Si l’écologie met l’emphase sur les relations entre l’homme et son environnement, l’écologie humaine fait intervenir, en outre, des facteurs historiques, sociologiques et culturels dans la compréhension de l’adaptation de l’être humain aux conditions du milieu. Une telle adaptation n’est pleinement effective que si les besoins primaires en termes d’alimentation et d’énergie sont couverts durablement par les ressources disponibles. Au regard de la biogéographie haïtienne, il y a un secret fondamental qui permet de comprendre le jeu subtil qui unit l’homme à la nature. Pour le peuple haïtien, le secret des secrets observé dans ce domaine réside dans la paysannerie haïtienne, laquelle porte tout le poids des productions vitales qui garantissent la survie de l’Etat-Nation. Ce secret des secrets porte le nom de Zaka, du nom du dieu vodou qui symbolise aussi l’agriculture dans la mythologie haïtienne. En fait, le secret Zaka pose le problème global de la chaine alimentaire et de celle de l’énergie dans le cadre de la zakaculture qui englobe notamment la production animale, végétale, sylvicole, apicole, halieutique et dendro-énergétique (bois de feu et charbon de bois), bref tout ce qui relève de la photosynthèse, en tant que phénomène unique qui permet aux plantes vertes et au plancton de capter l’’énergie du Soleil. Etant donné que l’homme ne peut pas créer l’énergie et qu’il ne peut que la transformer, la vie sur terre repose donc sur la transformation et l’utilisation de l’énergie du Soleil, l’étoile qui domine notre système planétaire. Il faut comprendre les sciences de l’environnement pour comprendre le paysan et il faut comprendre le paysan haïtien pour comprendre Haïti. Dans ce texte, il sera présenté les fondamentaux de la vie sur Terre (Section 1), les fondations de la production alimentaire en Haïti (Section 2) les fondements de la production haïtienne de l’énergie (Section 3) avant d’entrer par la grande porte, mais à pas feutrés, dans la république du savoir (Section 4).
SECTION 1. LES FONDAMENTAUX DE LA VIE SUR TERRE
Il est utile de rappeler certains fondamentaux qui conditionnent l’épanouissement de la vie sur la planète Terre. Il y a de cela 2 500 ans, depuis que le philosophe Thalès, le père de l’école ionienne, a énoncé l’idée de science, sur laquelle se fonde encore, aujourd’hui, toute la technologie moderne. L’univers se comporte selon certaines lois de la nature qu’on ne peut ni supprimer ni changer. En outre, il est possible à la raison humaine d’explorer la nature des lois qui gouvernent l’univers. Ces deux présuppositions de base constituent ce que l’on appelle l’idée de science. En effet, aucune divinité, aucun loa, aucune prière, aucune cérémonie ne peut empêcher le sucre de se dissoudre dans l’eau. Toutefois, les découvertes et inventions scientifiques ne font pas toujours l’unanimité au moment de leur réalisation. Galilée (1564 – 1642), le père de la science expérimentale, a été condamné par le tribunal de l’Inquisition de l’Eglise Catholique pour avoir soutenu que c’est la Terre qui tourne autour du Soleil et non l’inverse. Pourtant c’est Galilée qui avait raison et non l’Inquisition. Josué ne peut donc pas arrêter le Soleil. La science est une recherche permanente de la vérité. Elle accepte de se remettre en question et continue à chercher selon ses exigences méthodologiques. Cela dit, sans rejeter ses croyances, il faut laisser de côté le magico-religieux pour continuer, en toute sérénité, à chercher des réponses objectives aux problèmes objectifs afin d’améliorer les conditions et la qualité de vie de la population. Dèyè mòn, gen mòn (il y a toujours une autre colline après une première colline).
L’étrange composition de la matière
Toute matière est composée des mêmes particules élémentaires, qu’il s’agisse d’une pierre, d’une étoile, d’un lingot d’or, d’une plante ou d’un homme. Tout finit dans l’atome, lequel est constitué d’un électron qui gravite autour d’un noyau. Ce dernier comprend les protons et les neutrons, lesquels sont formés de divers types de quarks. Combien d’Haïtiens ont déjà vu (je ne dis pas utilisé ou fabriqué) un microscope électronique, un télescope ordinaire ou un accélérateur de particules ? Or, la science s’intéresse alors de plus en plus à la physique quantique dont la maitrise progressive a rendu possible l’essor des hautes technologies. Combien de compatriotes ont compris les travaux de Newton pour la gravité, de Maxwell pour l’électromagnétisme, de Planck, d’Einstein et de Feynman respectivement pour le monde quantique, la relativité générale et la nature des particules élémentaires ? L’homme émet aussi des rayons infrarouges comme tout corps chaud, d’ailleurs. Ce qui a permis l’utilisation de caméras thermiques fort utiles dans tous les domaines du savoir. En donnant aux Terriens une nouvelle vision du cosmos, le télescope James Webb, muni de caméras infrarouges vient de mettre au grand jour de nouvelles vérités sur les galaxies qui peuplent l’univers observable dont le diamètre mesure 93 milliards d’années-lumière (Une année-lumière équivaut à 9 500 milliards de km). Ne dit-on pas que l’homme est né de la poussière des étoiles ? En effet, sa w pa konnen pi gran pase w (ce que tu ne sais pas te dépasse).
