Haïti est-elle encore en crise ou vivons-nous désormais dans une société où la crise est devenue la norme ? Cette question, dérangeante mais essentielle, s’impose à l’heure où les difficultés économiques, politiques, sécuritaires et humanitaires s’entremêlent au point de redessiner durablement le quotidien de millions d’Haïtiens.
Les travaux de l'historien haïtien Michel Hector sur les mouvements populaires et les différentes séquences de rupture de l'histoire nationale rappellent que les épisodes de tensions majeures ont jalonné la trajectoire du pays. Les périodes 1843-1848, 1867-1870, 1908-1915 ou encore celle de 1986-1994 témoignent de la récurrence des déséquilibres institutionnels et sociaux qui traversent la société haïtienne. Aujourd'hui, les organisations internationales, les agences de coopération et les institutions publiques parlent volontiers de crise multidimensionnelle ou de crise généralisée. Toutefois, le concept de polycrise apparaît plus pertinent pour mieux appréhender la situation actuelle.
Popularisé notamment par le sociologue et philosophe Edgar Morin et repris dans plusieurs travaux contemporains, le concept de polycrise permet de saisir l'interconnexion des crises et les effets qu'elles produisent les unes sur les autres. Il ne s'agit pas simplement d'une accumulation de problèmes, mais d'un système de crises qui s'alimentent mutuellement et rendent les solutions traditionnelles de moins en moins efficaces.
La situation haïtienne présente plusieurs caractéristiques propres à la polycrise
D'abord, les crises économiques, politiques, sociales, judiciaires, sécuritaires et géopolitiques sont profondément imbriquées. Elles ne peuvent être analysées isolément tant elles se renforcent mutuellement. L'insécurité affecte l'économie ; l'affaiblissement économique nourrit les tensions sociales ; les dysfonctionnements institutionnels aggravent la défiance citoyenne ; cette défiance fragilise à son tour la gouvernance publique.
Ensuite, la polycrise agit à plusieurs niveaux. Elle touche les individus confrontés à une perte de repères et à une crise de sens. Elle affecte également les institutions publiques dont la crédibilité s'érode progressivement sous l'effet de leur incapacité à répondre aux attentes collectives. Enfin, la polycrise révèle les limites de l'action publique. Les décideurs peinent souvent à appréhender la complexité des phénomènes en cours. Les réponses apportées demeurent fréquemment sectorielles, fragmentées et de court terme, alors même que les problèmes sont interconnectés.
Cette réalité n'épargne pas les actions humanitaires.
Par actions humanitaires, nous entendons l'ensemble des interventions menées par les gouvernements, les organisations non gouvernementales et les organisations internationales afin de venir en aide aux populations confrontées à des conflits, des catastrophes ou des situations d'urgence.
Si l'action humanitaire est présente en Haïti depuis plusieurs décennies, son ampleur a considérablement augmenté après le séisme du 12 janvier 2010. Pourtant, malgré les ressources mobilisées et les nombreuses interventions réalisées, les indicateurs sociaux demeurent préoccupants. Cette situation a conduit plusieurs chercheurs et observateurs à remettre en question l'efficacité de l'aide internationale.
Un discours critique s'est progressivement imposé dans le débat public. Reprenant notamment l'expression de Raoul Peck sur « l'assistance mortelle », certains considèrent que les mécanismes d'aide contribuent davantage à entretenir les dépendances qu'à renforcer les capacités nationales. Ces critiques sont légitimes. Toutefois, elles laissent souvent dans l'ombre une autre dimension essentielle : les effets de la polycrise sur les acteurs humanitaires eux-mêmes.
Le premier obstacle auquel se heurtent les actions humanitaires réside dans la fragilisation de l'action publique. Les institutions nationales disposent souvent de données insuffisantes pour comprendre pleinement les transformations sociales, économiques ou sécuritaires en cours. Sans diagnostic solide, il devient difficile de définir des priorités claires, de coordonner les interventions ou d'orienter efficacement l'aide internationale.
