Vers la paix en Haïti par l’éducation : les défis d’un système à refonder

Alors que la violence, les déplacements de population et les fermetures d’établissements compromettent l’avenir de centaines de milliers d’enfants, la refondation de l’école haïtienne apparaît comme une urgence nationale.

Vers la paix en Haïti par l’éducation : les défis d’un système à refonder

F. Augustin NELSON, SC — Docteur en sciences de l’éducation
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Alors que la violence, les déplacements de population et les fermetures d’établissements compromettent l’avenir de centaines de milliers d’enfants, la refondation de l’école haïtienne apparaît comme une urgence nationale. Au-delà de la simple transmission des connaissances, l’éducation doit devenir un espace de protection, de justice sociale, de dialogue et de reconstruction du lien collectif.

Haïti traverse une crise multidimensionnelle marquée par l’affaiblissement des institutions, l’expansion de la violence armée, l’aggravation de la précarité et l’augmentation des déplacements internes. En 2026, près de 6,4 millions de personnes, soit plus de la moitié de la population, avaient besoin d’une assistance humanitaire. En mars de la même année, environ 1,4 million de personnes étaient déplacées à l’intérieur du territoire. Cette situation désorganise profondément les familles et les communautés, tout en compromettant l’accès des enfants à une éducation continue et sécurisée.

Les enfants sont les premières victimes de cette crise. En 2025, plus de 3,3 millions d’entre eux avaient besoin d’une assistance humanitaire et près de 680 000 avaient été déplacés par la violence, parfois à plusieurs reprises. Derrière ces chiffres se cachent des parcours scolaires interrompus, des familles fragilisées et des enfants durablement exposés à la peur, au deuil et à l’incertitude.

La situation de l’école haïtienne révèle, avec une acuité particulière, les effets de cette détresse nationale. Au cours de l’année scolaire 2024-2025, la fermeture de plus de 1 600 établissements a affecté environ 7 500 enseignants et privé plus de 240 000 élèves d’apprentissage. Selon l’UNICEF, au moins un enfant haïtien sur quatre n’était pas scolarisé.

Face aux limites des réponses exclusivement sécuritaires, illustrées par l’échec des interventions militaires internationales en Haïti, l’éducation s’impose comme l’un des fondements indispensables d’une politique durable de paix. Ainsi, l’école ne peut plus se contenter d’être un lieu de transmission des savoirs : elle doit aussi devenir un sanctuaire de protection, un vecteur de socialisation démocratique et un levier de reconstruction psychosociale. Cette triple exigence consacre la nécessité impérieuse de refonder en profondeur notre système éducatif.

Réinventer l’école pour n’oublier aucun enfant

La crise actuelle aggrave les inégalités historiques du système éducatif. L’accès à une éducation continue et de qualité demeure fortement influencé par le lieu de résidence, les ressources de la famille, la langue, le genre, le handicap et la situation sécuritaire. Les enfants déplacés, ceux vivant dans des zones contrôlées par des groupes armés ainsi que ceux issus des familles les plus pauvres rencontrent des obstacles particulièrement lourds.

Refonder l’école suppose donc de garantir à chaque enfant une éducation adaptée, inclusive et de qualité. Une institution qui humilie, exclut ou banalise la violence ne peut prétendre former à la paix. Les programmes, les pratiques pédagogiques et la vie quotidienne des établissements doivent reposer avant tout sur la reconnaissance de l’égale dignité de tous les êtres humains.

Apprendre la solidarité et le dialogue

Éduquer pour la paix signifie apprendre à vivre et à agir avec les autres. L’école doit former des citoyens capables de participer activement à la vie collective, d’identifier les problèmes de leur communauté et de contribuer à leur résolution. Cette coresponsabilité ne dispense toutefois pas l’État de ses obligations régaliennes : garantir le droit à l’éducation, sécuriser les établissements, soutenir les personnels et répartir équitablement les ressources.

La solidarité doit être vécue concrètement à travers la coopération entre élèves, la médiation, les projets communautaires, l’entraide et la participation des jeunes aux décisions qui les concernent. De même, apprendre à écouter, à argumenter et à gérer les désaccords sans recourir à la force constitue un véritable apprentissage de la paix.