L’évolution cosmologique de notre système planétaire
L’univers observable se compose de galaxies (ensemble d’étoiles), au nombre de plusieurs centaines de milliards. Notre Galaxie qui s’appelle également « la voie lactée » s’écrit toujours avec un G majuscule et c’est elle que nous voyons le soir quand on regarde le ciel. Dans notre Galaxie, se trouve notre étoile (le Soleil) et les planètes qui tournent autour d’elle. Notre Terre est l’une de ses planètes. Elle tourne sur elle-même (la rotation), elle tourne autour du soleil (la révolution) ; tout notre système planétaire (le Soleil et les autres planètes) tourne autour du noyau de notre Galaxie et toutes les galaxies s’éloignent les unes des autres. Ainsi donc, l’homme, à bord de sa planète Terre, voyage dans l’espace dans lequel il n’y a ni « en haut ni en bas », comme le pensait Aristote. Monter aux cieux est donc contraire à la logique du cosmos. La connaissance de l’astronomie et des sciences connexes permet à l’homme de maitriser la navigation aérienne, l’espace extra-atmosphérique ou encore d’aller sur la Lune (le satellite de la Terre) et de faire des projets pour aller sur la planète Mars. Etant donné que tout ce qui se passe sur la Terre est influencé aussi par le Soleil et la Lune, il est important de les observer, de les étudier et de les comprendre pour améliorer la vie sur notre planète et donner un sens à l’existence humaine. L’astronomie figure parmi les sciences de base dont l’enseignement est totalement négligé en Haïti. Le paysan qui pratique la zakaculture est obligé d’observer les différentes phases de la lune, contrairement à ce qui se passe au sein de l’Université haïtienne où même la sélénoculture n’est pas enseignée. Lawouze fè banda toutan solèy pa leve (dès que le soleil se lève, la rosée est morte).
La signification profonde du spectre électromagnétique
Dans notre système planétaire, le Soleil représente la seule source d’énergie disponible, si l’on excepte l’énergie interne de la Terre. L’énergie qui arrive du Soleil se propage grâce à un ensemble de radiations qui forment le spectre électromagnétique. Ces radiations se caractérisent par leur longueur d’ondes et leur fréquence. Plus la longueur d’onde est petite, plus l’énergie du photon est élevée. Le spectre électromagnétique comprend les ondes courtes (des rayons gamma jusqu’aux ultra-violets), la lumière visible (une infirme portion située entre les ultra-violets et l’infrarouge) et les ondes longues (le domaine des ondes radios et des télécommunications. L’avenir de l’humanité se joue aujourd’hui à travers le spectre électromagnétique et ses secrets non encore dévoilés. Les domaines les plus importants en technologies de base concernent, par exemple, l’aérodynamique et la mécanique des fluides, les ordinateurs et logiciels, l’optronique, les sciences de la vie, les matériaux, la microélectronique, l’optique, la productique, les radars, la robotique, l’intelligence artificielle ou encore les télécommunications. Non seulement aucun de ces douze domaines de haute technologie n’est enseigné en Haïti où il n’existe ni baccalauréat professionnel ni formation de techniciens supérieurs, mais aussi la république n’est pas encore consciente de son retard technologique et du fait qu’elle est une esclave numérique. Alors, elle n’a aucune envie d’entrer dans le monde libre de l’économie du savoir et des technologies de pointe. Ceux qui en parlent sont considérés comme des rêveurs tandis que les pragmatiques sont ceux qui font des projets de latrinisation pour mendier l’aide de la communauté internationale. Depuis un siècle que la république forme des universitaires et des post-gradués, combien de temps faut-il encore attendre pour que la nation se réveille ? Ale lekol pa vle di lespri (une tête bien pleine n’est pas nécessairement une tête bien faite).
La découverte et la maitrise du feu
L’homme est le seul animal qui fasse du feu, ce qui lui donne l’empire du monde, a écrit Rivarol. Mais qui a inventé le feu ? On admet plutôt qu’il a été découvert, et non inventé. Il y a 1,5 millions d’années, les premiers hominidés ont fait connaissance avec le feu, grâce aux sources naturelles comme la foudre et les volcans et ont tenté alors de le maitriser. Son usage s’est développé après, avec l’Homo erectus, il y a 500 000 ans. Le feu a permis à l’homme de passer du cru au cuit, selon les spécialistes des sciences de la vie. Dès lors, la mastication des aliments s’est améliorée et cela a facilité la sélection d’individus aux mâchoires moins proéminentes et ensuite le développement de la boite crânienne. Donc, le passage du cru au cuit a joué un grand rôle dans l’émergence de l’Homo sapiens. Il n’est pas facile de définir le feu. Voilà ce qu’en dit, par exemple, le Petit Robert : dégagement d’énergie calorifique et de lumière accompagnant la combustion vive. Le Grand Larousse précise que c’est un dégagement simultané de chaleur et de lumière produit par la combustion du bois, du charbon et de certains autres corps. Le feu figure parmi les quatre éléments (l’eau, la terre, l’air, le feu) qui forment les composantes élémentaires de tous les matériaux, selon les anciens philosophes et les alchimistes d’autrefois, ce qui faisait du sens pour l’époque, malgré que ce soit totalement erroné. Avant de devenir un outil incontournable dans le développement de la civilisation moderne, le feu a joué un grand rôle à l’époque de la chasse et de la cueillette (outils de chasse), de l’agriculture naissante (écobuage) et de l’artisanat (développement de la poterie). L’écobuage reste et demeure, par exemple, une pratique aancienne, difficile à maitriser, car il peut être un mal ou un bien selon la fréquence, l’intensité et la durée du feu utilisé. Fok ou konnen la pou al la (Il n’y a pas de voyage achevé sans destination finale).
