ANALYSE ÉCONOMIQUE

L'incompétence nous coûte plus cher que la corruption

Note méthodologique.

Peterson Benjamin Noël
10 août 2026 — Lecture : 26 min.
L'incompétence nous coûte plus cher que la corruption

Chantier abandonné

Note méthodologique. Une précaution s'impose avant lecture. Les coûts de l'incompétence que nous allons estimer sont, par construction, des estimations contrefactuelles : ce qu'aurait produit une décision différente. Les coûts de la corruption, eux, sont mesurés par leur stock documenté : ce qu'un audit, une enquête ou un procès a pu établir avec certitude. Le documenté est, par nature, la partie visible et minimale du phénomène — toute corruption non détectée échappe au chiffrage — tandis que l'estimation contrefactuelle tend, elle, vers la borne haute. Comparer les deux revient donc à comparer une borne basse à une borne haute, un biais qu'il faut assumer plutôt que dissimuler. Ce qui suit ne prétend donc pas prouver, terme à terme, qu'un phénomène coûte plus cher que l'autre ; il vise à montrer que nous mesurons mal le bon coût — que nous documentons méticuleusement ce qui se vole, et laissons dans l'ombre comptable tout ce qui ne se construit pas.

Le voleur et l'incapable

Il existe en Haïti un consensus national, l'un des rares. De la diaspora aux quartiers populaires, du secteur privé aux organisations paysannes, tout le monde s'accorde sur le diagnostic : la corruption est la cause de notre malheur. Le mot est devenu le mot d'ordre, le slogan, la grille de lecture universelle. « Kot kòb Petwokaribe a? » a mobilisé une génération entière. Je voudrais avancer ici une thèse inconfortable, presque impie dans le débat public haïtien : la corruption n'est pas notre problème le plus coûteux. L'incompétence l'est.

Non pas que la corruption soit acceptable — elle ne l'est pas, ni moralement ni économiquement. Mais si l'on raisonne en économiste, c'est-à-dire en additionnant des flux, des coûts d'opportunité et des richesses non créées, on aboutit à une conclusion que quarante ans de rhétorique anticorruption nous ont empêchés de voir : le détournement redistribue une richesse déjà produite ; l'incompétence empêche la richesse d'exister.

Cette thèse n'entend pas relativiser la gravité de la corruption. Elle demeure, comme le montrent des travaux aujourd'hui classiques[1], l'un des facteurs les plus corrosifs pour la confiance institutionnelle, l'investissement et l'État de droit. La littérature récente de l'analyse de la capacité étatique aux rapports de la Banque mondiale sur la gouvernance[2] tend d'ailleurs à traiter corruption et incompétence non comme deux maux opposés, mais comme deux symptômes d'un même déficit de capacité, qui s'alimentent l'un l'autre plus qu'ils ne s'excluent. Le propos qui suit ne prétend donc pas isoler un coupable unique. Il propose un déplacement de priorité dans un débat haïtien qui, depuis quarante ans, s'est concentré presque exclusivement sur le premier symptôme en laissant le second dans l'angle mort.

Le corrompu a besoin que la route soit construite pour en prélever 30 %. L'incompétent, lui, ne construit rien du tout — et il n'a même pas la décence d'en tirer profit.

I. Une distinction conceptuelle que le débat haïtien n'a jamais faite

La corruption est un transfert. Un fonctionnaire détourne 10 millions de dollars : ces 10 millions ne s'évaporent pas. Ils changent de propriétaire. Ils sont réinjectés — souvent mal, souvent hors du pays, avec une forte fuite vers l'importation ou l'immobilier de Miami ou Santo Domingo — mais une fraction revient dans le circuit économique national sous forme de consommation, de construction, d'emplois domestiques. Le coût net pour la collectivité est réel : c'est la perte sèche (le manque à gagner en investissement productif, la distorsion des prix, la prime de risque imposée aux investisseurs honnêtes). Mais ce coût est une fraction du montant détourné, pas sa totalité.

L'incompétence est une destruction. Une politique tarifaire mal conçue qui détruit une filière agricole ne transfère rien à personne. Une centrale électrique achetée sans étude de charge, qui tourne à 30 % de sa capacité pendant vingt ans, n'enrichit aucun voleur. Un budget d'investissement public exécuté à 40 % parce que l'administration ne sait pas monter une Fiche d'Identification et d'Orientation de Projet (FIOP) ou un dossier d'appel d'offres ne remplit aucune poche. Ici, le coût pour la collectivité est égal à 100 % de la valeur perdue augmenté du coût d'opportunité de tout ce qui aurait pu être fait à la place.

