Synthèse analytique des communications présentées lors de l'atelier Kick-off

Sortir de la violence : Rebâtir les humains, reconstruire les liens

Introduction L'expérience des spirales de violence — guerre civile, effondrement de l'État, montée des groupes armés remettant en question le contrat social — constitue une épreuve traumatisante à laquelle toute société politique peut se trouver exposée, dans la mesure où elle la confronte à ses peurs les plus fondamentales et à ses propres limites.

Shakespeare EMILE et Vedna DESULME
04 mai 2026 — Lecture : 18 min.
Sortir de la violence :  Rebâtir les humains, reconstruire les liens

Participants au colloque

Introduction

L'expérience des spirales de violence — guerre civile, effondrement de l'État, montée des groupes armés remettant en question le contrat social — constitue une épreuve traumatisante à laquelle toute société politique peut se trouver exposée, dans la mesure où elle la confronte à ses peurs les plus fondamentales et à ses propres limites. La violence contraint une société à rappeler ce contre quoi la politique, comme institution, prend tout son sens : endiguer la dissolution du lien politique, elle-même capable d'engendrer une crise du sens et du symbolique (la communication de Dorismond) ou la perte de foi en un avenir en commun. Le spectre du retour de la violence originaire (le fantôme de la « tyrannie originaire » défendu par Jean Waddimir Gustinvil) révèle la fragilité et la fébrilité constitutives de toute organisation collective. En ce sens, la question de la violence et la quête de sa convertibilité occupent, depuis des décennies, une place centrale dans les travaux des sciences sociales et humaines.

Elle l'occupe avec une acuité particulière en Haïti, où la désintégration progressive des institutions, l'extension des territoires contrôlés par des gangs armés et l'effondrement du tissu social ont produit une crise multidimensionnelle sans précédent dans l'histoire contemporaine du pays. Toute l'histoire nationale est, de fait, traversée par la violence et les tentatives de sorties : depuis la lutte pour l'indépendance par la révolution servile jusqu'aux formes inédites de coercition que connaît le pays aujourd'hui, en passant par les régimes autoritaires des XIX^e et XX^e siècles et la longue dictature des Duvalier, de 1957 à sa chute en 1987. Cette sédimentation historique de la violence n'a jamais été pleinement surmontée ; elle constitue le fond sur lequel s'inscrivent les crises contemporaines et les impossibilités à être de la société haïtienne.

C'est dans ce contexte que le Direction de la Recherche de l’Université d’Etat d’Haiti (DRUEH), le laboratoire Langages Discours et Représentation  ( LADIREP) de l'Université d'État d'Haïti ont organisé, dans le cadre du Programme d’appui institutionnel (ARES-PAR2), un atelier Kick-off intitulé « Sortir de la violence : Rebâtir les humains, reconstruire les liens », tenu le 16 avril 2026 à l'Hôtel Montana, à Port-au-Prince. Cet événement scientifique s'est voulu à la fois un espace de réflexion rigoureuse sur les mécanismes de production et de reproduction de la violence en Haïti, et une contribution à l'élaboration de cadres analytiques susceptibles d'éclairer les voies d'une sortie possible.

L'atelier a réuni, en trois panels successifs, une douzaine de chercheurs et d'intervenants dont les communications couvrent un spectre disciplinaire remarquablement large : philosophie, sociologie politique, sciences de l'éducation, psychologie clinique, ethnologie, travail social, anthropologie, histoire de l'art et droit pénal. Cette diversité, loin de constituer un éparpillement, révèle la nature fondamentalement plurielle et transdisciplinaire du problème posé : comment penser la sortie des scènes de violence — des scènes d'incivilité aux scènes de guerre internes — qui traversent simultanément les corps, les liens sociaux, les institutions, les représentations et les imaginaires ? Comment envisager leur convertibilité en lien de civilité ?

Le présent texte constitue une restitution analytique et articulée de l'ensemble des communications, organisées selon leur logique interne, de façon à faire apparaître les continuités, les tensions et les complémentarités qui les traversent. Il s'appuie directement sur les propos des intervenants, dont les formulations originales sont restituées chaque fois que possible, afin de conserver la force heuristique propre à chaque perspective. La présentation suit l'ordre des trois panels : les fondements symboliques et politiques de la violence (panel 1), ses formes vécues et cliniques (panel 2), et les perspectives d'intervention, de réparation et de reconstruction institutionnelle (panel 3), avant de dégager, en conclusion, les lignes de convergence et de tension qui structurent l'ensemble du débat.