La naissance et la maitrise de l’agriculture
L’homme vivait partout de chasse et de cueillette avant la naissance de l’agriculture. Cette dernière aurait vu le jour, il y a environ 12 000 ans, à partir de plusieurs foyers indépendants, distribués au Proche Orient, en Chine, en Asie du Sud-Est et en Afrique dans l’Ancien Monde, de même qu’en Méso-Amérique, l’Amérique du Sud et le Nord-Est de l’Amérique du Nord dans le Nouveau Monde. Au début, la fonction principale de la reine du secteur primaire était l’alimentation et la sédentarisation. Hier, elle était, en plus, une source d’emplois, de devises et d’aménagement de l’environnement ; aujourd’hui, elle est aussi un instrument géostratégique et une arme politique. Par exemple, sur 400 000 espèces de plantes recensées, seulement 30 000 sont comestibles ; parmi ces dernières, environ 7 000 sont cultivées tandis que l’homme utilise un faible pourcentage des 7 000 (seulement 50 espèces) pour assurer 90 % de son alimentation quotidienne. Mais, ce n’est pas tout. Le riz, le blé, le maïs, le millet et le sorgho fournissent à eux seuls 60 % de la diète alimentaire de l’homme moderne. C’est pourquoi, les céréales ont été choisies pour caractériser le niveau de vulnérabilité alimentaire d’un pays donné. De fait, il se précise, de plus en plus, une tendance à privilégier la consommation des céréales dans la diète alimentaire de la population mondiale. Avant l’arrivée de Christophe Colomb dans le Nouveau Monde en 1492, l’alimentation humaine était basée principalement sur la consommation des espèces rencontrées dans les centres d’origine des plantes cultivées. La distribution de celles-ci n’était point le fruit du hasard. Elle était due non seulement aux facteurs phytogéographiques et génétiques, mais également aux facteurs agronomiques, biochimiques et physiologiques. Ainsi donc, avant les échanges de plantes, d’animaux et de micro-organismes entre l’ancien et le nouveau monde, le blé était principalement cultivé en Europe, le riz en Asie, le millet et le sorgho en Afrique et le maïs en Amérique. Avec quel sentiment faut-il accueillir le vieil adage quand il dit que Bon dye kon n bay, men li pa konn separe (Dieu sait donner, mais il ne sait pas partager).
SECTION 2. LES FONDATIONS DE LA PRODUCTION ALIMENTAIRE
Il est difficile, voire impossible, de concevoir une stratégie haïtienne de croissance économique de qualité si on n’arrive pas à bien cerner la problématique de la production alimentaire. Celle-ci repose sur une agro-biodiversité à la fois riche et fragile, abondante et complexe. Il convient alors d’analyser la logique de la chaine alimentaire, la vérité des ressources génétiques, le changement des habitudes de consommation alimentaire et la vérité des risques de famine généralisée.
La logique naturelle de la chaine alimentaire
La production alimentaire résulte de la conversion de l’énergie solaire par les plantes vertes et le plancton, grâce à la photosynthèse. Les herbivores consomment les plantes vertes, les carnivores dévorent les herbivores tandis que les détritivores s’alimentent des déchets. L’homme est considéré comme un omnivore puisqu’il se nourrit à tous les niveaux de la chaine alimentaire. C’est à travers cette dernière que circule l’énergie nécessaire à tous les êtres vivants. La première idée générale est que la chaine alimentaire est un tout. Si une espèce A se nourrit d’une espèce B qui, à son tour, se nourrit d’une autre espèce C, qu’arrivera-t-il en fin de compte si B ou C disparait ? Si B disparait, A va aussi disparaitre tandis que C va pulluler jusqu’à détruire l’équilibre de la chaine. Par contre, si C disparait, B et A vont disparaitre à leur tour. En outre, de nouveaux cas peuvent se présenter si une des espèces dispose de plusieurs sources de nourriture. Par exemple, dans les années 1920, les chercheurs ont introduit dans la plaine du Cul de Sac des mangoustes pour lutter contre les couleuvres et rongeurs dans les plantations de canne à sucre. Après avoir réduit la population des rongeurs, les mangoustes affamés ont commencé à dévorer les poules, de sorte qu’il faut détruire maintenant les mangoustes. La maitrise de la lutte biologique exige donc
des compétences très fines. Le maintien de l’équilibre le long de la chaine alimentaire peut générer des situations de plus en plus complexes. Dans certains pays européens, l’homme a été obligé de réduire drastiquement la population des loups qui décimaient les troupeaux des éleveurs. Mais, les loups, une fois détruits, d’autres plaies apparaissent dans les milieux concernés parce que les loups rendaient d’autres services au niveau de la faune et de la flore de la région. Les chercheurs ont dû développer des programmes appropriés pour réintroduire les loups dans les écosystèmes en déséquilibre. C’est pourquoi, on apprend aux agronomes à ne pas détruire totalement la population des prédateurs, mais plutôt à contrôler les effectifs de population, quelle que soit la méthode de lutte utilisée (biologique, chimique, physique). En outre, le mode de contrôle des pestes et des maladies pose, également, le difficile problème de choisir entre la production maximum et la production optimum (à ne pas confondre avec l’optimum de Pareto en économie). L’homme s’intéresse outre-mesure à la première tandis que la nature n’a d’yeux que pour la seconde. C’est dire que la durabilité ne peut pas s’acquérir gratuitement. Se pa yon sel jou, bounda bezwen kaka (Il faut chier tous les jours et non pendant un seul jour).
