L’année 2026 s’avère décisive pour l’Amérique latine et les Caraïbes. Au Brésil, le corps électoral participera à un processus de légitimation démocratique et de renouvellement institutionnel, par le biais d’élections périodiques qui configurent la rotation du pouvoir et la reproduction de la représentation politique. Cette dynamique trouve un appui dans différentes perspectives théoriques : Dahl (2012) souligne l’importance des élections périodiques et de l’alternance des élites ; Manin (1997) analyse les principes du gouvernement représentatif ; Urbinati (2006) explore les fondements de la démocratie représentative ; et Rosanvallon (2008) aborde la légitimité démocratique à partir de l’impartialité, de la réflexivité et de la proximité.
La pertinence de ce processus, toutefois, dépasse les frontières nationales. Il résonne dans le système régional et peut avoir des implications directes pour des pays comme Haïti, dont la trajectoire de coopération interétatique avec le Brésil est marquée par des épisodes historiques et stratégiques. Sur le plan interne, la République fédérative du Brésil, actuellement sous la direction de Luiz Inácio Lula da Silva, figure centrale du champ progressiste latino-américain, traverse un scénario de forte polarisation idéologique et affective, marqué par l’affrontement entre le pétisme et l’antipétisme. Depuis 2018, lorsque Lula a été privé de ses droits politiques et empêché de se présenter aux élections, la confrontation entre gauche et droite, menée par Jair Bolsonaro, a façonné le système partisan et l’environnement électoral, se réaffirmant en 2022 avec la victoire de Lula au second tour (Fuks; Marques, 2022). En 2026, même avec Jair Bolsonaro en régime domiciliaire et juridiquement inéligible, le bolsonarisme demeure une force politique dans les urnes, représenté par son fils aîné, Flávio Nantes Bolsonaro, actuel sénateur de la République, qui incarne la continuité de l’héritage politique familial.
Le clivage politique doit intéresser Haïti pour des raisons historiques et institutionnelles, et non pas en raison de liens culturels symboliques ni de la participation brésilienne aux missions de sécurité internationale telles que la MINUSTAH. Ce qui est en jeu, ce sont les intérêts stratégiques interétatiques entre Haïti et le Brésil, illustrés après le tremblement de terre de 2010, lorsque, durant le second gouvernement Lula, une politique de délivrance de visas humanitaires a été instaurée, permettant l’insertion légale et le regroupement familial de milliers d’Haïtiens (Pedroso Neto; Monace, 2022). Cette politique d’accueil migratoire a ensuite été maintenue et ajustée par les gouvernements suivants, se consolidant comme un instrument de coopération Sud-Sud et de gouvernance migratoire.
Dans l’imaginaire haïtien, cette politique a été identifiée comme une forme de politique publique d’accueil migratoire, en référence aux visas humanitaires accordés par le Brésil, et comparée aux initiatives de gouvernance migratoire mises en œuvre aux États-Unis. De manière similaire, l’élection de Donald John Trump a redéfini le régime des politiques migratoires nord-américaines, tout comme au Chili, où José Antonio Kast, dirigeant de la droite chilienne investi en mars 2026, a inauguré un agenda de restriction migratoire de ligne dure, impactant directement la communauté haïtienne résidant dans le pays.
Ce panorama met en évidence comment les dynamiques électorales régionales façonnent le destin de milliers d’Haïtiens. Pour cette raison, le scrutin brésilien doit être observé avec attention en Haïti, car il peut influencer directement les trajectoires de la communauté migrante haïtienne résidant au Brésil, affecter ceux qui demeurent sur le territoire national et redéfinir les termes de la coopération bilatérale entre les deux États.
Dans ce contexte, il est juste de souligner que le gouvernement de Jair Bolsonaro, contrairement à d’autres gouvernements de droite dans la région, n’a pas mis en œuvre de politiques migratoires restrictives qui auraient affecté négativement la communauté haïtienne, maintenant ainsi la continuité institutionnelle des normes migratoires antérieures. Lors des élections de 2026, avec Jair Bolsonaro en régime domiciliaire et juridiquement inéligible, le capital politique associé au nom Bolsonaro sera encore présent dans les urnes, puisque son fils aîné se présente comme candidat et incarne l’héritage politique et idéologique de son père. Le pré-candidat du Parti libéral (PL), jusqu’à présent, n’a pas indiqué que l’agenda migratoire constitue une priorité dans son programme, reproduisant apparemment l’orientation politique consolidée par son père.