Panel 1 — Les fondements de la violence : pulsion, politique et marginalité

1.1 La pulsion, le symbolique et la fragilité de l'humain (Edely Dorismond)

La première communication, présentée par Edely Dorismond dans un registre philosophique, pose la question inaugurale de l'atelier dans ses termes les plus fondamentaux : qu'est-ce qui explique que l'existence humaine puisse basculer dans la violence ? La réponse proposée s'articule autour du concept de « symbolique », entendu non comme un simple registre langagier, mais comme un événement fondateur et constitutif de l'humanité elle-même.

Pour Dorismond, « le symbolique est un événement. Depuis l'avènement du symbolique, il y a un avant et un après ». Cette formulation a une portée ontologique considérable : elle signifie que l'ordre symbolique ne va jamais de soi, qu'il est toujours une conquête fragile sur quelque chose qui le précède et le menace. Ce quelque chose, c'est la pulsion — force brute, non médiatisée, qui tend à submerger l'ordre de la mesure que le symbolique instaure. En conséquence, « la violence est l'irruption faite dans la tentative de symbolisation » : elle surgit là où le travail de symbolisation échoue ou s'effondre. La sortie de la violence est dès lors à penser, selon cette hypothèse, comme un travail perpétuel de re-symbolisation, « car la pulsion reste un danger constant pour l'ordre de la symbolisation ».

Cette lecture, d'inspiration psychanalytique et philosophique, pose les jalons d'une réflexion qui traversera l'ensemble de l'atelier : la violence n'est pas un état de nature irréductible, mais le symptôme d'un processus de symbolisation défaillant ou délibérément sabordé.

1.2 La société politique et le fantôme de la tyrannie (Jean Waddimir Gustinvil)

Jean Waddimir Gustinvil soutient, pour sa part, la thèse de la fragilité des sociétés politiques, rappelant que « le plus grand danger pour une société politique serait de perdre de vue ce danger originaire » que constitue la tyrannie — autrement dit, la tyrannie originaire qui est à la base de toute société politique. Il se demande : D'où vient le tyran ? Toute société politique se construit sur la menace de la tyrannie originaire (laquelle peut prendre le masque de la guerre civile) qui la sous-tend. Elle constitue un fantôme spectral menaçant. Comment resymboliser la communauté politique qui a perdu de vue la fragilité de la politique et du politique ? Pour lui, « en Haïti, nous avons perdu de vue la fragilité du politique ». Une société politique ne devrait jamais perdre de vue la dimension fragile du processus de faire monde ensemble. Il rappelle que « la tyrannie nous révèle que la communauté politique est fragile » et que « nous devons envisager que toutes les sociétés se sont instituées depuis une tyrannie ». Loin d'être une anomalie ou une exception, la tyrannie apparaît ici comme le point de départ — refoulé mais jamais entièrement surmonté — de toute organisation politique. C'est précisément pourquoi, selon lui, « le plus grand danger pour une société politique serait de perdre de vue ce fantôme que représente la fin du politique ou le surgissement du tyran originaire ».

Cette thèse a des implications directes pour comprendre la situation haïtienne. En affirmant qu'« en Haïti, nous avons perdu de vue la fragilité de la politique », Gustinvil nous donne à voir une forme d'amnésie politique collective dont les conséquences sont visibles dans la déroute institutionnelle actuelle, c'est-à-dire l'effondrement de l'État et de ses institutions. Deux propositions complémentaires structurent son argument : « il n'y a pas de politique sans le symbolique » et « il n'y a pas de politique sans le conflit ». Mais le conflit, précise-t-il, doit être régulé : « il faut toujours réguler le conflit en vue du bien-être de la communauté », car « la perversion du politique ou du conflit nous amène nécessairement vers l'effondrement du politique, i.e du sens du conflit donc du commun ».

Cette distinction entre conflit légitime — tension motrice du politique — et perversion du conflit — violence anomique ( violence sans destination ou violence aveugle) qui dissout le lien social — constitue l'une des charnières conceptuelles les plus importantes de l'atelier. Elle sera reprise et problématisée dans les échanges, notamment par Kepler Orelien, qui s'interrogera sur la possibilité de penser « la convertibilité de la violence » et d’en penser le sens du social.