Le potentiel de richesse des ressources génétiques
Il faut lire Daniel Quérol (Genetic Resources. Our forgotten treasure) pour s’en convaincre. A la fin du 19ème siècle, le Brésil exportait 95% du caoutchouc issu de la plante Hevea brasilensis. Sous prétexte de vouloir faire progresser la science, les botanistes anglais ont emporté du matériel génétique provenant d’Hevea brasilensis pour en tirer, par la suite, des semences nécessaires à la propagation de la plante. Quelques années plus tard, les Anglais colonisent le Sri Lanka, le Singapour et la Malaisie où ils ont introduit la culture de l’Hevea brasilensis. La production de caoutchouc de ces trois nouveaux producteurs a ainsi réduit les exportations brésiliennes à 5 % des exportations mondiales, provoquant alors une crise sociale sans précédent au Brésil. A la vérité, les Anglais ont volé une ressource génétique au Brésil. Certes, le germoplasme fait référence notamment à l’ADN (acide désoxyribonucléique) et aux matériels héréditaires. Il n’est pas brevetable. Par contre, la ressource génétique a une valeur économique et reste propriété de l’Etat concerné tandis que le sélectionneur ou l’agriculteur a des droits de propriété intellectuelle sur la variété de plante ou la race animale qu’il a produite. Au niveau géopolitique, les pays tropicaux se sont faits avoir, en tant que zones clés de la biodiversité mondiale. Ces pays, dans leur grande majorité, des Etats pauvres, ont fini par croire que les ressources minières sont plus importantes que les ressources génétiques. Aujourd’hui encore, Haïti se laisse dépouiller de ses ressources génétiques sans compensation aucune, puisqu’elle pratique le libre accès à de telles ressources, malgré les opportunités que lui a offertes la Convention sur la Biodiversité de 1992 qu’elle a ratifiée depuis 1994. Les travaux initiés en 1997 en vue de créer la commission nationale sur les ressources phytogénétiques sont restés lettre morte. Si bèf te konnen fòs li, li pa ta kite yon ti moun ap mennen l (Si le taureau connaissait sa force, il ne se laisserait pas mener par un enfant).
Le changement des habitudes de consommation alimentaire
Comme tant d’autres pays pauvres, Haïti a vu se modifier ses habitudes de consommation alimentaire notamment par le jeu l’aide alimentaire. Par exemple, il y a une cinquantaine d’années, la consommation haïtienne de riz était de 12 Kg par tête. Aujourd’hui, elle s’élève à plus de 40 Kg par tête. Les habitudes alimentaires de la population sont en train de changer, en raison notamment de l’aide alimentaire qui est devenue un cadeau empoisonné. La croissance des importations de blé avait attiré l’attention des autorités publiques depuis les années 1940, puisqu’elles avaient préconisé de mélanger la farine de blé avec celle de la patate. La qualité du pain ne va pas changer si la proportion de farine de patate ou de manioc dans le mélange ne dépasse pas 15 %. Quand le programme de modernisation des entreprises publiques des années 1995 avait permis à un groupe national d’acquérir la propriété de la minoterie d’Haïti, les gens, bien intentionnés mais politiquement peu influents, pensaient alors que patate et blé allèrent faire bon ménage. Les dirigeants de l’époque ont rejeté la décision de leurs homologues des années 1940. Aussi, la farine de blé continuait-elle d’alimenter exclusivement les boulangeries qui poussent comme des champignons vénéneux, même en plein coeur du milieu rural. Les grands producteurs de patate à Savien, dans l’Artibonite, avaient pourtant offert leur terrain gratuitement à tout porteur de projet intéressé à l’installation d’une usine de farine de patate dans la vallée de l’Artibonite. Mais, rien n’y fit. Or, la vocation naturelle d’un pays tropical de montagne comme Haïti est la production de racines et tubercules (igname, manioc, etc). Haïti devrait consommer plus de patate douce qu’elle produit suffisamment et moins de riz qu’elle ne produit pas assez. Il est techniquement possible d’augmenter la production nationale de riz en augmentant la superficie cultivée, si on n’arrive pas à augmenter la productivité des rizières. Mais, est-il souhaitable de le faire au détriment des réserves de l’agro-biodiversité ? Fok nou ta koke makout nou kote ponyèt nou ka rive (Il ne faut pas vivre au-dessus de ses moyens).
Le spectre grimaçant de la famine généralisée
Il y a de bonnes raisons de penser que la république s’approche à grands pas de la famine généralisée. De fait, la moitié de la population totale est confrontée déjà à une situation d’insécurité alimentaire aigue et que la population n’arrête pas de croître. D’autre part, les familles touchées survivent grâce au PAM (Programme Alimentaire Mondial, aux donations bilatérales et aux transferts de fonds des Haïtiens vivant à l’étranger dont le montant tourne autour des quatre milliards de $ US par an. Quatre indicateurs clés permettent de partager les fondements structurels des risques de famine généralisée. Premièrement, la demande de produits alimentaires augmente en raison de la croissance régulière de la population tandis que l’offre de terres arables diminue en plaine à cause de la salinisation et en montagne en raison de l’érosion hydrique. Deuxièmement, l’intégrité des exploitations agricoles (environ un million) décline régulièrement, puisque la taille des parcelles inférieures à 1,29 Ha est passée de 37 % en 1950 à 73 % en 2012, en raison du morcellement continu des propriétés.
Troisièmement, la jeunesse rurale se détourne de l’agriculture qui ne nourrit point son homme. Une enquête effectuée, il y a déjà une vingtaine d’années, révèle que 90 % des agriculteurs ne souhaitaient pas que leur fils devienne des agriculteurs. Quatrièmement, le réinvestissement des chefs d’exploitation dans le buisiness agricole se réduit progressivement, étant donné que les modestes gains tirés de l’agriculture sont alloués aux secteurs de la santé et de l’éducation, ce qui est compréhensible puisque les familles paysannes ne bénéficient d’aucune sécurité sociale. L’agriculture traditionnelle se meurt tandis que l’équilibre Population / Ressources est menacé. Selon Josué de Castro, le lit du pauvre est fécond ; mais force est d’admettre aussi que le comportement sexuel de l’homme rural est aussi dicté par un calcul économique. Pitit, se bonè malere (Avoir des enfants permet de sortir du piège de la pauvreté).