En outre, il est pertinent de constater que l’agenda de restriction migratoire n’occupe pas une position centrale dans le débat politique brésilien, demeurant une question secondaire ou même absente face à d’autres thèmes structurants tels que la corruption, la stabilité démocratique et la sécurité publique. Selon l’historique institutionnel du pays, rien n’indique que les politiques d’exclusion migratoire constituent une priorité, bien que certaines conjonctures politiques puissent éventuellement redéfinir la hiérarchie des agendas et modifier le poids relatif des questions.
Pour cette raison, même si Haïti connaît actuellement un processus d’érosion institutionnelle, caractérisé par l’affaiblissement des structures démocratiques, l’absence de pouvoirs représentatifs effectifs et un Exécutif en situation de déconnexion constitutionnelle, suivre de près le processus électoral brésilien ne signifie pas pour les Haïtiens choisir un camp politique. Il s’agit plutôt d’une forme de positionnement stratégique visant à défendre leurs intérêts nationaux, indépendamment de celui qui occupera le centre du pouvoir étatique à Brasilia.
De cette manière, lorsque la dynamique des préférences électorales brésiliennes viendra se projeter dans la sphère publique haïtienne, ce que l’on percevra ne sera pas seulement la manifestation de la démocratie représentative brésilienne, mais également le reflet d’une trajectoire de coopération institutionnelle intergouvernementale qui a déjà conditionné le destin de milliers de Haïtiens ainsi que les intérêts nationaux de sécurité et de développement d’Haïti. Cette relation devra rester une priorité dans l’agenda public haïtien, permettant la matérialisation efficace de l’intégration Sud-Sud et contribuant au renforcement des mécanismes de gouvernance régionale et de l’institutionnalisation normative.
Plus qu’un phénomène conjoncturel, cette interdépendance politique révèle la capacité des processus d’institutionnalisation démocratique internes d’un pays à projeter des effets transnationaux, notamment lorsqu’ils sont associés à des liens historiques de solidarité et à des politiques migratoires qui ont façonné des flux de population et des réseaux transnationaux de sociabilité. L’expérience brésilienne, en maintenant une politique d’accueil et d’intégration des Haïtiens, s’est consolidée comme un exemple de diplomatie humanitaire qui transcende la logique traditionnelle de la souveraineté étatique et s’inscrit dans la perspective d’une gouvernance multiniveaux, où les acteurs étatiques, régionaux et internationaux partagent des responsabilités.
Dans ce sens, l’impact des élections brésiliennes sur Haïti ne doit pas être interprété uniquement comme le reflet d’une corrélation de forces partisanes, mais comme partie intégrante d’un processus plus large de légitimation démocratique et de construction d’un ordre régional fondé sur la coopération, la réciprocité et l’interdépendance. Le maintien de cette priorité dans l’agenda haïtien peut contribuer à renforcer l’institutionnalisation de l’intégration Sud-Sud, à élargir les canaux de dialogue politique intergouvernemental et à consolider les mécanismes de gouvernance régionale, faisant de la relation Brésil–Haïti un axe stratégique pour la stabilité et le développement de l’Amérique latine et des Caraïbes.
Références bibliographiques
DAHL, Robert A. Poliarquia: participação e oposição. Prefácio de Fernando Limongi. São
Paulo: EDUSP, 2012.
FUKS, Mario; MARQUES, Pedro Henrique. Polarização e contexto: medindo e explicando a polarização política no Brasil. Opinião Pública, Campinas, v. 28, n. 3, p. 560-593, set./dez. 2022. DOI: http://doi.org/10.1590/1807-01912022283560
MANIN, Bernard. The Principles of Representative Government. Cambridge: Cambridge University Press, 1997.
PEDROSO NETO, Antonio José; MONACE, Jhon Kelly. Liens entre Brésil et Haïti: stratégies de reproduction des familles, réseaux socio-économiques et voye kòb. Dados, Rio de Janeiro, v. 65, n. 2, 2022. DOI: https://doi.org/10.1590/dados.2022.65.2.262
ROSANVALLON, Pierre. La légitimité démocratique: impartialité, réflexivité, proximité. Paris: Seuil, 2008.
URBINATI, Nadia. O que torna a representação democrática? Lua Nova: Revista de Cultura e Política, São Paulo, n. 67, p. 191-228, 2006.
[1] Jean Peterson Notis est diplômé en philosophie de l’Université catholique de Pelotas (UCPel), titulaire d’un master en science politique et doctorant dans la même discipline à l’Université Fédérale du Rio Grande do Sul (UFRGS). Email : jeanpetersonnotis@yahoo.com
