Les femmes ont marqué valablement la scène de la musique, tant traditionnelle que moderne, en Haïti. Elles ont assuré des prestations variées et des rôles polyvalents. Les dynamiques culturelles sont parfois enclines, à certains moments, à l’exclusion, et ce, au détriment des genres dominants. À ce titre, il convient de noter la marginalisation des femmes durant la phase du Mini-Jazz des 1960 et 1970. L’influence du rock, du mouvement ye-ye et de la pop laissait croire à l’époque que ces genres éxigeaient une virilité qu’il incombait aux seuls hommes d’incarner. Cette vision stéréotypée a été pourtant largement démentie par l’histoire, les femmes ont bel et bien prouvé qu’elles pouvaient exceller dans ces registres.
Parmi tant d’autres, trois figures féminines majeures se distinguent par leur importante contribution au compas direct, un genre qu’elles ont, avec dextérité, marié à la pop, au hip-hop, au rap, au jazz et au rock, entre autres. Il s’agit des chanteuses-divas :Sylvie Daréus (Sylvie d’Art), Emeline Michel et Eunice Dorilas (Princess Eud). Ces femmes musiciennes ont alimenté le compas direct en favorisant une diversification qui fait aujourd’hui sa richesse. En effet, le compas direct s’adapte aux soubresauls divers du aux modes, aux influences d’autres genres ainsi qu’aux nouveaux goúts musicaux des générations successives.
Le compas direct constitue un symbolisme dynamique, fort d’un attachement intergénérationnel qui dure depuis 71 ans. Cette longévité lui a valu un ancrage sûr et une réception enthousiaste dans tous les milieux ainsi qu’au sein de la diaspora. Ce succès revient en grande partie aux femmes qui s’érigent en principales gardiennes de ce patrimoine culturel et musical.
Au bord de la rivière, sur les longues traversées, au marché, à l’église, dans les hounforts, à la maison et dans la famille, les touches et la voix des femmes haïtiennes sont vivantes et s’imposent pour s’assurer de la transmission du patrimoine musical du compas direct et d’autres traditions culturelles.
Sans sous-estimer l’apport des hommes musiciens, il faut reconnaitre aux femmes une longue tradition et une association intrinsèque à l’art, à la musique,aux chants et à la danse. Pionnières, elles font habiter la musique même dans leur quotidien. Le soufle lyrique qu’elles apportent se manifeste tant dans la manière dont le thème “femme” est traité dans les textes que dans la sensualité qui se dégage de leur voix.
Ces soixante et onze ans de compas direct (26 juillet 1955 -26 juillet 2026) se caractérisent par un éclectisme et une interaction créatrice avec d’autres genres. Cette longétivité n’est pas le fruit du hasard mais le prix d’une transmission culturelle assurée par les femmes nées pour la musique. Aujourd’hui, en l’absence d’un obervatoire musical et face aux pertubations qui affectent l’Ecole nationale des Arts(ENARTS), en raison de la crise sécuritaire de la capitale, le compas direct continue de jouir d’un partage des savoirs et des savoir-faire, principalement grâce aux femmes.
Bien que plusieurs dizaines de femmes chanteuses aient performé dans le Compas direct, notre objectif n’est pas d’établir ici un repertoire exhaustif de ces talents,un travail que nous souhaitons voir réalisé par d’autres chercheur-e-s. Nous privilégions plutôt les trois remarquables chanteuses indiquées plus haut. Dans ce numéro, seule (Sylvie Daréus) vous sera présentée; les deux autres feront l’objet d’un prochain article.
Le parcours de Sylvie d’Aréus révèle comment elle a contribué à renforcer le compas direct dans sa diversité tout en préservant sa portée de musique identitaire. Avant elle, des pionnières comme la guitariste et chanteuse Lumane Casimir avaient déja tracé la voie, influencées par le troubadour, la ballade, le boléro, le folklore, la méringue, le big band et d’autres genres caribéens. Plus tard, l’apparition d’Evens Lespinasse au sein du Cole Cole Band (1980) a recentré la balle pour marquer le grand retour des femmes sur la scène du compas direct.
