Dans le contexte actuel de fragilité multidimensionnelle que traverse Haïti, les relations diplomatiques ne peuvent plus se limiter aux usages protocolaires traditionnels. Elles doivent devenir des instruments de transformation économique, institutionnelle et sociale.
À cet égard, le rapprochement observé entre Haïti et le Brésil, notamment à travers les échanges récents avec l’ambassade du Brésil en Haïti et les initiatives de coopération économique émergentes, mérite une attention particulière. Il ne s’agit pas d’un simple épisode diplomatique. Il pourrait constituer une fenêtre stratégique rare pour repositionner Haïti dans une logique de développement structuré. La question est donc la suivante : Haïti saura-t-elle transformer cette opportunité en projet national concret ?
A- Pourquoi le Brésil représente un partenaire stratégique naturel pour Haïti
Le Brésil occupe une position singulière dans les relations internationales d’Haïti. Cette proximité repose sur plusieurs éléments structurels :
a. une longue histoire de coopération diplomatique ;
b. une connaissance approfondie des réalités haïtiennes ;
c. une proximité culturelle propre aux sociétés du Sud global ;
d. une expertise reconnue dans plusieurs secteurs essentiels au développement ;
e. une capacité à articuler coopération publique et investissements privés.
L’expérience brésilienne présente un intérêt particulier pour Haïti parce qu’elle combine :
a. agriculture tropicale ;
b. agro-industrie ;
c. formation technique ;
d. aviation régionale ;
e. politiques sociales de réduction des inégalités ;
f. diplomatie économique.
Autrement dit, le Brésil n’offre pas uniquement un partenariat financier. Il peut offrir un transfert d’expérience.
B - Une erreur stratégique à éviter : la diplomatie sans résultats
Pendant longtemps, Haïti a entretenu des relations extérieures souvent déconnectées des priorités nationales.
Une faiblesse structurelle demeure : la diplomatie de représentation sans diplomatie de production. Dans un contexte de crise prolongée, chaque relation bilatérale doit désormais être évaluée selon un critère fondamental : quelle valeur concrète produit-elle pour la population ? Le partenariat avec le Brésil ne devrait donc pas se limiter :
a. aux rencontres institutionnelles ;
b. aux déclarations diplomatiques ;
c. aux protocoles symboliques.
Il devrait déboucher sur :
a. des investissements ciblés ;
b. des programmes de formation ;
c. des transferts technologiques ;
d. des pôles économiques sectoriels ;
e. des résultats mesurables.
C- Cinq axes stratégiques immédiats pour un partenariat Haïti–Brésil ambitieux
1. Une coopération agricole pour renforcer la sécurité alimentaire
Le Brésil est devenu une puissance agricole mondiale grâce à :
a. la recherche appliquée ;
b. l’innovation tropicale ;
c. la modernisation rurale.
Haïti pourrait développer, avec un accompagnement brésilien :
a. des pôles agro-industriels régionaux ;
b. des centres de mécanisation agricole ;
c. des programmes de formation pour les jeunes agronomes ;
d. des chaînes de transformation locale.
La sécurité nationale commence aussi par la sécurité alimentaire.
2. Une révolution de la formation technique et professionnelle
L’un des grands défis d’Haïti demeure le déficit de main-d’œuvre spécialisée. Le modèle brésilien de formation technique pourrait inspirer :
a. des écoles professionnelles modernes ;
b. des partenariats universités–entreprises ;
c. des centres de certification professionnelle ;
d. des programmes adaptés aux besoins du marché.
Former devient ici une politique de stabilisation nationale.
3. Aviation, infrastructures et connectivité
Le Brésil possède une expertise reconnue dans :
a. l’aviation régionale ;
b. les infrastructures aéroportuaires ;
c. la logistique territoriale.
Dans un pays fragmenté géographiquement comme Haïti, cette coopération pourrait :
a. relancer la connectivité nationale ;
b. soutenir une future aviation régionale haïtienne ;
c. favoriser le tourisme ;
d. stimuler les échanges économiques.
4. Diplomatie économique et PME
Haïti doit cesser de penser l’investissement uniquement à grande échelle. Le partenariat avec le Brésil pourrait soutenir :
a. les petites et moyennes entreprises ;
b. l’entrepreneuriat des jeunes ;
c. les incubateurs économiques ;
d. les missions commerciales conjointes.
Les PME représentent souvent le moteur silencieux de la résilience économique.
5. Coopération universitaire et scientifique
Le XXIe siècle est gouverné par le savoir. Le partenariat pourrait inclure :
a. des bourses universitaires ;
b. des laboratoires de recherche conjoints ;
c. des échanges académiques ;
d. des programmes numériques et d’intelligence artificielle adaptés aux États fragiles.
Une coopération sans transfert de savoir reste incomplète.
D - Une exigence : transformer l’opportunité diplomatique en politique publique
Le véritable défi pour Haïti n’est pas de trouver des partenaires. Le défi est de structurer l’action publique. Cela suppose :
a. une stratégie nationale claire ;
b. une cellule de coordination Haïti–Brésil ;
c. des objectifs mesurables ;
d. un calendrier opérationnel ;
e. une évaluation transparente.
L’histoire récente montre qu’Haïti perd souvent des opportunités faute de structuration. Cette fois, le pays ne peut pas se permettre ce luxe.
En définitive, le temps diplomatique doit devenir un temps de résultats. Les relations entre Haïti et le Brésil possèdent un potentiel largement sous-exploité. Dans un monde marqué par les rivalités géopolitiques et les recompositions économiques, les États fragiles doivent apprendre une règle essentielle : chaque partenariat doit devenir un levier de souveraineté. Le Brésil peut être, pour Haïti, davantage qu’un partenaire diplomatique. Il peut devenir :
a. un partenaire de reconstruction ;
b. un partenaire de formation ;
c. un partenaire de transformation productive.
Mais cela exige une volonté politique forte et une diplomatie orientée vers les résultats. L’histoire offre parfois des fenêtres stratégiques rares. La sagesse des nations consiste à reconnaître ces moments avant qu’ils ne se referment.
Me Jonel Dilhomme, Av.
Chercheur en droit international et gouvernance globale
Ancien professeur à l’Université d’État d’Haïti
Membre du GRUCH
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