SECTION 3. LES FONDEMENTS DE LA PRODUCTION ENERGETIQUE
C’est une lapalissade de répéter que la gouvernance haïtienne de l’énergie laisse beaucoup à désirer. Pour apprécier les enjeux associés à une pareille situation, il convient d’analyser la structure de la consommation nationale de l’énergie, la problématique des énergies renouvelables, les enjeux de la production de charbon de bois et l’injustice climatique dont Haïti est victime.
La vérité des ressources énergétiques
La vie est une dépense folle d’énergie reçue à profusion d’une étoile généreuse que nous appelons le Soleil. Pour se nourrir, se chauffer, se vêtir, se loger, se reproduire, s’amuser, se déplacer, s’éclairer, fabriquer des outils, écrire, penser et redevenir poussière, l’homme a besoin de l’énergie. Celle-ci vient d’une source primaire (le Soleil) et de multiples sources secondaires comme le pétrole, le vent ou les aliments. L’énergie est dite épuisable comme dans le cas du pétrole ou inépuisable comme dans celui du vent. Tout ce qui est épuisable est non renouvelable comme le gaz naturel mais il peut arriver qu’une ressource renouvelable comme le bois soit épuisable si sa vitesse de consommation dépasse celle de son renouvellement. Pour se procurer de l’énergie, l’homme construit des usines à vapeur, des centrales thermiques (à énergie fossile), des centrales hydro-électriques, solaires ou marémotrices, des parcs éoliens et des centrales nucléaires. En ce qui a trait à l’énergie et aux aliments, les deux forces qui gouvernent le monde, il existe une classification quadripartite qui distingue quatre types de pays : le premier groupe possède à la fois le pétrole et les céréales ; le deuxième groupe a le pétrole mais a peu ou pas de céréales, mais avec les pétrodollars, il peut acheter les céréales ; le troisième groupe comprend les pays qui produisent beaucoup de céréales, mais non pas de pétrole (avec l’argent gagné sur le marché des céréales, ces pays peuvent se payer le pétrole ; le quatrième groupe réunit les pays qui n’ont ni pétrole ni céréales. Haïti se range dans le quatrième groupe. Pour se consoler, les Haïtiens proclament qu’ils ont le pétrole, mais leur pétrole n’est pas leur pétrole ; c’est la réserve d’autres pays plus gourmands. Les Haïtiens affirment aussi
qu’ils peuvent produire suffisamment de céréales, mais ils sont victimes d’une concurrence déloyale. En attendant, les solutions n’arrivent pas. Les Haïtiens disent aussi qu’ils ne sont pas pauvres, mais qu’ils ont été appauvris. Soit. Mais, il ne faut point oublier que les ressources naturelles (pétrole, or, iridium, plages enchanteresses, vues panoramiques) ne sont pas immédiatement des richesses. Ce sont plutôt des richesses potentielles, c’est-à-dire qu’il revient à l’homme de transformer ces ressources en richesses. Si sòt pa bay, enbesil pa pran (si les sots ne donnent pas, les imbéciles n’auront rien).
La structure de la consommation nationale de l’énergie
La consommation nationale d’énergie repose sur le bois et le charbon de bois ou charbon végétal. Il ne faut pas confondre ce dernier avec le charbon minéral, appelé aussi lignite. De même, le charbon végétal utilisé à plusieurs fins différentes ne correspond pas toujours au charbon de bois principalement employé à des fins énergétiques. Jusqu’à l’heure actuelle, le bois de feu (bois utilisé à des fins de production d’énergie) et le charbon de bois représentent 66 % de la consommation nationale d’énergie. La bagasse et l’hydro-énergie comptent respectivement pour 4 et 2 % de la consommation totale. Ce qui fait que les besoins nationaux en énergie sont couverts à 72 % par des ressources locales. Les 28 % restants sont fournis par les produits pétroliers importés (Diesel et kérosène, 19% ; Essence, 6% ; GPL, 2% ; Fuel oil, 1%). Le premier dilemme énergétique est le suivant. La demande nationale d’énergie est en hausse en raison de l’accroissement démographique et des besoins socio-économiques. Pour satisfaire cette demande, ou on augmente l’offre du bois-énergie, ou on augmente l’offre des produits pétroliers. Or, il y a de moins en moins de ressources en bois et de moins de devises pour acheter du pétrole. Donc, sur le plan énergétique, la république est actuellement bloquée. Faute d’énergie disponible, l’existence même du pays est menacée et celle-ci s’achemine vers la crise la plus grave de son histoire. Evidemment, la société civile a réagi de trois manières : elle continue à augmenter la pression sur les ressources en bois au détriment de la conservation des ressources naturelles et de la qualité de l’environnement ; elle augmente également la consommation d’énergie solaire photovoltaïque et celle du GPL. Ce faisant, elle montre la voie aux autorités publiques. Celles-ci ont encore du mal à comprendre le message populaire. Ge fon kriye davans (Il vaut mieux prévenir que guérir).