D’autres ont suivi cette lignée, notamment Sylvie Dareus. Après avoir évolué dans le gospel, elle intègre le groupe Caribbean Sextet (1981) qui jouait alors du compas teinté de jazz. Elle poursuit son riche parcours en embrassant le compas direct, le rap créole, le zouk, le jazz, le compas love, le troubadour, la tendance “ nouvelle génération”, le compas mamba, le compas digital, le grenn siwèl, la méringue et le rara.
Sylvie d’Aréus, dejà toute jeune, sous le régime autoritaire des Duvalier, a joui d’une certaine émancipation en s’imposant comme rappeuse aux côtés de Master Dj des 1982. Ce, à une époque marquée par la censure contre des musiques jugées trop sensuelles et contestataires. Elle a sû faire montre de l’énergie et de la puissance vocale qu’exigeait l’univers des mini-jazz. Elle a profité du regain de la libération des femmes haïtiennes, qui ont acquis leur pleine capacité juridique, après l’adoption du décret, du 8 octobre 1982, abolissant la tutelle masculine sur la femme mariée.
Elle est la première femme rappeuse haïtienne qui allait être suivie par Princess Eud(Eunice Dorilas). Sylvie d’Art était très osée à l’époque pour en s’affirmant dans le rap qui était perçu comme une musique plutôt déviante pour plus d’uns. Je vous rapporte quelques séquences du titre “Vakans” .
Mesye medàm mwen yo si nou pa okouran
depi vakans rive fò k ke tout moun kontan
Sa k te sou ban lekòl bliye tout bel pawòl
Gen yon teyorèm ki di vakans se galvode
se nou ki pou kreye, se nou ki pou envante
Fip Flap men nou pote yon ti rap
Slenp Jen se pou ou nou pote l menm(Master Dj)
Pafwa fò k ou kwaze bra w ak la vi sa (Sylvie)
Chak jou n leve, fò k nou mete n sou sa
E nou menm ti medam
mwen konnen nou pa gen dràm
mini jup nou sou nou, nape souke kò nou ,
nap met motivasyon,
nap pote distraksyon
pou n fè mesye yo mache.
Kote nou vle fè yo ale. .
Ansanm nou ka sòti
poun fè yon ti bougi.
tande mizik nou pi pito
nan yon bèl anbyans disko.
Ay ou mete sou sa. Ah ou pa ta fèm sa.
he ou pa oblije. Ey mwen santi w prese (Master Dj).
Ah, ou pa ta fèm sa (Sylvie)
a h ou te anvi fè sa
Kenbe la kenbe la kenbe laa.(8fois)
.Jah.All right . Anytime . this is all right.Merci bro, feel me so well, O year o li bel gason. (rires)
Kenbe la, oh year. Amen.
Dans le cas du groupe Caribbean Sextet, elle a chanté “Kenbe m la” (1981) de l’album “La revanche de Jolibois”, Mini Records et “ Mete gason sou”(1983) de Ciné Records.
Dans “Kenbe m la”, voici quelques séquences de la musique:
Mwen tèlman renmen pitit sa tout janm ap fè mwen mal.
Mwen tèlman renmen pitit sa tout ren m ap fè mwen mal
Mwen tèlman renmen pitit sa tout ke m ap fè mwen mal
Kenbem la (4 fois) Sylvie
Se konsa li bon se konsa pou kenbe m la ( en duo)
Mwen di w ou kenbe l la
Mwen di w kenbe l la cheri
Mizik la bon nan kò w
Mwen santi m ta danse (Sylvie)
La sensualité se manifeste et anime les danseuses et danseurs .
Dans “Mete gason sou ou”,Sylvie d’Art dans sa douce voix incite un homme à se passer de la paresse. Elle l’invite du même coup à se faire beaucoup plus viril. Des cris sensuels se mêlent dans les refrains, soit ay ay ayy…
Voici quelques séquences du titre en question.