Autrement dit : la corruption est un impôt privé prélevé sur la richesse produite. L'incompétence est un empêchement de produire. Cette lecture rejoint une tradition ancienne de l'économie publique[3] : de la théorie de la recherche de rente, qui analyse la corruption comme une captation improductive d'une valeur déjà créée, à l'analyse des défaillances de l'État, pour qui le coût véritable d'une administration se mesure autant à ce qu'elle empêche de produire qu'à ce qu'elle détourne.

Il y a plus. Le corrompu, aussi cynique soit-il, a un intérêt objectif à ce que l'économie fonctionne. La théorie du bandit stationnaire de Mancur Olson[4] met en opposition le bandit itinérant, qui pille et s'en va, et le bandit sédentaire, qui comprend qu'il a intérêt à faire croître la base fiscale qu'il exploite. Le prédateur intelligent protège sa proie. C'est ainsi qu'on explique l'énigme des « corruptions développementalistes » : l'Indonésie de Suharto, la Corée du Sud de Park Chung-hee, la Chine des trente dernières années. Des États massivement corrompus, mais dotés d'une bureaucratie techniquement redoutable, qui ont produit les taux de croissance les plus élevés de l'histoire moderne.

Andrei Shleifer et Robert Vishny ont affiné cette intuition[5] en distinguant deux régimes de corruption. Le premier, qu'ils qualifient de monopole conjoint, correspond à un pouvoir suffisamment centralisé pour fixer un taux de prélèvement unique et stable ; la situation de Suharto ou de Park Chung-hee démontre que le prédateur a un intérêt direct à ne pas étouffer l'activité qu'il taxe. Le second régime, la corruption fragmentée, voit des agences indépendantes prélever chacune leur propre dîme sans se coordonner, jusqu'à rendre l'activité elle-même non rentable ; chaque poste de contrôle, chaque signature, chaque tribunal ajoutant son propre péage sans se soucier de l'effet cumulé. La corruption haïtienne, diffuse et non coordonnée, relève structurellement du second régime. C'est ce qui limite la portée du parallèle avec les « corruptions développementalistes » asiatiques : le problème n'est pas seulement le niveau de corruption, mais son absence d'organisation.

« Il existe des pays corrompus et riches. Il n'existe aucun pays incompétent et riche. »

Ce qui distingue ces cas développementalistes, au-delà de leur taux de corruption, c'est une bureaucratie wébérienne recrutée au mérite, protégée de l'arbitraire politique, capable de programmer et d'exécuter dans la durée[6]. Une étude portant sur trente-cinq pays en développement a montré que ce type de structure administrative est corrélé à une croissance économique significativement plus élevée, indépendamment du niveau de corruption du pays considéré. C'est précisément cette variable — la capacité bureaucratique, au sens strict — qui manque structurellement à l'État haïtien, et que ce texte propose de placer au centre du diagnostic.

II. L'arithmétique haïtienne : quatre décisions qui ont coûté plus cher que tous les scandales réunis

Passons du concept au chiffre. Voici quatre décisions ou chantiers publics haïtiens. Aucun n'a donné lieu à un procès. Aucun n'a produit de scandale au sens propre. Aucun ne relève, à titre principal, de la corruption. Tous relèvent de l'incompétence technique, analytique ou organisationnelle. Et chacun, pris isolément, a coûté au pays davantage que l'ensemble des affaires de détournement documentées.

1. L'éradication du porc créole (1982–1983)

Sous prétexte de peste porcine africaine, l'État haïtien accepte le PEPPADEP[7] et fait abattre la quasi-totalité du cheptel porcin national. Le porc créole n'était pas un animal : c'était le système d'épargne de la paysannerie haïtienne. Il finançait la scolarisation, les urgences médicales, les semences, les funérailles. Sa liquidation a détruit, en dix-huit mois, le principal instrument d'accumulation de richesse de 80 % de la population.

Les estimations de la perte tournent autour de 600 millions de dollars de l'époque[8] sans compter la décapitalisation durable du monde rural et l'accélération de l'exode vers Port-au-Prince, dont nous payons encore le prix urbanistique aujourd'hui. Il ne s'agit pas d'un vol. Il s'agit d'une décision publique prise sans analyse socio-économique préalable, sur la base d'un diagnostic vétérinaire importé et d'une incapacité totale de l'État à évaluer ce qu'il détruisait.