1.3 Les barrières de la ville : territoire de violence et de marginalité (Ilionor Louis)

La troisième intervention du premier panel est celle d'Ilionor Louis, sociologue dont le propos transpose la réflexion du plan symbolico-politique vers le plan structurel et économique. Sa thèse principale est explicite : « l'application de la politique néolibérale est à la base de la violence que nous connaissons aujourd'hui en Haïti ». Il s'agit d'une critique frontale de l'ordre économique dominant, dont la logique marchande produit de la marginalité non de manière accidentelle, mais systémique.

Ilionor mobilise un concept clé — la marginalité — qu'il dit avoir « revisité » : « les marginaux sont des exclus au service du marché ». Cette reformulation est théoriquement significative : elle refuse de voir dans la marginalité une simple externalité du système économique pour y lire au contraire une fonction interne. Les marginaux ne sont pas hors du marché ; ils sont exploités par lui, sous la forme de réserve de main-d'œuvre, de consommateurs contraints ou de chair à canon pour les réseaux criminels.

C'est à partir de cette analyse qu’il (Louis) éclaire la question de l'engagement des jeunes dans les gangs armés : « les jeunes qui entrent dans les gangs sont souvent ceux qui sont dans le besoin. Le manque d'emploi, la famine sont généralement les causes de ce phénomène ». Il formule également une position que certains auront jugée radicale lors des échanges : Ilionor « pense qu'on ne peut pas sortir de la violence » dans les conditions structurelles actuelles. Ses recommandations portent donc sur les conditions préalables à toute sortie possible : « la lutte contre la marginalité, la lutte contre la corruption ».

Dans les échanges, Ilionor proposera une caricature analytique de la violence qui servira de grille commune : « la violence de l'État (légitimée), la violence entre les individus, la violence structurelle ». Cette tripartition, qui fait écho aux catégories classiques de la sociologie marxiste de la violence, offre un cadre commode pour articuler les différentes entrées disciplinaires de l'atelier.

1.4 Éducation civique : reconstruction du lien social et résilience communautaire (Gedeon Louis)

Gedeon Louis referme le premier panel en proposant une entrée par l'éducation. Sa question de fond est la suivante : dans quelle mesure l'éducation peut-elle participer à la reconstruction du lien dans une société marquée par la violence ? Sa réponse s'appuie sur le concept de résilience, qu'il convoque non comme une donnée psychologique individuelle, mais comme un processus collectif à construire.

Selon lui, « l'éducation civique, lorsqu'elle est participative, participe à la reconstruction du lien dans une société fragmentée par la violence ». Il insiste sur le caractère nécessairement participatif de cette éducation : « elle doit être pensée comme une pratique formatrice ». La résilience, précise-t-il, « a un rôle capital dans la mise en place de l'éducation civique » — non pas comme état passif de résistance, mais comme dynamique active d'engagement collectif.

1.5 Le débat du premier panel : dignité, langue et violence structurelle

Le premier panel a donné lieu à des échanges particulièrement riches, au cours desquels plusieurs interventions du public ont permis d'approfondir et de déplacer les thèses présentées.

Luneroc Pierre Louis a posé une question qui a restructuré le débat en profondeur : « qu'est-ce que l'être haïtien ? » Plaçant la dignité au cœur de son intervention, il a attiré l'attention sur le fait que « le déni de la reconnaissance traverse toute l'histoire de la formation sociale haïtienne » et que « toute réflexion sur la reconstruction des liens doit commencer par la question morale et ontologique ». Il a également dénoncé ce qu'il perçoit comme un problème culturel fondamental : « la recherche de l'argent facile ».

Kepler Orelien, rebondissant sur l'intervention de Gustinvil, a soulevé une tension interne à la thèse sur la tyrannie : si la tyrannie est, comme Gustinvil le soutient, « pauvre en terme de symbolisation », comment penser l'institution de la société à partir d'une tyrannie fondatrice qui serait par définition « pauvre en capacité créatrice » ? Cette question pointe une aporie productive que le cadre théorique proposé n'épuise pas entièrement.

Renaud Gauvin a élargi le spectre en soulignant que « la crise est plurielle » et en invitant à réfléchir à la formation du sujet haïtien et à la place de la langue comme « institution sociale et institution de socialisation » dans notre représentation de la crise. M Robert Arisma, quant à lui, a porté une affirmation dérangeante mais heuristiquement féconde : « nous sommes tous violents ». Partant de là, il a soutenu que « la violence comme sujet s'impose, que ce soit du point de vue individuel ou collectif » et que, pour en sortir, « il faut des garanties de sécurité mutuelle, car on habite soi-même avant d'habiter l'autre ».

