La Fédération Haïtienne de Football a récemment relayé le communiqué suivant :
« Selon un communiqué de Saeta, la FIFA a demandé le retrait de ces éléments, estimant qu’ils constituent des références politiques incompatibles avec son règlement pour les compétitions internationales. »
À la lecture de cette décision, j’ai ressenti un profond malaise. Plus que de la déception, c’est un sentiment de consternation qui m’a envahi. Car si les informations rapportées sont exactes, nous sommes confrontés à une interprétation pour le moins troublante de ce qui constitue le politique, le culturel et l’historique.
La question mérite d’être posée : depuis quand l’histoire d’un peuple est-elle devenue une déclaration politique ?
Les symboles associés à la Révolution haïtienne, à l’Indépendance d’Haïti ou à ses héros fondateurs ne sont pas des slogans partisans. Ils ne sont pas les emblèmes d’un parti politique ni d’un gouvernement. Ils appartiennent au patrimoine historique et culturel d’une nation. Ils constituent la mémoire collective d’un peuple qui a marqué l’histoire universelle en réalisant la seule révolution servile victorieuse de l’ère moderne.
Qualifier de « politique » ce qui relève avant tout de l’histoire et de la culture soulève donc de sérieuses interrogations. Cette décision devient encore plus difficile à comprendre lorsqu’on l’examine à la lumière d’autres réalités contemporaines.
Au cours des dernières années, des décisions politiques prises par de grandes puissances ont directement affecté la participation, la mobilité ou les conditions d’accès de ressortissants de plusieurs pays à des événements internationaux. Des États ont été visés par des restrictions migratoires, des sanctions ou des mesures ayant des répercussions concrètes sur les athlètes, les délégations et les supporters. Pourtant, dans ces circonstances, la FIFA a généralement invoqué sa neutralité institutionnelle et son refus de s’immiscer dans les politiques souveraines des États.
C’est précisément là que surgit une question de cohérence.
Si l’organisation estime ne pas devoir intervenir lorsque des décisions politiques contemporaines affectent directement des nations participant à ses compétitions, comment justifier qu’une représentation liée à l’histoire et à la mémoire collective d’Haïti soit considérée comme une référence politique inacceptable ?
Autrement dit, comment une évocation de notre patrimoine historique peut-elle être jugée plus problématique qu’un contexte géopolitique actuel ayant des conséquences concrètes sur la participation de certaines nations au football mondial ?
Cette apparente contradiction nourrit inévitablement un sentiment d’injustice. Elle donne l’impression que les critères appliqués ne sont pas toujours les mêmes pour tous. Or, une institution mondiale ne peut préserver son autorité morale que si ses décisions sont perçues comme cohérentes, prévisibles et équitables.
Pour de nombreux Haïtiens, la question dépasse largement le football. Elle touche au droit fondamental d’un peuple à célébrer son histoire sans que celle-ci soit systématiquement interprétée à travers un prisme politique. Car lorsqu’un peuple ne peut même plus afficher sereinement les symboles de sa mémoire collective, il est légitime de se demander si le problème réside dans ces symboles ou dans le regard porté sur eux.
Cette impression de deux poids, deux mesures a été résumée avec justesse par l’écrivaine Fabienne Josaphat:
« Georges Bossous Jr., if France’s jersey featured an emblem of Napoleon, no one would complain. It’s all in the eye of the beholder. »
Cette observation mérite réflexion. Si un symbole associé à Napoléon Bonaparte — figure célébrée dans certains récits nationaux malgré les controverses entourant son héritage colonial et son rétablissement de l’esclavage dans les colonies françaises — pouvait apparaître sans susciter d’indignation particulière, pourquoi des références à la Révolution haïtienne seraient-elles jugées problématiques ?
C’est précisément là que réside le malaise. La perception de l’histoire semble parfois dépendre moins des faits eux-mêmes que du regard porté sur ceux qui les incarnent. Ce qui est considéré comme patrimoine glorieux pour certains devient soudainement « politique » lorsqu’il s’agit d’Haïti.