Cette éducation au dialogue exige le développement de la pensée critique, de la régulation émotionnelle et de la résolution non violente des conflits. Elle passe également par la valorisation du créole comme langue d’apprentissage et de production des savoirs, tout en assurant la maîtrise progressive du français et l’ouverture sur le monde. L’ancrage dans l’histoire et les cultures haïtiennes doit aider chaque élève à construire son identité sans jamais se fermer à l’autre.

Protéger les élèves et soutenir le corps enseignant

L’éducation à la paix ne peut être dissociée de la protection de l’enfance ni de la santé mentale. Les élèves déplacés, endeuillés ou exposés à la violence présentent souvent des difficultés de concentration, d’apprentissage, de comportement et de relation. Les établissements doivent donc disposer de mécanismes solides de soutien psychosocial, de prévention des violences, ainsi que de dispositifs d’orientation et d’accompagnement des familles.

Urgence encore trop souvent invisible, la santé mentale des enfants et des jeunes doit être pleinement intégrée aux réponses éducatives. Face à l’ampleur des besoins, il devient indispensable de renforcer les services psychosociaux et d’améliorer la coordination entre les établissements scolaires, les familles et les professionnels de la santé. Fort heureusement, dans ce domaine, la relève se mobilise : de jeunes psychologues compétents prennent les devants à travers des projets concrets. C’est le cas du cabinet de psychologie Maison Harméa, une initiative exemplaire qui mérite d’être largement encouragée. Ces espaces d’écoute et d’accompagnement psychologique gagneraient à être soutenus et mis en réseau dans le cadre d’une réponse nationale structurée, accessible et adaptée aux réalités des différentes communautés.

En 2025, l’UNICEF indiquait avoir facilité la réintégration scolaire de 11 455 enfants déplacés et permis à 3 842 autres d’accéder à des espaces temporaires d’apprentissage. Ces résultats démontrent que la continuité éducative reste possible, mais qu’elle exige des mesures souples, réactives et adaptées aux situations d’urgence.

Le personnel enseignant doit être formé à reconnaître les signes de détresse et à orienter les élèves, sans pour autant être transformé en psychologue ni laissé seul face à des situations qui dépassent ses compétences. Assurer aux enseignants une formation continue, une rémunération adéquate, des conditions de travail dignes et une véritable reconnaissance sociale constitue une condition essentielle de toute refondation.

Faire de l’éducation un chantier national de paix

Reconstruire Haïti par l’éducation ne consiste pas seulement à rouvrir des salles de classe ou à transmettre des compétences académiques. Il s’agit de faire de chaque établissement un espace de protection, de justice, de dialogue et de responsabilité. Cette ambition exige une politique éducative cohérente, durable et suffisamment financée, portée par l’État en synergie avec les familles, les communautés, les universités, la société civile et les partenaires internationaux.

L’école ne peut, à elle seule, résoudre la crise haïtienne. Elle peut néanmoins contribuer à en interrompre la reproduction en formant des générations capables de penser librement, de coopérer et de refuser la banalisation de la violence. La paix ne se décrète pas uniquement dans les institutions politiques : elle se prépare aussi dans les salles de classe, dans la manière de traiter les différences et dans la valeur accordée à chaque vie humaine. Refonder l’éducation, c’est offrir à Haïti la possibilité de reconstruire, avec sa jeunesse, un avenir commun fondé sur la dignité, la justice et la paix.

Les pistes de réflexion esquissées ici feront l’objet d’un développement plus approfondi et de propositions concrètes dans un ouvrage actuellement en préparation, dont la parution est prochaine.

Frère Augustin NELSON, SC — Docteur en sciences de l’éducation

Références

  1. OCHA. « Haïti : aperçu humanitaire 2026 » ; Banque mondiale. « Haïti – Vue d’ensemble », données consultées en juillet 2026. unocha.org
  2. UNICEF. Haiti’s Children Confront a Polycrisis, 2025. unicef.org
  3. UNICEF. Crisis in Haiti et The Polycrisis for Children in Haiti, données relatives à l’année scolaire 2024-2025. unicef.org
  4. UNICEF Haïti. Snapshot of Key Results for 2025, 2025. unicef.org