Une nuance s'impose ici, comme pour le démantèlement tarifaire qui suit : la pression internationale — une campagne régionale de lutte contre la peste porcine africaine relayée par les autorités vétérinaires nord-américaines — a largement dicté le calendrier et les modalités de l'abattage. Le problème n'est donc pas seulement qu'Haïti ait mal choisi ; c'est qu'elle n'a pas eu, ou pas su exercer, la capacité de négocier un programme d'indemnisation et de reconstitution du cheptel à la mesure du choc annoncé. L'incompétence se loge alors autant dans l'incapacité à négocier que dans la décision elle-même — un fil que l'on retrouvera à propos de Caracol, plus loin.

2. Le démantèlement tarifaire de 1995

En 1995, dans le cadre du programme d'ajustement, Haïti abaisse son tarif douanier sur le riz de 35 % à 3 % — l'un des plus bas de l'hémisphère[9]. Le raisonnement était théoriquement défendable : baisser le prix alimentaire pour le consommateur urbain. Le résultat, lui, est documenté : effondrement de la production de l'Artibonite, migration massive, et transformation d'un pays autrefois quasi autosuffisant en riz en importateur structurel de plus d'un milliard de dollars de nourriture par an — Haïti se hisse parmi les cinq plus grands importateurs de riz des États-Unis en 2025.

Cette libéralisation forcée s'inscrivait dans les conditionnalités des institutions de Bretton Woods. Bill Clinton, devenu depuis Envoyé spécial des Nations unies en Haïti, a lui-même reconnu publiquement devant le Sénat américain, en mars 2010, qu'il s'agissait d'une erreur[10]. Mais l'aveu d'une pression extérieure ne dispense pas d'examiner la capacité de résistance : le Mexique, confronté à des pressions comparables dans le cadre de l'ALENA, a négocié une période de transition d'une quinzaine d'années pour son secteur maïsicole. Haïti, elle, a libéralisé en bloc et sans contrepartie.

Encore une fois : ce n'est pas un détournement. C'est une erreur d'analyse d'équilibre général — l'incapacité à voir qu'en supprimant le revenu de 40 % de la population active pour baisser le prix du riz, on détruit précisément le pouvoir d'achat qu'on prétendait protéger. Le coût cumulé de cette seule décision, mesuré en devises sorties et en emplois agricoles détruits sur trente ans, se compte en dizaines de milliards de dollars.

3. L'EDH, ou quarante ans de subvention sans électricité

L'Électricité d'Haïti a longtemps absorbé l'équivalent de 200 à 300 millions de dollars par an de ressources publiques — subventions directes, achats de carburant, contrats de production indépendante — pour un service que la majorité du pays ne reçoit pas. Les pertes techniques et commerciales dépassent régulièrement 60 %.

On dira : il y a de la corruption dans les contrats de l'énergie. C'est vrai. Mais l'essentiel du gouffre n'est pas là. L'essentiel, c'est l'absence de comptage, l'absence de facturation, l'absence de recouvrement, l'absence de planification de la charge, l'absence de maintenance préventive. Ce sont des défaillances de gestion, pas en premier lieu des vols. Un directeur parfaitement honnête, mais sans compétence en gestion de réseau, produit exactement le même résultat qu'un directeur voleur — en coûtant, sur la durée, davantage.

4. L'Hôpital de l'Université d'État d'Haïti : quinze ans pour un hôpital qui n'existe toujours pas

Détruit par le séisme du 12 janvier 2010, l'Hôpital de l'Université d'État d'Haïti (HUEH) — le plus grand centre hospitalier public du pays — devait être reconstruit en 34 mois, pour un coût initial de 41,48 millions de dollars, aux termes d'un accord signé dès septembre 2010 entre l'État haïtien, la France et les États-Unis. Les travaux ne démarrent réellement qu'en 2013. Le budget franchit un premier palier à 83 millions de dollars avant de dépasser la centaine de millions, l'Agence française de développement reconnaissant elle-même, dans ses communiqués, des « difficultés opérationnelles induisant des retards et des surcoûts »[11]. En décembre 2022, l'AFD annonce pourtant un taux d'achèvement de 90 % et une remise de l'hôpital prévue pour 2023. Le chantier ne sera jamais livré : en mars 2024, des groupes armés prennent le contrôle du site et en chassent les entreprises ; en juillet 2026, la France annonce la suspension pure et simple de son financement[12].

