Du 15 au 17 juin 2026 se tient à Évian-les-Bains (France) le cinquante-deuxième sommet du G7, dont les priorités vont de la recherche des conditions d'une croissance mondiale équilibrée aux échanges sur les crises géopolitiques, selon France Diplomatie. Ce sommet s'ouvre un an après le départ anticipé du président Donald Trump du 51e sommet, à Kananaskis, en Alberta, provoqué par l'escalade du conflit entre Israël et l'Iran.
À la même période, le Secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies, António Guterres, effectue sa première visite en Haïti depuis juillet 2023, où il est reçu au Palais national par le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé - seule autorité exécutive du pays depuis la fin, en février 2026, du Conseil présidentiel de transition. Dans un contexte où le président des États-Unis ne s'intéresse à la crise politique et économique de ce pays, considéré comme son « arrière-cour », que peut encore le déplacement d'un Secrétaire général déjà concurrencé par le « Conseil pour la paix » que Donald Trump a fondé en janvier 2026, et dont le propre mandat s'achève dans quelques mois ?
Le rôle du Secrétaire général de l’ONU
Le Secrétaire général est le plus haut fonctionnaire de l'Organisation des Nations Unies ; il est nommé par l'Assemblée générale sur recommandation du Conseil de sécurité, conformément à l'article 97 de la Charte. Le chapitre XV de celle-ci, consacré au Secrétariat, définit ses fonctions aux articles 97 à 101. Le Secrétaire général y apparaît avant tout comme un fonctionnaire administratif ; l'article 99 lui ouvre toutefois une compétence d'une autre nature, en l'autorisant à « attirer » l'attention du Conseil de sécurité sur toute affaire susceptible de menacer la sécurité internationale. Cette compétence est éminemment politique, puisqu'il revient au Secrétaire général seul d'apprécier ce qui constitue une telle menace.
António Guterres, neuvième Secrétaire général de l'Organisation, dont le mandat arrive à échéance fin 2026, sera remplacé par l'un des cinq candidats actuellement en lice - un nombre qui pourrait encore évoluer d'ici l'élection.
Une visite, et des cris restés sans réponse
Ce mardi 16 juin, le Secrétaire général s'est rendu en Haïti pour constater de ses yeux la situation sécuritaire. Il s'est notamment rendu dans le site de déplacés dit « Colombie », qui accueille plus de 1 250 personnes, avant de visiter le quartier général de la toute nouvelle Force de répression des gangs, au camp Vertières. Il s'est dit consterné par les conditions de vie d'une population confrontée à l'effondrement économique, à un système éducatif à l'arrêt et à des capacités d'acheminement de l'aide humanitaire fortement réduites.
Rien ne garantit pourtant que cette visite, et le constat sévère qu'elle a permis de dresser, pèse sur la trajectoire du pays : le discours des autorités étatiques continue d'aller dans le sens inverse. Quelques semaines plus tôt déjà, le 29 mai, le numéro deux du département d'État américain, Christopher Landau, aurait salué les progrès du gouvernement en matière de stabilisation institutionnelle. Pour conforter ce discours, le Premier ministre joue sur le registre symbolique en recevant ces personnalités étrangères au Palais national, à quelques kilomètres seulement des zones sous contrôle des gangs : il s'agit, pour le gouvernement, de donner l'image d'une maîtrise de la situation.
L'aide internationale a, dans l'intervalle, été substantiellement réduite par la plupart des États donateurs, en particulier les États-Unis, dont le président n'évoque Haïti, depuis son retour au pouvoir, que sous l'angle migratoire - le même président qui aurait, en 2018 déjà, qualifié le pays de « shithole country », propos qu'il a depuis contestés sans qu'aucun enregistrement n'existe pour les confirmer ou les infirmer. Appeler à l'aide pour Haïti, dans un tel contexte, ne relève que du wishful thinking, alors que cela fait dix ans qu'aucune élection n'a été organisée dans le pays. Qui plus est, aucun élu ne siège plus aujourd'hui à quelque niveau que ce soit : un pouvoir monocéphale s'est installé en dehors de tout cadre constitutionnel, quand bien même chacune des décisions de ce gouvernement continue de se réclamer de la Constitution pour asseoir sa légitimité.