La problématique des énergies renouvelables
Il est difficile, voire impossible, de concevoir une sortie de crise durable sans une réponse adéquate au dilemme énergétique susmentionné. Il existe deux approches possibles pour sortir de ce dilemme. Selon la première approche, investir en priorité dans les énergies renouvelables est mieux, quitte à réduire progressivement la part du bois-énergie dans le mix énergétique choisi ; d’après la seconde approche, prioriser les produits pétroliers est meilleur parce que une usine thermique peut se mettre en place très rapidement, et cela à la grande satisfaction des bailleurs de fonds. Le conflit entre le renouvelable et l’épuisable rend vulnérables les petits pays qui n’ont ni pétrole ni céréales. Ils n’ont pas suffisamment d’épargne pour investir, de manière autonome dans les énergies renouvelables, tandis qu’ils n’ont pas d’autre choix que de céder aux injonctions des bailleurs de fonds qui font passer la rentabilité financière avant la rentabilité économique. C’est là, le deuxième dilemme de la réalité énergétique des pays pauvres en général et des petits Etats insulaires en particulier. Comment faire alors pour investir dans les énergies renouvelables dans la perspective d’atteindre l’autosuffisance énergétique de manière durable ? Exploiter au maximum le solaire, le vent et l’énergie marémotrice donnerait un avantage stratégique à court-terme et des bénéfices socio-économiques à long-terme. Dans cet ordre d’idées, privilégier l’hydro-électricité semble être la meilleure option si des mesures appropriées sont mises en place simultanément pour assurer la conservation des sols et des eaux et lancer conjointement des programmes d’adduction d’eau potable, d’écotourisme et de développement local. L’histoire haïtienne de l’énergie électrique a montré que la production d’électricité a été d’abord privée, puis l’EDH (Electricité d’Haïti) a obtenu le monopole de la production, de la distribution et de la commercialisation du produit. Ce monopole d’Etat n’a rien arrangé quant à la bonne gouvernance de l’électricité. Par la suite, la réalité a poussé l’EDH à acheter du courant électrique des firmes privées pour répondre à la demande solvable. Cette dernière opération a terminé en catastrophe économique et politique. Donc, ce n’est pas la privatisation qu’il faut craindre, mais plutôt la mauvaise gouvernance. Bat chen, tann mèt li (il n’y a pas de repas gratuit).
Le charbonnier, le personnage le plus important de la république
Le Juge d’Instruction est souvent perçu comme le personnage le plus puissant de la république. Sans vouloir désavouer ce lieu commun, force est d’admettre que le personnage le plus important de l’Etat-Nation est bien le paysan haïtien qui fait battre sans interruption aucune, le coeur de la république. En effet, la production nationale des aliments, de l’énergie et du transport à dos d’animal est sous le contrôle exclusif du paysan. La patate douce, la mule et le charbon de bois symbolisent la puissance de l’homme rural. La patate douce est représentée par la variété Ti Savien dont la localité du même nom est le foyer d’origine de ce cultivar grâce à une technique de reproduction baptisée « la Couvée ». La mule, pivot central du transport à dos d’âne, provient de l’accouplement d’une jument et d’un baudet mulassier (bourik Enchò) dont le dressage comme reproducteur universel fait l’objet d’un secret transmis de génération en génération. Fabriquer du charbon de bois réclame, comme dans les autres cas susmentionnés, beaucoup de savoir et de savoir-faire. La filière de charbon de bois a généré près de US $ 400 millions pour l’année 2018 tandis que L’EDH n’a pu encaisser que US $ 50 millions pour la vente d’électricité. Pourtant, l’Etat Central subventionne l’EDH à hauteur de US $ 200 millions et ne retourne pas un sou au charbonnier anonyme. Localiser la charbonnière, collecter la matière première, préparer la meule de production, gérer la carbonisation les mains nues, assurer la sécurité du site, organiser l’emballage du produit, planifier le transport à dos d’animal, savoir ajuster l’offre à la demande, négocier le prix en l’absence du système international de mesures, constater une faible productivité de 15 % et réaliser qu’on n’a pas accès aux techniques qui permettent de faire plus de charbon avec moins de bois et plus de sous-produits utiles avec peu d’investissement, se voir rejeter par une société à qui l’on rend de précieux services, bref être tout quand on n’est rien, voilà le profil de l’homme qui est chosifié alors qu’il mérite d’être glorifié. Pourquoi le paysan anonyme n’a-t-il pas une statue en plein Champ de Mars pour magnifier le génie du peuple haïtien ? Nou pa konnen valè dra blan (Peu de gens connaissent la valeur d’un drap blanc).
L’injustice climatique vécue par Haïti
Adoptée le 9 mai 1992, entrée en vigueur le 27 mars 1994, ratifiée par L’Etat haïtien en 1996, la convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCCC) est l’un des grands instruments universels produits par la Conférence des Nations Unies sur l’Environnement et le Développement (CNUED), tenue à Rio, Brésil, en 1992. Son objectif est de stabiliser les concentrations de gaz à effet de serre (GES) dans l’atmosphère à un niveau qui empêche toute perturbation anthropique dangereuse du système climatique. Les pays sont alors invités à réduire leur émission de GES et à s’adapter aux nouvelles conditions créées par les effets du réchauffement climatique. Les pays riches et industrialisés sont responsables de la presque totalité de l’émission des GES dans l’atmosphère mais toute la planète aura à payer les pots cassés face aux dégâts causés par le réchauffement planétaire. Les grands pollueurs se nomment les EUA et la Chine ; les petits pollueurs, dans la mesure où l’on admet qu’ils sont véritablement des pollueurs, ont pour noms, par exemple, Bukina Faso, Sénégal ou Haïti. Ce dernier pays se retrouve dans une situation tout à fait particulière, au regard de l’article 8 de la CCCC. En effet, si un Etat Partie remplit l’une des neuf conditions sous-mentionnées, il pourra bénéficier d’un traitement spécial (non défini) en ce qui concerne le financement, l’assurance et le transfert de technologie. Or, Haïti remplit huit de ces neuf conditions en tant que 1. Petit pays insulaire, 2, Pays ayant des zones côtières de faible élévation, 3. Pays ayant des zones arides et semi-arides, des zones de forêt et des zones sujettes au dépérissement des forêts, 4. Pays ayant des zones sujettes à des catastrophes naturelles, 5. Pays ayant des zones sujettes à la sécheresse et à la désertification, 6. Pays ayant des zones de forte pollution de l’atmosphère urbain, 7. Pays ayant des écosystèmes montagneux fragiles, 8. Pays dont l’économie est fortement tributaire de la consommation de produits pétroliers. En résumé, en tant que seul pays moins avancé de l’hémisphère occidental, sans être un pays pollueur proprement dit, tout en étant l’un des pays les plus vulnérables au réchauffement planétaire, Haïti se retrouve à un carrefour difficile : ou elle se comporte comme un grand pollueur pour avoir droit à la générosité des pays riches ou elle agit comme un non-pollueur climato-intelligent, c’est-à-dire responsable sans être stupide. Mwen pa manje pwa, mwen pap kk pwa (je ne peux pas payer pour un crime que je n’ai pas commis).
