort Bayonnais, les troupes du général Christophe résistèrent à l'armée de Leclerc. Le même mois, la bataille de la Ravine à Couleuvres marqua la Révolution haïtienne. Le Fort existe encore aujourd'hui. Il n'a jamais été protégé ni aménagé.
En 1939, sous la présidence de Sténio Vincent, l'État construisit un asile à Bayonnais. Ce bâtiment est resté l'un des seuls grands investissements de l'État dans la section. Aujourd'hui, il est à l'abandon. Beaucoup pensent qu'il pourrait devenir un centre psychiatrique pour tout l'Artibonite, surtout depuis la fermeture de l'hôpital Mars and Klein à Port-au-Prince.
Une criminalité chronique, puis l'arrivée du gang Kokorat San Ras
Depuis des années, Bayonnais paie le prix du vide sécuritaire. En 2004, la section fut classée deuxième zone la plus criminogène du département de l'Artibonite, à en croire certains témoignages. Cette criminalité locale a pris plusieurs formes au fil du temps. En 2022, un homme accusé de sorcellerie, Panousa Louis, fut décapité et jeté dans un canal. Ce crime, resté impuni à ce jour, relève de la criminalité propre à la section, et non des activités du gang Kokorat San Ras.
Le signe le plus annonciateur de l'arrivée de ce gang à Bayonnais reste l'irruption armée dans une maison de Bas Grand Chemin, où deux habitants, Clermose Bernard et Egzi Pierre ainsi connu, furent enlevés de force et acheminés dans le fief du groupe. Ils furent libérés quelques jours plus tard contre rançon. Cet épisode a marqué durablement la population, qui y a vu l'annonce claire de l'implantation du gang, installé à Lacroix, dans la zone.
Le 26 mai 2026, la situation s'est aggravée. Des membres du gang sont entrés dans la zone à moto. Ils ont ouvert le feu sur deux habitants : Missonder Destiné et Judelson Tidé. Judelson Tidé est mort à l'hôpital. Le corps de Missonder Destiné n'a jamais été retrouvé. Les écoles ont fermé sans date de reprise.
Depuis ce jour, selon plusieurs témoins, ni la police, ni le juge de paix, ni les autorités locales (CASEC, ASEC, agents intérimaires de la commune des Gonaïves) ne se seraient rendus sur les lieux. Des membres du gang circuleraient encore librement dans la zone.
À Ravine à Couleuvres, d'autres habitants de Bayonnais ont été frappés par des drames similaires. Wilguens Charles, chauffeur de taxi-moto, vient d'en être la dernière victime : cette attaque lui a coûté la vie, à la suite d’une attaque de drone kamikaze menée par la police, le jeudi 6 août 2026.
Une justice qui vise les mauvaises personnes
La population dénonce un autre problème grave. Au lieu de poursuivre les vrais responsables du double assassinat, la justice aurait envoyé des mandats à de simples commerçants. Leur seul tort : avoir vendu quelque chose à un membre du gang.
Nou pa vle ke Leta ap bat makout pou bourik, nou pa vle pou pyès viktim tounen bouwo. Chak grenn moun k ap viv Bayonè se yon viktim de gang lan. Ce sont les chefs de gang qu'il faut arrêter. Leurs commanditaires doivent être révélés. Cette pratique ressemble à une mise en scène. Elle risque de créer un conflit entre voisins à Bayonnais.
Nous interpellons le ministre de la Justice et de la Sécurité publique, Me Patrick Pélissier, le ministre de l'Intérieur, M. Paul Antoine Bien-Aimé, et le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé. Bayonnais réclame une vraie enquête. Elle doit inclure le CASEC, l'ASEC et les organisations locales. La population a besoin d'une présence policière stable, pas d'un passage ponctuel.
Des élections annoncées, mais pas de carte d'identité
L'État parle déjà des prochaines élections. Mais une grande partie des habitants de Bayonnais n'a pas de carte d'identité. Pour l'obtenir, il faut aller en ville. Le trajet coûte souvent plus de deux mille gourdes. Beaucoup reviennent sans papier, sans explication. Cette situation prive des milliers de citoyens de leur droit de vote.
Vu le poids démographique de la section, Bayonnais demande un centre permanent pour la fabrication et l'émission des pièces d'identité. Un tel service a déjà existé sur place, au moment des élections de 2006 qui portèrent René Garcia Préval au pouvoir : les cartes électorales avaient alors été réalisées directement à Bayonnais, chaque jour, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La population demande aujourd'hui le retour d'un service équivalent, cette fois de façon permanente.
Une école bâtie par la population, pas par l'État
Pendant longtemps, la 6e année fondamentale était le maximum possible à Bayonnais. Les enfants marchaient des heures, à jeun, pour aller à l'école. Selon le rapport UNOPS de 2021, le premier lauréat du baccalauréat de la section n'a été envoyé qu'en 2012. En période de pluie, les enfants peuvent rester bloqués jusqu'à cinq heures pour traverser la route inondée. Les grossesses précoces, fréquentes dès quinze ans, contraignent souvent les jeunes parents à quitter l'école, selon les règlements scolaires en vigueur.
Le premier lycée n'a ouvert qu'en 2016, sans professeurs nommés par l'État. Aujourd'hui, le Lycée National de Bayonnais existe. Une quinzaine d'écoles privées et communautaires l'entourent. Mais les professeurs ne sont toujours pas nommés officiellement. Les infrastructures restent insuffisantes.