Le deuxième obstacle est l'instabilité politique chronique. Depuis plus d'une décennie, l'absence d'élections régulières et la succession de gouvernements de transition ont créé une situation où le renouvellement permanent des responsables publics empêche la continuité des politiques. Les partenaires humanitaires sont fréquemment contraints de recommencer les mêmes négociations avec de nouveaux interlocuteurs institutionnels.
Le troisième obstacle est l'insécurité généralisée. Le contrôle de plusieurs axes routiers par des groupes armés limite fortement la circulation des personnes, des biens et de l'aide. Certaines organisations sont contraintes de réduire leur champ d'intervention à quelques zones accessibles. D'autres suspendent leurs activités faute de garanties sécuritaires suffisantes. À ces difficultés s'ajoutent la corruption et l'impunité qui fragilisent davantage les mécanismes de coopération et compliquent la mise en œuvre des projets.
Ainsi, les limites des actions humanitaires en Haïti ne peuvent être analysées uniquement à travers le prisme des organisations internationales ou des ONG. Elles doivent également être comprises à partir de l'environnement institutionnel, politique et sécuritaire dans lequel ces acteurs évoluent.
La responsabilité de transformer cet environnement appartient d'abord aux décideurs publics haïtiens. Il revient aux dirigeants, avec le concours d'une « société civile » dynamique et fonctionnelle, de mieux comprendre la polycrise, de documenter les besoins réels de la population, d'identifier les ressources disponibles et de construire un agenda public cohérent capable d'orienter les coopérations internationales vers des objectifs clairement définis. Mais au-delà de la polycrise, une interrogation plus fondamentale mérite d'être posée : peut-on encore parler de « crise » en Haïti ?
Dans son sens originel, notamment en médecine, la crise désigne un moment exceptionnel dans l'évolution d'un malade : une phase aiguë qui rompt avec l'état normal et qui débouche soit sur une amélioration, soit sur une aggravation. La crise est donc, par définition, temporaire. Or, dans le cas haïtien, l'exception semble s'être installée dans la durée. Depuis plusieurs décennies, les ruptures institutionnelles, les transitions inachevées, les catastrophes « naturelles », l'instabilité politique et les urgences humanitaires se succèdent au point de devenir un horizon familier.
Cette permanence de l'anormalité invite à dépasser le seul vocabulaire de la crise. Elle nous pousse à réfléchir, dans l'esprit de Paul Ricœur, à la question du sens. Car derrière les crises institutionnelles ou sécuritaires se profile aussi une crise du sens collectif : celle de notre capacité à nous projeter dans un avenir commun, à définir des priorités partagées et à construire un récit national capable de mobiliser les gens.
Paradoxalement, l'action humanitaire elle-même devient souvent le produit de cette normalisation de l'urgence. Plus la crise s'installe, plus les mécanismes d'assistance tendent à devenir permanents. Dès lors, le véritable défi n'est peut-être plus seulement de gérer les crises successives, mais de sortir d'un modèle où l'urgence devient le mode ordinaire de fonctionnement de la société. C'est à cette réflexion collective qu'invite aujourd'hui la notion de polycrise.
Références
Coste, P. (2024). La polycrise ? De quoi s'agit-il ? Fondation prospective et innovation.
Hassnaoui, S. (2024). Approcher les insécurités sous le prisme de la polycrise : analyse critique de la littérature autour d'un concept. Regards de l'IEM,
Hector, M. (1998). Mouvements populaires et sortie de crise (XIXe -XXe siècles). Revue du CRPLC
Institut Open Diplomacy (2025). Polycrise : un concept essentiel pour comprendre la bascule historique qui s'opère.
Ricœur, P. (1990). Soi-même comme un autre et travaux sur la question du sens et de l'identité narrative. Editions du Seuil.
Haïti : les actions humanitaires à l’épreuve de la polycrise
Emilie MARCELIN, Consultante en Genre et Actions humanitaires
17 juin 2026 — Lecture : 5 min.

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