SECTION 4. LA CONQUETE DE LA REPUBLIQUE DU SAVOIR
Ou Haïti s’effondrera ou elle se modernisera. Toute entreprise de modernisation des pays moins avancés technologiquement au début du 21ème siècle, à l’heure de la révolution numérique, devra passer par l’économie du savoir et déboucher sur l’instauration d’une république de savoir. Or, celle-ci ne peut grandir, fleurir et s’épanouir sans un changement de vision et de paradigmes de la part de la population concernée. Une valeur fondatrice en voie d’extinction est celle des grands projets qui
font la spécificité d’un Etat-Nation déterminé. Or, le pays a été construit à partir de l’idée de grands projets : la liberté pour tous, la technologie pour tous, l’union des Noirs et des Mulâtres, le système national de fortification (le SNAF) et le panaméricanisme. Tout au long de sa vie tumultueuse, il a participé à la fondation des Nations Unies, édifié la cité de l’Exposition à Port-au-Prince, construit le barrage à double fin de Péligre pour l’irrigation et l’hydro-électricité, créé le stade Sylvio Cator et inauguré le panafricanisme à travers le relèvement du système éducatif des pays africains nouvellement indépendants dans les années 1960. C’est pour cela qu’il faut fonder le relèvement économique sur de grands projets issus de l’âme haïtienne et non sur une multitude de petits projets cofinancés par l’APD (Aide Publique au Développement). Pour freiner l’effondrement de la société haïtienne, instaurer l’Etat de Droit et relancer la croissance économique, selon une approche holistique et systémique, il faut prioriser les grands projets qui dominent l’espace et le temps. Il est alors utile de partager l’information relative aux pistes d’action indiquées en la circonstance.
Le grand projet de reconstruction du pouvoir historique de peuple
Il existe trois personnages associés à la survivance de l’Etat-Nation d’Haïti en raison des différents titres dont ils sont porteurs, de leurs compétences respectives et de l’impact de leurs décisions sur le devenir de la nation. Ces trois personnages appartiennent respectivement à l’Eglise catholique, apostolique, romaine, à l’administration publique du pays et à la paysannerie haïtienne. Evidemment, Il s’agit du Chef de l’Eglise catholique, du Chef de l’Etat haïtien et du Chef des exploitations agricoles d’Haïti. Y a-t-il une relation entre les titres officiels, les compétences et les responsabilités historiques de ces trois personnages ? Rien ne sert de chercher à comprendre lequel des trois est le plus important car il s’agit d’un bloc indissociable.
Selon l’Annuaire Pontifical, le Pape cumule sept titres officiels : Evêque de Rome, Vicaire du Christ, Successeur du Prince des Apôtres, Souverain Pontife de l’Eglise Universelle, Souverain de l’Etat du Vatican, Serviteur des serviteurs de Dieu et Patriarche de Rome. De son côté, le Président d’Haïti a droit également à sept titres différents. Il est Président de la République, Chef d’Etat, Chef du Pouvoir Exécutif, Premier Mandataire de la Nation, Chef Suprême des Forces Publiques, Représentant de l’Etat-Nation et Serviteur des serviteurs de la république. Quant au paysan haïtien, il est aussi détenteur de sept titres : il est chasseur-cueilleur, producteur d’aliments (agriculture - élevage), de médicaments (plantes médicinales), de matières premières (artisanat et industrie), de services de transport (à dos d’animal), de commercialisation (achat et vente) et d’énergie (bois de feu et charbon de bois). Dans les trois cas, il s’agit de sept fonctions qui se complètent, le pape agissant au niveau global, le Chef d’Etat agissant au niveau national et le paysan agissant au niveau sectoriel. Le triangle de pouvoir ne peut pas rester en équilibre sans la bonne tenue de l’une l’une de ces trois branches. Or, le rapport oppresseur / opprimé a dominé historiquement les rapports entre l’Eglise catholique, l’Etat Prédateur et la classe paysanne d’Haïti, malgré les conquêtes sociales de la théologie de libération et les initiatives heureuses de la fraction progressiste du clergé non traditionnel. A Saint-Domingue, l’Eglise catholique était du côté des colons contre les esclaves. Après l’Indépendance, l’Eglise a été du côté de l’Etat Prédateur contre les paysans, persécutant le vodou, la religion populaire, tandis que L’Etat parasite appauvrissait les producteurs au nom de la bourgeoisie agro-exportatrice. Ce conflit séculaire se termine aujourd’hui par une victoire à la Pyrrhus du vodou, du créole et de l’agriculture familiale. Tout en disant un grand merci à Rome pout tout ce qu’il a fait de bien et de bon dans le pays, l’heure est venue de dire non au conflit des trois pouvoirs et de réconcilier la cathédrale, le palais national et le temple vodou. Car, c’est l’exclusion des paysans qui a fabriqué la violence urbaine, laquelle a donné naissance à la violence politique, économique et criminelle. Jou fèy tonbe nan dlo, se pa jou sa li pouri (La feuille morte ne se décompose pas le jour même où elle tombe à l’eau).
