Le 7 mai 1807, trois ans après l’indépendance d’Haïti, paraît le premier numéro de la Gazette officielle de l’État d’Haïti. Dans ce journal dirigé par l’écrivain et intellectuel Juste Chanlatte, la traite négrière et l’esclavage sont dénoncés comme un « crime de lèse-humanité ».
Cette formule, publiée dans la première République noire indépendante du monde moderne, devrait occuper une place majeure dans l’histoire mondiale des droits humains. Elle demeure pourtant largement absente des récits dominants sur l’émergence de la notion de crime contre l’humanité, encore principalement rapportée au XXe siècle, aux procès de Nuremberg et à la construction du droit international après 1945.
Il ne s’agit pas de contester l’importance de ces moments fondateurs. Il s’agit de reconnaître que l’histoire de l’universel ne s’est pas écrite uniquement dans les chancelleries européennes, les tribunaux internationaux ou les institutions occidentales. Elle s’est aussi pensée depuis Saint-Domingue, puis depuis Haïti, dans le fracas d’une révolution qui fut à la fois une guerre d’indépendance, une insurrection contre l’esclavage et une refondation radicale de l’idée même d’humanité.
La Révolution haïtienne a posé une question que le monde n’a jamais cessé d’esquiver : comment proclamer l’égalité des êtres humains tout en maintenant des millions d’hommes, de femmes et d’enfants dans la servitude ? Elle a révélé l’impensé des Lumières lorsqu’elles défendaient les droits universels tout en tolérant et en organisant l’économie esclavagiste. Elle a surtout démontré que les personnes réduites en esclavage n’étaient pas seulement les victimes d’un système : elles étaient des acteurs politiques, des stratèges, des combattants et des producteurs de pensée.
L’indépendance d’Haïti, proclamée le 1er janvier 1804, fut donc bien davantage qu’un événement national. Elle a déplacé les frontières du possible. Elle a prouvé que l’esclavage pouvait être vaincu, qu’un peuple anciennement asservi pouvait se constituer en État souverain et que la liberté ne pouvait rester le privilège de quelques-uns.
La publication de 1807 vient prolonger cette rupture. En qualifiant l’esclavage de « crime de lèse-humanité », Juste Chanlatte ne se contente pas de dénoncer une injustice. Il formule un jugement politique et moral d’une portée universelle : le commerce des êtres humains n’est pas seulement contraire à une loi ou à une nation ; il constitue une offense à l’humanité elle-même.
Cette archive oblige à déplacer notre regard. Elle invite à écrire une histoire moins eurocentrée de la modernité politique, du droit international et des droits humains. Elle rappelle que les mondes afro-atlantiques et caribéens ont participé, de manière décisive, à l’élaboration des langages de la liberté, de l’égalité et de la dignité humaine.
C’est autour de cette question que l’association Bohio Ayiti a organisé, le 17 juin dernier à l’Assemblée nationale, une table ronde intitulée « De la Révolution haïtienne à la notion de crime contre l’humanité ». Inscrite dans le cadre du vingt-cinquième anniversaire de la loi Taubira, cette rencontre a réuni chercheurs, juristes, historiens, parlementaires, représentants diplomatiques et institutions de mémoire.
Présidée par André Delpuech, conservateur général du patrimoine et président de Bohio Ayiti, et organisée par Lourdy Morland, fondatrice et directrice de l’association, cette rencontre a fait dialoguer des voix majeures de la recherche. La professeure Marlene L. Daut, de Yale University, dont les travaux ont contribué à mettre en lumière la portée de la Gazette officielle de l’État d’Haïti de 1807, y a apporté une intervention centrale. À ses côtés, Benoît Roux, ingénieur d’études à l’Université de Rouen Normandie et chercheur associé à Mondes américains–ESNA ; Pierre-Yves Bocquet, directeur général de la Fondation pour la Mémoire de l’Esclavage ; Vincent Négri, juriste et chercheur à l’Institut des sciences sociales du politique, à l’École normale supérieure Paris-Saclay ; Magali Bessone, professeure de philosophie politique à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne ; et Frédéric Charlin, maître de conférences HDR en histoire du droit et des institutions à l’Université Grenoble Alpes, ont croisé leurs regards sur la Révolution haïtienne, le droit colonial, la philosophie politique, les politiques mémorielles et les enjeux de justice réparatrice.
La présence des députés français Benoît Larrouquis, Christian Baptiste, Max Mathiasin et Élise Califer, ainsi que de représentants de l’ambassade d’Haïti en France, de l’ambassade des Seychelles, du consulat d’Haïti, de l’UNESCO, du Collège de France et de plusieurs institutions scientifiques et culturelles, a donné à cette rencontre une portée à la fois politique, diplomatique et intellectuelle.
Cette rencontre ne doit pas rester un épisode isolé. Elle appelle une politique de transmission. Les archives haïtiennes doivent être mieux identifiées, numérisées, étudiées, accessibles et enseignées. La Révolution haïtienne doit prendre toute sa place dans les programmes scolaires, universitaires et culturels, en France comme en Haïti et dans les pays dont l’histoire a été façonnée par l’esclavage colonial.
Il s’agit de réparer un récit historique incomplet. Car l’effacement de la Révolution haïtienne a des conséquences contemporaines : il entretient l’idée que les peuples anciennement colonisés auraient été les simples objets de l’histoire mondiale, alors qu’ils en ont été des sujets actifs et des producteurs de concepts politiques essentiels.
Reconnaître la contribution haïtienne à l’universel, c’est aussi reconnaître que la liberté ne fut jamais un don accordé d’en haut. Elle fut conquise par celles et ceux qui en étaient privés. Elle fut pensée, écrite et défendue par un peuple qui, au début du XIXe siècle, osa affirmer que nul ne peut disposer d’un autre être humain sans commettre un crime contre l’humanité.
Haïti ne doit plus être racontée seulement à travers ses tragédies contemporaines. Son histoire révolutionnaire, ses archives, ses intellectuels, ses artistes et ses patrimoines constituent une part essentielle du bien commun mondial. Les reconnaître, les transmettre et les inscrire dans nos récits collectifs est une exigence de vérité, de justice et de dignité. Lourdy Morland, directrice de Bohio Ayiti, structure culturelle indépendante engagée pour la reconnaissance, la transmission et le rayonnement des patrimoines haïtiens, caribéens et créoles.