Nous interpellons le ministre de l'Éducation, M. Vijonet Déméro. Bayonnais demande la nomination d'enseignants qualifiés, la reconnaissance officielle des écoles de la zone, et de vrais investissements en infrastructures.
Une santé fragile, un hôpital toujours absent
Le dispensaire de Bayonnais, ouvert en 1982, n'a longtemps eu qu'un simple auxiliaire de santé. Selon le rapport UNOPS de 2021, ce dispensaire fonctionne toujours sans médecin, avec un seul auxiliaire infirmier rémunéré par l'État, et reçoit en moyenne quinze patients par jour, principalement des enfants de moins de cinq ans souffrant de malnutrition. Le dernier pic de choléra dans la zone s'est achevé en août 2018, avec 148 cas enregistrés. Aucun service d'obstétrique ou de gynécologie n'y est disponible : la majorité des accouchements se déroulent à domicile avec une matrone, et les femmes en travail sont parfois transportées sur des portes puis à moto, avec des décès signalés durant le trajet.
Le centre de Savane-Ronde, financé sous la présidence de Michel Martelly, a attendu treize ans avant d'ouvrir, en 2025.
L'affaire de l'hôpital fictif de Kapiti n'est pas un cas isolé. Le marché public de Petite-Rivière-Bayonnais suit le même chemin. Selon Le Nouvelliste, un rapport daté du 7 octobre 2009 évaluait le coût total des travaux à un peu plus de deux millions cent vingt mille gourdes. La firme chargée du chantier, Ranody et Associés Construction, affirmait alors n'avoir reçu que 759 000 gourdes, avoir dépensé près de 740 000 gourdes, et réclamait encore plus d'1,3 million de gourdes pour terminer l'ouvrage.
Plus troublant encore : la firme elle-même déclarait n'avoir jamais reçu ni endossé aucun chèque pour ce projet. Elle affirmait que le rapport du bureau des députés annonçant l'achèvement du marché ne correspondait pas à la réalité du terrain. Quatre ans après le début des travaux, seules les fondations en maçonnerie étaient visibles sur le site, sans aucun signe de reprise du chantier. Près d'un million de gourdes du Trésor public ont ainsi été gaspillées dans un marché resté fictif, pendant que cultivateurs et marchandes continuent, aujourd'hui encore, à étaler leurs récoltes à même le sol, en plein soleil.
Nous exigeons que l'Unité de Lutte Contre la Corruption (ULCC) poursuive tous les auteurs et co-auteurs impliqués dans le détournement des fonds alloués à la construction de l'hôpital de Kapiti et du marché de Bayonnais.
L'insécurité complique tout. L'hôpital Claire Heureuse de Marchand-Dessalines, autrefois accessible, est aujourd'hui difficile à atteindre à cause des gangs sur la route.
Nous interpellons le ministre de la Santé publique, Dr Bertrand Sinal. Bayonnais a besoin d'un hôpital de référence, avec une maternité active jour et nuit, et un personnel stable. L'asile de Bayonnais construit en 1939 mérite aussi d'être réhabilité.
Une eau rare, des canaux à l'abandon
L'approvisionnement en eau de Bayonnais repose toujours sur un captage à Lagon Bazil datant de 1991, complété par 27 fontaines et deux réservoirs de 60 000 gallons chacun, selon le rapport UNOPS de 2021. Depuis 2019, le coût mensuel est passé à 50 gourdes par ménage, une hausse contestée par la population. La partie sud de Bayonnais peine particulièrement à trouver de l'eau.
Nous exigeons la présence de la DINEPA pour la reconstruction du système d'adduction en eau potable dans toute la section, en particulier dans sa partie sud.
Les canaux d'irrigation, en terre et sans aucune protection, restent largement insuffisants. Les paysans travaillent sans appui technique ni infrastructure durable. Cette situation aggrave une pauvreté déjà difficile à briser.
Des routes qui ne durent jamais
Selon le rapport UNOPS de 2021, le tronçon routier de Bayonnais mesure 25 kilomètres et traverse deux fois la rivière La Couleuvre. Les travaux prévus par le Ministère des Travaux Publics comprenaient le reprofilage de la chaussée, la construction de huit dalots et trois ponceaux, ainsi que des murs de soutènement contre l'érosion. Le chantier devait traverser le marché de La Chapelle et longer plusieurs écoles, églises et un dispensaire.
Malgré ces plans, la population continue de circuler sur des routes en terre battue qui ne tiennent jamais. Nous interpellons le Ministère des Travaux Publics, Transports et Communications (MTPTC) pour la construction et le bitumage réel des routes de Bayonnais. La population en a assez des routes en terre battue qui ne durent qu'un jour.
Jeunesse, sport et patrimoine laissés pour compte
Les jeunes de Bayonnais n'ont ni place publique ni terrain de football digne de ce nom. Nous interpellons le ministre de la Jeunesse et des Sports pour la construction de ces espaces essentiels au développement de la jeunesse locale.
Nous interpellons également le ministre de la Culture et les responsables de l'ISPAN pour la réhabilitation et l'aménagement du Fort Bayonnais, témoin toujours debout de la résistance de 1802, mais laissé sans protection depuis plus de deux siècles.
Un même appel au gouvernement
Sécurité, identité civile, éducation, santé, eau, routes, jeunesse, patrimoine : ces urgences ne sont pas séparées. Elles viennent du même abandon. Bayonnais s'est toujours pris en main, seule, avec l'aide de sa diaspora. Aujourd'hui, elle demande simplement à être entendue par ceux qui la gouvernent.