Haïti, un dossier à visiter et non à négocier
Comme on l'a rappelé au début de ce papier, le 52e sommet du G7 se tient actuellement en France. Les enjeux qui structurent l'agenda de la présidence française - déséquilibres macroéconomiques et droits de douane, intelligence artificielle, protection de l'enfance en ligne, sécurité intérieure, flux illicites - ne mentionnent Haïti que par la bande, au détour du volet consacré à la lutte contre le trafic de migrants. Le dossier reste également étranger aux discussions sur les conditions d'une croissance mondiale équilibrée : depuis plusieurs années, le mot « croissance économique » a pratiquement disparu du vocabulaire employé dans le pays, comme si, à la manière de la novlangue que le Parti imposait dans 1984 de George Orwell, le mot s'était effacé du lexique parce que la réalité qu'il désignait avait elle-même disparu.
La dernière visite du Secrétaire général en Haïti remontait à juillet 2023. Dans l'intervalle, si le processus électoral a, sur le papier, progressé - un calendrier a été publié, plusieurs centaines de partis politiques enregistrés -, la situation sécuritaire et humanitaire du pays s'est, elle, nettement dégradée. Les cris du Secrétaire général interviennent à un moment où il est lui-même fragilisé par la fin de son mandat et par un président américain qui ne cesse de remettre en cause l'utilité de l'ONU, après avoir créé, en janvier 2026 à Davos, un « Conseil pour la paix » qu'il préside avec droit de veto sur ses propres décisions, et dont l'ambition dépasse désormais largement le mandat de reconstruction de Gaza pour lequel le Conseil de sécurité l'avait initialement avalisé - tout en se prévalant d'avoir résolu, selon ses propres mots, plusieurs conflits que l'ONU n'était pas parvenue à régler. Cette coïncidence de calendrier rappelle qu'Haïti demeure un dossier que l'on visite, mais qui ne figure jamais au menu des chefs d'État réunis.
Le Secrétaire général n'a pas davantage pris position publiquement sur la crise institutionnelle que traverse le pays, alors que le Premier ministre - seule autorité exécutive en l'absence de tout contre-pouvoir élu - a lui-même laissé entendre, début mai, que le premier tour des élections, théoriquement prévu le 30 août 2026, pourrait glisser de plusieurs mois. Ce silence laisse entrevoir une forme de carte blanche accordée au Premier ministre, et suggère que la reconstruction institutionnelle ne figure pas parmi les priorités de la communauté internationale.
Reste la question posée au début de ce papier : que peut, concrètement, ce déplacement ? En près de dix années de mandat, António Guterres n'a invoqué explicitement l'article 99 de la Charte qu'une seule fois, en décembre 2023, pour Gaza. Une capitale aux mains des gangs armés aurait pu, tout autant, justifier le recours à cet article pour alerter le Conseil de sécurité. En se rendant au quartier général d'une Force de répression des gangs qui ne compte aujourd'hui que quelques centaines d'hommes - loin des effectifs annoncés -, puis auprès des femmes et des enfants déplacés, le Secrétaire général a surtout suscité de l'émotion et affiché une solidarité qui, en l'état, ne débouche sur aucune action concrète. Ce déplacement relève du geste moral, non de l'acte politique au sens où la Charte l'entend.
La situation d'Haïti est depuis quelque temps déléguée à des tiers : le Groupe des personnalités éminentes de la CARICOM, pour tenter de faire émerger une légitimité politique en l'absence du peuple souverain ; le Kenya, hier, et le Tchad, aujourd'hui, pour sécuriser les bâtiments de l'État. Cette délégation se fait toujours avec Haïti au menu, et non à la table.
António Guterres quitte ses fonctions fin 2026. Quel que soit le nom de son successeur, parmi les cinq prétendants en lice, rien ne garantit que le dossier haïtien bénéficiera d'un traitement différent. La question n'est donc pas seulement de savoir ce qu'a changé cette visite. C'est de savoir si elle a changé quoi que ce soit à la manière dont Haïti est traitée par la communauté internationale : comme un objet de gestion, plutôt que comme un sujet de négociation.