Il n'y a ici aucun scandale de détournement documenté — contrairement à Petrocaribe, l'argent a été décaissé par des bailleurs qui auditent leurs propres versements. Le problème est d'abord organisationnel : changements de plans en cours de route, coordination défaillante entre le maître d'ouvrage délégué et l'exécutant, calendriers irréalistes dès l'origine. Mais l'honnêteté oblige à une double lecture : un chantier achevé à 90 % en 2022, stoppé net par une prise de contrôle armée en 2024, dit aussi l'effondrement sécuritaire du pays autant que l'incompétence de sa gestion. Les deux lectures ne s'excluent pas : c'est en partie parce que le chantier avait déjà pris dix ans de retard sur des bases mal négociées qu'il se trouvait encore ouvert, vulnérable, au moment où l'État a perdu le contrôle du territoire. Pendant tout ce temps, le pays le plus pauvre de l'hémisphère a dû faire fonctionner son hôpital de référence dans des structures transitoires. Un hôpital mal géré, même achevé à 90 %, ne soigne pas plus de patients qu'un hôpital dont on aurait détourné la moitié du budget.

III. Petrocaribe : le scandale a caché la faillite

Voici où mon argument devient réellement dérangeant. Petrocaribe est le symbole de la corruption haïtienne. Sur un total de plus de 2,2 milliards de dollars de ressources mobilisées entre 2008 et 2018, la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA) a documenté des dépenses irrégulières[13]. Les rapports de la Cour ont documenté des irrégularités massives, des surfacturations, des contrats attribués de gré à gré, des décaissements sans pièces justificatives.

Mais relisons ces rapports en économiste, et non en procureur. Ce qu'ils décrivent, ligne après ligne, ce n'est pas seulement du vol. C'est :

  • Des projets sans étude de faisabilité ;
  • Des routes construites sans système de drainage, emportées à la première saison cyclonique ;
  • Des marchés attribués à des firmes sans capacité technique vérifiée ;
  • Des décaissements sans supervision de chantier ;
  • Une absence totale de cadre logique, d'indicateurs de résultat et d'évaluation ex post ;
  • Des projets « achevés » qui n'ont jamais été mis en service.

La question à se poser est la suivante : si tout l'argent de Petrocaribe avait été dépensé honnêtement, par les mêmes administrations, avec les mêmes capacités techniques, qu'aurions-nous aujourd'hui ? La réponse honnête est : pas grand-chose de plus. Des routes mal conçues au lieu de routes mal conçues et surfacturées. Le scandale a porté sur la fraction détournée. Le désastre porte sur la totalité, parce que même la partie « honnête » a été dépensée sans compétence. Nous avons passé dix ans à demander où est passé l'argent. Nous n'avons jamais demandé : l'État haïtien était-il seulement capable de dépenser utilement 2,2 milliards de dollars ? La réponse est non. Et cette réponse-là coûte infiniment plus cher.

IV. Le test dominicain : la preuve par la comparaison

Si la corruption expliquait le sous-développement haïtien, alors les pays comparables et plus corrompus devraient être plus pauvres. Regardons de l'autre côté de la frontière. La République dominicaine n'est pas un modèle de probité[14]. L'affaire Odebrecht y a révélé quelque 92 millions de dollars de pots-de-vin versés entre 2001 et 2014, impliquant les plus hauts niveaux de l'État. Les scandales de marchés publics, de financement politique et de contrebande y sont endémiques et documentés. En volume absolu, il se vole probablement chaque année en République dominicaine davantage qu'en Haïti, simplement parce qu'il y a davantage à voler.

Une étude du Fonds monétaire international, menée par Laura Jaramillo et Cemile Sancak[15], établit qu'Haïti et la République dominicaine partaient, en 1960, d'un PIB par habitant quasiment identique — un peu moins de 800 dollars. Les auteures concluent explicitement que cette divergence ne s'explique pas par les conditions initiales, mais par les choix de politique publique opérés de part et d'autre. Et pourtant :

  Haïti République dominicaine
PIB par habitant, nominal (2024) ≈ 2 143 USD ≈ 10 876 USD
Croissance moyenne du PIB par habitant, 1990–2024 Quasi nulle ≈ 3,5 à 4 % / an
Indice de perception de la corruption (2024) 16 / 100 37 / 100

Sources : Banque mondiale, World Development Indicators (2024) ; Transparency International, Corruption Perceptions Index (2024).

Depuis 1960, l'écart de revenu par habitant entre les deux pays a été multiplié par six à sept. Cet écart ne s'explique pas par un différentiel de vertu. Il s'explique par un différentiel de compétence d'État. La République dominicaine dispose d'une administration touristique capable de planifier des pôles, d'un ministère de l'Industrie capable d'administrer un régime de zones franches, d'une autorité portuaire capable de faire de Caucedo un hub régional, d'une banque centrale capable de conduire un ciblage d'inflation crédible, d'un système statistique capable de produire des comptes nationaux à jour.