Je refuse de croire qu’au XXIe siècle, la Révolution haïtienne — celle-là même qui a vaincu l’une des armées les plus puissantes de son temps et porté un coup décisif au système esclavagiste mondial — demeure encore une source d’inconfort pour certains. Pourtant, certaines décisions donnent parfois l’impression que notre histoire continue d’être traitée avec une prudence, voire une méfiance, qui ne s’applique pas toujours à d’autres récits nationaux. Si tel est le cas, cela en dit davantage sur ceux qui regardent notre histoire que sur l’histoire elle-même.
Il ne s’agit pas ici de réclamer un traitement de faveur pour Haïti. Il s’agit de demander un traitement équitable. Les nations ont le droit de célébrer leur histoire. Elles ont le droit d’honorer leurs héros. Elles ont le droit de transmettre leur mémoire collective aux nouvelles générations.
Pour Haïti, cette question revêt une importance particulière.
Notre pays traverse une crise profonde. Pourtant, malgré le fait qu’il soit aujourd’hui appauvri par des décennies d’instabilité, d’ingérences, de mauvaise gouvernance et de difficultés économiques, il demeure riche d’un patrimoine historique exceptionnel. Peu de nations peuvent affirmer avoir transformé à ce point le cours de l’histoire mondiale. L’indépendance d’Haïti en 1804 a bouleversé les fondements du système esclavagiste international et inspiré d’innombrables luttes pour la liberté à travers le monde.
Cette histoire n’est ni un privilège ni une faveur accordée par quiconque. Elle est un fait. Et les faits historiques ne devraient jamais être censurés sous prétexte qu’ils dérangent.
Les Haïtiens ont souvent eu le sentiment que leur pays était jugé selon des critères différents de ceux appliqués aux autres nations. Que ce sentiment soit fondé ou non, il ne peut être ignoré. Il mérite réflexion.
Mais si l’on veut véritablement comprendre la réaction de nombreux Haïtiens à cette décision, il faut également replacer celle-ci dans un contexte historique plus large. Depuis son indépendance, Haïti a été confrontée à une succession de mesures, de politiques et de narratifs qui ont souvent contribué à marginaliser son histoire ou à réduire son rôle dans le récit universel de la liberté. Dans ce contexte, voir des références à notre héritage révolutionnaire écartées au motif qu’elles seraient « politiques » ne peut qu’alimenter un sentiment d’incompréhension.
Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’aucune décision administrative, aucune interprétation réglementaire et aucun préjugé ne pourront effacer ce que représente Haïti dans l’histoire universelle.
Notre pays a survécu à l’esclavage, aux expéditions militaires, aux embargos, aux occupations, aux catastrophes naturelles et aux crises politiques les plus profondes. Il continue de se tenir debout malgré tout.
On peut contester nos choix. On peut critiquer nos dirigeants. On peut déplorer nos difficultés actuelles. Mais personne ne pourra nous enlever notre histoire.
Personne ne pourra effacer Dessalines, Christophe, Pétion, Capois-la-Mort, Sanité Bélair, Catherine Flon ou les milliers d’hommes et de femmes qui ont changé le destin du monde en affirmant que la liberté n’était pas un privilège réservé à quelques-uns, mais un droit universel.
Et personne ne devrait avoir à s’excuser de leur rendre hommage.
— Georges Bossous, Jr. est psychothérapeute de profession. Il est le fondateur et président de la Fondation Vertières. Il est également cofondateur de Word and Action, Inc. ainsi que de la Haitian American Leadership Initiative, Inc.. Animateur engagé, il est le directeur de l’émission hebdomadaire OPINION, diffusée sur les ondes de Radio Mega. Militant de la justice sociale, analyste politique respecté et voix influente dans le paysage médiatique haïtien et de la diaspora. Bossous met son expertise au service de la vérité, du changement social, et de la mémoire collective haïtienne.