Un grand projet dans une grappe de projets
Il faut arrêter de multiplier outre-mesure les petits projets et de centrer la marche du pays sur le développement de ces derniers. Si nombreux soient-ils, les projets à caractère humanitaire visent la survie du groupe social et non le développement de celui-ci. Après une cinquantaine d’années de mise en oeuvre, les limites de l’aide publique au développement (APD) ont été atteintes, tout au moins en Haïti. Trade not Aid (Commerce et non Aide) résume, selon certains hommes d’Etat, la pensée des développementistes, mais la formule n’a jamais été convenablement appliquée. La multiplication de petits projets et de micro-projets tend à devenir une règle générale alors que la fondation de l’Etat-Nation reposait sur l’édification de grands projets, comme on l’a déjà vu. Le projet de création de deux stades de football de 40 000 places chacun, baptisé sous le nom de « Opération 80 000 » est un élément d’un système dont les composantes sont interreliées et interdépendantes. L’opération 80 000 est un grand projet, à la fois actuel, structurant et à effet d’entrainement élevé sur l’économie nationale. Le concept de « grappe de projet » qui se base sur les douze domaines de haute technologie déjà mentionnés dans la section 1, permet aux preneurs de décision de réaliser l’intégration horizontale et verticale des programmes et projets concernés. Afin de jouer son rôle de moteur de croissance économique, l’Opération 80 000 se retrouve au centre d’un système dont les autres éléments sont la mise en place des infrastructures électriques et numériques, la création massive d’emplois durables à travers les programmes inclus dans la grappe de projet et la construction de logements sociaux selon un modèle qui permet de rentabiliser les ressources spatiales d’un petit Etat insulaire. Dit autrement, la construction de deux stades de 40 000 places chacun est le sésame qui ouvre la porte de toutes les cavernes d’Alibaba distribuées dans les mille grottes souterraines de la république. Gangan ba w pwen, men li pa voye w monte pyebwa san kenbe (Le prêtre vodou te donne des talismans, mais il ne te dit pas d’aller grimper sur un arbre sans toucher à celui-ci).
Une agriculture intelligente et futuriste
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, il est possible de moderniser la zakaculture sans avoir à entrer en conflit avec le paysan, comme on l’a déjà expérimenté dans le cas de l’agriculture traditionnelle. La maitrise de la zakaculture qui a deux faces plutôt qu’une, commande de concilier dans un tout cohérent la production d’aliments et la production d’énergie, comme l’avait réalisé le paysan soi-disant inculte. La république n’a pas pu faire cette réconciliation avant parce que les élites, obnubilées par le concept de productivité hérité du monde occidental, avaient rejeté en bloc tout ce qui venait du système paysan alors que ce dernier avait fourni pendant plus d’un siècle l’essentiel de la production énergétique et alimentaire nécessaire au bien-être de la population. Aujourd’hui, le système paysan a montré ses limites et est incapable de remplir ses fonctions originelles. De deux choses l’une : ou il faut adopter le modèle productiviste avec force intrants importés (engrais, semences, hormones, pesticides, énergie fossile) ou créer un autre modèle basé sur la zakaculture traditionnelle mais beaucoup plus performant (énergie solaire plutôt que l’énergie fossile, peu ou pas d’intrants importés, polyculture plutôt que monoculture, qualité plutôt que quantité). La modernisation de la zakaculture commande d’introduire plus de savoir dans le monde agricole et d’adopter des modèles d’exploitation durables et respectueux de l’environnement. Pour réduire significativement la dépendance énergétique et alimentaire de la nation, la république devra se tourner vers l’agriculture solaire (Agri-voltaïque ou Agri P V). Celle-ci combine en un seul système la production agricole et la production énergétique au niveau même de la ferme, qu’il s’agisse de cultures abritées ou non. Le programme ASI (Alliance Solaire International), fruit de la Déclaration de Paris de 2015 et de l’Accord cadre de 2016 permet aux pays riches en ressources solaires de bénéficier de financements appropriés pour le déploiement massif de l’énergie solaire à des fins de développement durable. Dit autrement, la politique agricole et la politique énergétique seraient abordées de manière systémique au lieu de les traiter séparément. Avec des ressources en sols très rares et une forte pression sur les ressources ligneuses d’une part et des ressources solaires abondantes et une maitrise relative des technologies solaires d’autre part, il ne manque que la volonté politique pour réussir la transition entre la zakaculture traditionnelle et la zakaculture moderne.
In fine, les bénéfices à tirer de ce changement technologique sont énormes et variés. Du point de vue agricole, il convient de mentionner le retour à terre, l’amélioration des méthodes et techniques de production, l’augmentation de la productivité de la terre et du travail, l’accroissement des revenus agricoles et non agricoles, le remembrement des exploitations agricoles ; sur le plan technologique, il faut retenir une plus grande exploitation des ressources solaires, la maitrise de l’énergie solaire thermique et photovoltaïque, l’électrification rurale à moindre coût et un plus grand accès à l’électricité et à l’Internet, la création de conditions favorables à l’industrialisation intelligente du pays ; en ce qui concerne les retombées socio-économiques, il faut citer la fin du conflit entre la société formelle et la société informelle, la création d’emplois en masse, l’augmentation du PIB agricole et des exploitations agricoles, l’amélioration de la balance des paiements, la réduction des inégalités sociales et le développement de l’agrotourisme ; en ce qui a trait aux bénéfices environnementaux, il faut mentionner la diminution de la pression sur les ressources ligneuses, une meilleure conservation des sols et des eaux, et l’accroissement de la couverture forestière ; sur le plan de la gouvernance générale, la souveraineté et la dignité nationales seront restaurées. Il en résulterait alors une meilleure stabilité politique.
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