Les Dominicains volent et construisent à la fois. Nous ne faisons ni l'un ni l'autre à l'échelle qui compte.

V. L'incompétence importée : le volet international

L'argument vaut aussi pour l'aide internationale. Après le séisme de 2010, environ 13 milliards de dollars sont promis à Haïti. Le résultat est connu. Mais le récit dominant — « les ONG ont volé l'argent » — est largement faux, et cette fausseté nous coûte cher, parce qu'elle nous empêche de comprendre le mécanisme réel. L'exemple le plus documenté est celui de la Croix-Rouge américaine : environ un demi-milliard de dollars collectés, et un nombre dérisoire de logements permanents effectivement livrés. Les enquêtes journalistiques n'ont pas mis au jour un détournement massif. Elles ont mis au jour des couches successives de sous-traitance, des frais généraux empilés, des expatriés coûteux, des projets redessinés trois fois, des permis fonciers jamais obtenus faute de cadastre. De l'incompétence organisationnelle, pas du vol.

Le parc industriel de Caracol relève de la même logique : plus de 300 millions de dollars investis, 65 000 emplois promis, une fraction de cette promesse réalisée. Le problème n'était pas, le plus souvent, la malhonnêteté des bailleurs. C'était plutôt une erreur de conception : implanter un parc textile à quinze kilomètres d'une main-d'œuvre non logée, dans une région sans réseau électrique fiable, sans port fonctionnel à proximité immédiate, sur un modèle d'assemblage à faible valeur ajoutée dépendant d'une préférence commerciale non permanente. Et cette incompétence-là est en partie la nôtre : un État techniquement compétent aurait négocié, arbitré, refusé, réorienté — exactement ce qui a manqué pour le porc créole et pour le riz. Un État sans capacité d'analyse signe ce qu'on lui présente.

VI. Pourquoi l'incompétence est politiquement invisible

Si l'incompétence coûte davantage, pourquoi le débat public ne s'en saisit-il pas ? Pour trois raisons structurelles.

  1. La corruption a un visage ; l'incompétence n'en a pas. Un détournement produit un coupable, un nom, une photo, un montant, une indignation. Une étude de faisabilité manquante ne produit rien du tout — pas de victime identifiable, pas de date, pas de scandale. Le journalisme, la justice et la mobilisation citoyenne fonctionnent tous à l'identification du responsable. L'incompétence est diffuse, collective, sans intentionnalité. Elle échappe donc à tous nos dispositifs d'alerte.
  2. La corruption est un problème moral ; l'incompétence est un problème technique. Le premier permet l'indignation, qui est gratuite et gratifiante. Le second exige la maîtrise d'un dossier, ce qui est coûteux et ingrat. Une société qui débat de morale peut se passer d'experts. Une société qui débat de technique ne le peut pas. Nous avons choisi le débat le moins exigeant.
  3. Le coût de l'incompétence est un coût d'opportunité, donc invisible par définition. Personne ne manifeste pour une usine qui n'a pas été construite, pour une filière qui n'a pas été développée, pour les 300 000 emplois industriels que nous n'avons pas créés. On ne pleure pas ce qu'on n'a jamais eu.

Le résultat est une pathologie du recrutement public : nous changeons les dirigeants pour des raisons morales, jamais pour des raisons techniques. Un ministre incompétent mais réputé honnête reste en poste. Un directeur général qui n'a jamais lu un bilan est nommé parce qu'il est « propre ». Nous avons construit un système de sélection qui optimise sur la mauvaise variable.

VII. Le piège : quand l'anticorruption fabrique de l'incompétence

Il y a pire. La lutte anticorruption, telle que nous la pratiquons, produit activement de l'incompétence. L'enchaînement est mécanique. La méfiance généralisée conduit à multiplier les couches de contrôle a priori : visas, contreseings, avis conformes, commissions. Chaque signature devient un risque juridique personnel. Le fonctionnaire rationnel en tire la seule conclusion possible : ne rien signer. Il devient plus coûteux d'agir que de ne pas agir.

D'où le paradoxe haïtien de l'exécution budgétaire : des crédits d'investissement votés qui ne sont pas dépensés, des financements de bailleurs qui expirent sans être décaissés, des projets qui meurent d'asphyxie procédurale. Nous avons construit un système qui n'empêche pas efficacement le vol — les réseaux organisés savent contourner les procédures — mais qui paralyse totalement l'action honnête.