Panel 2 — La violence vécue : trauma, projet de vie et enfants des gangs

2.1 Psychotraumatisme et sorties de la violence (Ronald Jean Jacques)

Le deuxième panel s'ouvre avec Ronald Jean-Jacques, dont la communication adopte une perspective clinique et psychosociale. Sa question principale est à la fois simple et percutante : « Combien de vies ont été emportées par la violence que connaît le pays ? Comment participer à la reconstruction psychique et morale des corps meurtris par cette situation de violence ? »

Jean-Jacques attire notre attention sur une dimension souvent occultée dans les analyses macrosociologiques : la dimension pulsionnelle n'est pas seulement une force destructrice. En affirmant que « la pulsion peut être aussi un élan créateur », il introduit une tension féconde dans le cadre posé par Dorismond, suggérant que la sortie de la violence ne passe pas uniquement par la maîtrise ou la sublimation de la pulsion, mais peut aussi mobiliser son énergie à des fins constructives. Il appelle par ailleurs à davantage de recherches sur ce plan : « il faut d'autres projets de recherche plus fondamentaux »

2.2 Projet de vie en contexte de violence armée : banalisation des situations extrêmes et perte de sens (Kepler Orelien)

Kepler Orelien propose une lecture de la violence contemporaine en Haïti, centrée sur la notion de projet de vie. Son point de départ est une définition de l'être humain : « L'être humain est un être de projet. L'individu se définit d'abord par rapport à sa capacité de se projeter. »

Or, la violence armée généralisée produit précisément une destruction de cette capacité projectuelle. Orelien nomme ce phénomène une « précarité totalisante » — concept qui articule la dimension matérielle et la dimension existentielle de la vulnérabilité. Cette précarité est aggravée par le caractère fondamentalement relationnel de l'être humain : « l'individu est un être fondamentalement relationnel ; le déracinement le confronte à ce qu'Orelien appelle une perte de sens ».

La banalisation est au cœur de sa réflexion : « cette situation traumatique est devenue banale ». Ce processus de banalisation est particulièrement préoccupant d'un point de vue clinique et éthique, car il signifie que les mécanismes d'alerte et de résistance collective s'émoussent progressivement. La réponse qu'il propose est résolument humaniste : « pour faire face à cette situation de précarité totale et à l'altération de la capacité de l'individu à se projeter individuellement et collectivement, il faut retourner vers la dignité humaine ».

2.3 Les enfants impliqués dans les gangs armés (Claude Mane Das)

Claude Mane Das aborde l'une des dimensions les plus bouleversantes de la crise haïtienne : l'implication des enfants dans les gangs armés. Sa communication s'efforce d'abord de poser un cadre épistémologique rigoureux — « on ne peut pas analyser l'implication des enfants dans les gangs armés sans prendre en compte la déresponsabilisation des familles et la recherche d'agentivité » — avant d'en explorer les causes multifactorielles : économiques, politiques, éducatives.

Das souligne notamment « le désinvestissement de la famille et d'autres réseaux de soutien » comme facteur aggravant. Cette observation rejoint les analyses d'Ilionor Louis sur la marginalité structurelle : les enfants qui rejoignent les gangs sont d'abord des victimes d'un système qui les a abandonnés.

Lors des échanges, Das prend soin de préciser une distinction conceptuelle importante : « on ne peut pas parler d'enfants soldats parce que nous ne sommes pas dans une situation de guerre internationale ; c'est pourquoi il est préférable de parler d'enfants impliqués ». Cette précision n'est pas purement sémantique — elle a des implications directes sur les cadres juridiques et les dispositifs d'intervention applicables. Par ailleurs, Das n'esquive pas la question difficile de la réinsertion et de la prévention de la récidive : comment réinsérer ces enfants ? Orelien, interpellé sur ce point, « admet qu'il n'a pas une réponse définitive ou catégorique » — aveu d'honnêteté intellectuelle qui dit quelque chose de la complexité du problème.