Pa wè se ou ki nan erè paka chita tout lajounen pou di bondye bon
Chèche w frèt pou kale dada w
Tout lannwit wap dòmi rele sou kòw pou ka wè devan w
Mete gason sou ou (Sylvie)
Lajounen wap pran van
Tout lannwit wap dòmi
Sirèn te mèt sonnen
Bourik te mèt ranni
Balanse ren w de bò
Ay ay
Balanse ren w de bò
Ay ay ay ayy
Balanse balanse
Ay. Ay ay ay-ay
Lotre jou m parèt yon kote
M jwenn yon gwoup medam k ap pale
Yo di w bon flannè
Menw gen yon gran defo
Tankou w grandou chire paka pran van
Chèche w yon frèt pou kale dadaw
Mete gason sou ou.
Entre 1981 et 1984, Sylvie d’Art valse entre le Gospel( dans le groupe Les Etincelles de l’Evangile), le Compas direct et le jazz (Caribean Sextet) , et le Rap créole ( aux côtés du rappeur Master Dj , Georges Lys Hérard) . Elle collabore avec les Frères Déjean, dans la lignée du compas jazz, puis avec le System Band, adepte d’un compas Machiavel, proche du style original du Maestro Nemours Jean Baptiste. Par la suite, elle renforce ses liens avec d’autres figures majeures de la musique haïtienne et caribéenne, notamment Robert Martino, l’un des initiateurs du compas digital influence par le rock.Robert Martino a arrangé le morceau “contre coeur”.Ansyto Mercier fait aussi partie du réseau des artistes avec qui Sylvie d’Art a performé ainsi que le batteur Yvon Jérôme,le bassiste Frantz Emile du groupe Mizik Mizik, l’artiste antillais Eric Virgal avec qui elle a chanté le titre “déclaration d’amour “ de son album solo “Tous les deux” (1992).
Enfin, elle a atteint un sommet artistique en collaborant avec le percussionniste Mario de Volcy et le groupe Mirak et au sein duquel elle explore le rara , le Rabòday, et la méringue carnavalesque. Elle prête sa voix au titre “Ayiti pou Afrika”(1990) et la meringue “Yo bay limyè à”(1991). Elle a couronné ses succès avec son album solo “Tous les deux”(1992) chante en français et en créole. Cet album contient neuf morceaux variés d’un genre à un autre. Nous vous proposons les correspondances respectives de titres à un genre.”Zoranj lan sikre” est attribué au compas love avec des touches de zouk mêlée de troubadour et de konpa manba.”Vision” est un peu zouke associé au rythme de konpa manba, composé par l’artiste elle-même. Sanglots dans ton rire s’incrit au zouk. “Déclaration d’amour”, un slow en duo avec Eric Virgal.”Ti kout fil” est apparenté à un compas siwel.”Balanse m nan bra w”, est du style du compas love.Tous les deux,est du zouk avec Eric Virgal .”Kondisyon lanmou”, du compas avec une rythmique bien orchestrée.”Grann Da” renvoie au compas siwèl. Enfin, “deklarasyon enstrimental” ferme la boucle qui fait état d’un ensemble de genres musicaux.
Repères bibliographiques
-Sylvie d’Art:la musique pour passion(1), Le Nouvellsite du 18 mai 1998
-Sylvie d’Art:la musique pour passion(2),Le Nouvelliste du 20 mai 1998
-PIERRE, Hancy (2023) « les femmes musiciennes : une réappropriation des groupes du compas direct en Haïti », in Le Nouvelliste du 7 mars 2023
-PIERRE, Hancy (2024), ‘ Le Konpa dirèk, d’une musique marginale à une musique élaborée et identitaire”, dans le National du 23/02/24
-PIERRE , Hancy (2024),”Les femmes troubadour haitiennes sur les traces de Lumane Casimir”, in Le National du 6/6/2024.