Le contrôle a priori est un mauvais substitut à la compétence. Un État compétent contrôle a posteriori, par l'évaluation des résultats, et sanctionne. Un État incompétent contrôle a priori, par la procédure, et se bloque. Lant Pritchett, Michael Woolcock et Matt Andrews ont documenté ce mécanisme sous le nom de piège de capacité[16] : des États qui, faute de compétence réelle, empilent des réformes et des procédures de contrôle importées — ce qu'ils nomment une charge prématurée (premature load bearing) — sans jamais construire la capacité d'exécution que ces procédures étaient censées garantir. Le résultat n'est pas un État moins corrompu ; c'est un État qui simule la conformité tout en perdant sa capacité d'agir. La section qui précède n'est, à ce titre, qu'une déclinaison haïtienne d'un phénomène que la littérature sur le développement documente dans des dizaines de pays.

VIII. Les objections, prises au sérieux

L'honnêteté intellectuelle exige d'examiner les contre-arguments, surtout lorsqu'ils sont solides.

« La corruption engendre l'incompétence. » Voilà sans doute l'objection la plus forte, et elle est largement fondée. Un système de recrutement fondé sur le clientélisme favorise une sélection adverse : on nomme le neveu plutôt que l'ingénieur. La corruption dévalorise le mérite et détruit les incitations à développer ses compétences. Pourquoi investir des années dans sa formation si la progression dépend davantage des relations que des performances ?

Elle nourrit également la fuite des cerveaux. Plus de 80 % des Haïtiens diplômés de l'enseignement supérieur vivent aujourd'hui à l'étranger, l'un des taux les plus élevés au monde. Corruption et incompétence s'alimentent mutuellement ; elles sont endogènes et se renforcent dans un cercle vicieux. Ma thèse n'est donc pas que la corruption serait secondaire ou inoffensive. Elle est que nous nous trompons dans l'identification de la cause première et, par conséquent, dans l'ordre des priorités. Une mauvaise séquence d'intervention conduit souvent à des politiques inefficaces.

« L'incompétence est souvent une corruption déguisée. » Cette affirmation est également juste. Un contrat volontairement mal rédigé, un cahier des charges conçu pour favoriser un fournisseur précis, un avenant prévisible dès la signature : ce qui apparaît comme de l'incompétence relève parfois d'une fraude délibérée. Mais l'inverse est tout aussi vrai, et probablement plus fréquent. Nous attribuons trop facilement à la corruption des échecs qui résultent avant tout d'un manque de compétences, de planification ou de capacité d'exécution. En procédant ainsi, nous évitons de traiter le véritable problème. Il est toujours plus facile d'accuser que de former.

« Sans intégrité, la compétence sert le pillage. » C'est exact. La compétence sans éthique produit une prédation plus efficace. Mais l'inverse est tout aussi préoccupant : l'éthique sans compétence conduit à l'immobilisme. Un État composé de personnes honnêtes mais incapables de concevoir, d'exécuter et d'évaluer des politiques publiques ne crée ni richesse ni infrastructures ; il accumule les occasions perdues. Francis Fukuyama arrive à une conclusion voisine[17] : la capacité de l'État et son autonomie vis-à-vis des intérêts particuliers — dont la corruption est une manifestation — sont deux axes distincts mais coévolutifs de la construction étatique. On ne choisit pas entre les deux ; on les construit, ou on ne les construit pas, ensemble.

D'un point de vue économique, le choix est clair. Entre un État imparfait qui construit dix routes en en surfacturant trois et un État irréprochable qui n'en construit aucune, le second peut, à long terme, coûter davantage à la société. L'objectif n'est évidemment ni de tolérer la corruption ni de sacrifier l'intégrité, mais de reconnaître qu'une gouvernance performante repose sur deux piliers indissociables : la compétence et l'éthique. La première permet de produire des résultats ; la seconde garantit que ces résultats servent l'intérêt général.

IX. Ce qu'il faudrait faire : mesurer avant de moraliser

Si l'on accepte la thèse, la conséquence pratique est immédiate : il faut construire un indicateur de compétence de l'État haïtien, aussi visible et aussi débattu que l'indice de perception de la corruption. Je propose six métriques, toutes calculables à partir de données existantes :

  1. Taux d'exécution du budget d'investissement public (crédits décaissés / crédits votés).
  2. Taux d'achèvement des projets dans le délai et le budget initiaux.
  3. Part des projets ayant fait l'objet d'une étude de faisabilité ex ante publiée.
  4. Part des projets ayant fait l'objet d'une évaluation d'impact ex post publiée.
  5. Délai moyen de passation d'un marché public, de la publication à la notification.
  6. Taux de recouvrement des principales régies (DGI, AGD, EDH, DINEPA).

Et cinq chantiers institutionnels, qui ne relèvent d'aucune moralisation :

  1. Une fonction publique de carrière fondée sur le concours, avec grille, statut et progression protégés des alternances politiques. Une étude portant sur trente-cinq pays en développement[18] montre que ce type de structure — recrutement méritocratique, carrières longues, rémunération compétitive — est corrélé à une croissance économique significativement plus élevée, indépendamment du niveau de corruption du pays. C'est la réforme la plus rentable et la moins spectaculaire qui soit.
  2. Une école d'administration de type ENA ou Instituto dominicain formant chaque année une cohorte de cadres à la gestion de projet, à la finance publique et à l'analyse économique.
  3. L'obligation légale d'une étude de faisabilité avant tout engagement public au-dessus d'un seuil, avec publication obligatoire et responsabilité de l'auteur.
  4. La reconstruction et la consolidation de l'appareil statistique (IHSI, comptes nationaux, cadastre). On ne gère pas ce qu'on ne mesure pas ; l'absence de cadastre, à elle seule, bloque simultanément la fiscalité foncière, le crédit hypothécaire et l'aménagement du territoire.
  5. Un dispositif de mobilisation de la diaspora technique : non pas des envois de fonds, mais des contrats de mission, du transfert de compétence, des passerelles de retour temporaire pour les 80 % de nos diplômés qui vivent ailleurs.

Le calcul qu'il faut oser faire

Faisons pour finir l'arithmétique la plus brutale, en assumant, cette fois, chaque hypothèse qui la sous-tend. Le PIB d'Haïti s'élève aujourd'hui à un peu plus de 25 milliards de dollars. Supposons — hypothèse modeste, inférieure à la performance dominicaine récente — que le pays ait crû de 4 % par habitant et par an entre 1990 et 2024, soit trente-quatre années. Composé sur cette période, un tel taux multiplie le revenu par un facteur proche de 3,8. Le PIB annuel avoisinerait alors 95 milliards de dollars plutôt que 25.

L'écart annuel entre l'Haïti réelle et cette Haïti simplement bien administrée serait de l'ordre de 70 milliards de dollars. Par an.

Ce calcul est illustratif, et je ne prétends pas que la seule compétence administrative expliquerait tout cet écart — l'instabilité politique, l'insécurité et l'environnement externe y prennent leur part. Il faut aussi rappeler la précaution méthodologique posée plus haut : nous comparons ici une trajectoire contrefactuelle, qui tend vers la borne haute, à un coût de corruption documenté, qui tend vers la borne basse. Mais si l'on applique le raisonnement de la section I — à savoir que le coût social d'un détournement n'équivaut jamais à sa valeur faciale, puisqu'une fraction de l'argent volé demeure injectée dans l'économie — alors le rapport entre les deux coûts s'élargit plutôt qu'il ne se resserre. L'ordre de grandeur, en tout état de cause, reste considérable : une seule année de ce manque à produire représente plus de trente fois le montant documenté du dossier Petrocaribe.

Nous avons consacré une décennie de mobilisation nationale à 2,2 milliards de dollars détournés. Pendant la même décennie, nous avons perdu, sans un cri, sans une manifestation, sans un procès, plusieurs dizaines de milliards de dollars de richesse jamais créée. Le scandale se compte en millions volés. L'incompétence se compte en décennies perdues. Il ne s'agit pas d'absoudre les voleurs. Il s'agit de comprendre que le procès des voleurs, même gagné, ne nous rendra pas riches. Ce qui nous rendra riches, c'est un État qui sait faire une étude de faisabilité, exécuter un budget, négocier un contrat, gérer un réseau électrique et évaluer ses propres résultats.

Un pays survit à des voleurs riches. Il ne survit pas à des décideurs qui ne savent pas lire un plan de financement.

Repères théoriques

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Pritchett, L., Woolcock, M., & Andrews, M. (2013). Looking Like a State: Techniques of Persistent Failure in State Capability for Implementation. Journal of Development Studies, 49(1), 1–18.

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Stiglitz, J. E. (2000). Economics of the Public Sector (3e éd.). W. W. Norton.

Weber, M. (1978 [1921]). Economy and Society. University of California Press.

Banque mondiale (2017). World Development Report: Governance and the Law.


Notes

  1. Susan Rose-Ackerman, Corruption and Government: Causes, Consequences, and Reform, Cambridge University Press, 1999 ; Daniel Kaufmann, Aart Kraay et Massimo Mastruzzi, « The Worldwide Governance Indicators: Methodology and Analytical Issues », Banque mondiale, Policy Research Working Paper 5430, 2010.
  2. Francis Fukuyama, Political Order and Political Decay, Farrar, Straus, and Giroux, 2014 ; Matt Andrews, Lant Pritchett et Michael Woolcock, Building State Capability: Evidence, Analysis, Action, Oxford University Press, 2017 ; Banque mondiale, World Development Report: Governance and the Law, 2017.
  3. James M. Buchanan, Robert D. Tollison et Gordon Tullock (dir.), Toward a Theory of the Rent-Seeking Society, Texas A&M University Press, 1980 ; Joseph E. Stiglitz, Economics of the Public Sector, 3e éd., W. W. Norton, 2000.
  4. Mancur Olson, « Dictatorship, Democracy, and Development », American Political Science Review, vol. 87, n° 3, 1993, p. 567-576.
  5. Andrei Shleifer et Robert W. Vishny, Corruption, Quarterly Journal of Economics, vol. 108, n° 3, 1993, p. 599-617.
  6. Max Weber, Economy and Society, University of California Press, 1978 [1921] ; Peter Evans et James E. Rauch, « Bureaucracy and Growth: A Cross-National Analysis of the Effects of 'Weberian' State Structures on Economic Growth », American Sociological Review, vol. 64, n° 5, 1999, p. 748-765.
  7. Programme pour l'Éradication de la Peste Porcine Africaine et pour le Développement de l'Élevage Porcin. C'était une campagne menée au début des années 1980 par le gouvernement haïtien et l'USAID pour abattre tous les porcs en Haïti afin d'arrêter une maladie.
  8. Ralph P. Jean-Pierre, Amy D. Hagerman et Karl M. Rich, « An analysis of African Swine Fever consequences on rural economies and smallholder swine producers in Haiti », PMC, pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC9597192.
  9. « L'accession d'Haïti à l'OMC en 1996 et la destruction de la structure économique 20 ans après », Le Nouvelliste, lenouvelliste.com/article/163339.
  10. Bill Clinton, audition devant la Commission des Affaires étrangères du Sénat américain, 10 mars 2010 ; voir Democracy Now! « 'We Made a Devil's Bargain': Fmr. President Clinton Apologizes for Trade Policies that Destroyed Haitian Rice Farming », avril 2010.
  11. Agence française de développement, « Reconstruction de l'hôpital de l'université d'État d'Haïti : l'USAID alloue une nouvelle enveloppe de 10 millions de dollars par délégation à l'AFD », communiqué, 7 décembre 2022.
  12. Le Nouvelliste, « La France ne finance plus le projet de reconstruction de l'hôpital général », 30 juillet 2026 ; Vant Bèf Info, « La France suspend le financement de la reconstruction de l'Hôpital général en raison de l'insécurité », 2 août 2026.
  13. Youri Latortue, président de la commission d'éthique et de lutte contre la corruption du Sénat, citant le rapport de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSCCA), 1er février 2019 ; Loop Haïti, « Petrocaribe : 2 milliards 258 millions 795 mille 683,56 USD volatilisés ».
  14. Un mot de prudence méthodologique s'impose : comme le notent les concepteurs des indicateurs mondiaux de gouvernance de la Banque mondiale, les indices de perception de la corruption mesurent en partie la faiblesse de l'État lui-même — sa capacité, ou son incapacité, à produire de l'information vérifiable sur sa propre gestion. Un État qui ne contrôle rien, ne publie rien et n'exécute rien apparaît mécaniquement plus corrompu qu'un État capable de documenter ses propres dépenses. Une partie du score haïtien sur cet indice est donc, elle aussi, un score d'incompétence mal étiqueté.
  15. Laura Jaramillo et Cemile Sancak, « Why Has the Grass Been Greener on One Side of Hispaniola? A Comparative Growth Analysis of the Dominican Republic and Haiti », IMF Staff Papers, vol. 56, n° 3, 2009, p. 323-349.
  16. Lant Pritchett, Michael Woolcock et Matt Andrews, « Looking Like a State: Techniques of Persistent Failure in State Capability for Implementation », Journal of Development Studies, vol. 49, n° 1, 2013, p. 1-18 ; Matt Andrews, Lant Pritchett et Michael Woolcock, Building State Capability, Oxford University Press, 2017.
  17. Francis Fukuyama, Political Order and Political Decay, Farrar, Straus, and Giroux, 2014.
  18. Peter Evans et James E. Rauch, « Bureaucracy and Growth: A Cross-National Analysis of the Effects of 'Weberian' State Structures on Economic Growth », American Sociological Review, vol. 64, n° 5, 1999, p. 748-765.