Panel 3 — Intervenir, comprendre, réparer : perspectives pratiques et institutionnelles

3.1 Entre accompagnement et contrainte : intervenir auprès de victimes exposées à leurs agresseurs (Berlande Rose Florestal)

La communication de Berlande Rose Florestal ouvre le troisième panel en posant une question qui surgit de la pratique clinique et du travail de terrain : « Que signifie accompagner une victime quand le bourreau est encore dans sa vie ? » Cette interrogation révèle l'une des contradictions les plus douloureuses de l'intervention en contexte de violence continue : comment aider quelqu'un à se reconstruire lorsque la menace qui l'a détruit n'a pas cessé ?

Florestal souligne qu'« il y a des lieux où les victimes ne peuvent même pas faire le deuil de leurs proches » et s'interroge sur la possibilité de penser librement « quand les victimes sont encore sous l'emprise du bourreau ». Sa réponse pratique consiste à « créer des espaces sûrs » — lieux physiques et symboliques où la parole peut circuler sans danger immédiat. Elle souligne à cet égard « l'importance de la parole dans des contextes de grande insécurité », insistant sur la fonction thérapeutique et politique du témoignage.

3.2 Vulnérabilité, précarité des individus en déplacement forcé (Odonel Pierre-Louis)

Odonel Pierre-Louis s'intéresse à la situation des déplacés internes, catégorie de plus en plus nombreuse dans le pays. Sa communication explore « les différentes formes de vulnérabilité » auxquelles ces personnes sont exposées, et formule une proposition éthique que l'on pourrait qualifier de radicale dans sa sobriété : « toutes les vies n'ont pas la même valeur » dans un monde où tout s'évalue à l'aune du capital-argent.

Cette assertion, loin d'être une résignation, est un diagnostic : elle nomme l'inégalité fondamentale que la violence révèle et reproduit. À partir de ce constat, Pierre-Louis propose des « solutions de sortie qui reposent nécessairement sur la reconstruction en respectant la dignité humaine » — rejoignant ainsi Orelien dans la centralité accordée à la dignité comme horizon normatif de toute intervention.

3.3 Les enjeux de la sortie de la violence en contexte haïtien : une anthropologie historique (Jhon Picard Byron)

La communication de Jhon Picard Byron adopte une perspective de longue durée. Pour lui, « l'idée de penser une sortie de la violence passe nécessairement par une compréhension de nous-mêmes et des conditions qui nous ont conduits dans cette situation ». Il opte pour une « anthropologie historique qui part des années 80 », identifiant dans l'effondrement du monde rural l'une des causes structurelles majeures de la crise actuelle.

Cette mise en perspective historique est précieuse : elle refuse de réduire la violence à ses formes contemporaines et oblige à interroger les ruptures antérieures — économiques, migratoires, institutionnelles — qui ont progressivement désagrégé les structures de solidarité traditionnelles. Elle rejoint, en les historicisant, les analyses structurelles d'Ilionor Louis.

3.4 Patrimoines en péril et œuvres violentées (Sterlin Ulysse)

Sterlin Ulysse aborde une dimension souvent absente des analyses centrées sur le corps et le lien social : la violence contre les patrimoines matériels et les œuvres d'art. Sa communication explore « les conséquences de la violence actuelle sur les patrimoines et les œuvres d'art ».

Ulysse invite à « regarder l'influence des habitations sucrières sur notre vision esthétique » — geste analytique qui articule l'esthétique, l'histoire coloniale et la construction identitaire. Il souligne par ailleurs que « ce n'est pas seulement la situation de la sécurité qui affecte la production artistique dans le pays ; il faut souligner l'irresponsabilité de l'État ». Enfin, il attire l'attention sur « un ensemble de métiers qui ont disparu », signalant une perte patrimoniale immatérielle dont on mesure encore mal l'ampleur.

3.5 La place du droit pénal haïtien dans une justice transitionnelle (Blair Chery)

Blair Chery ferme le troisième panel avec une intervention centrée sur la question juridique et institutionnelle de la justice transitionnelle. Contrairement à la plupart de ses collègues qui se concentrent sur le présent immédiat ou le passé récent, Chery se tourne résolument vers l'après : « il se focalise sur l'après, pas dans l'instant ».

Il mobilise le concept de justice transitionnelle, qu'il articule avec la réalité haïtienne à travers la notion d'« espace hors droit » — c'est-à-dire un espace soustrait au contrôle de l'État et donc aux normes juridiques ordinaires. Sa thèse est d'une clarté : « dans une justice transitionnelle, le droit pénal haïtien actuel ne serait pas applicable puisqu'il en est la cause ». Il propose dès lors de penser une « justice différenciée », adaptée à la singularité et à la profondeur de la rupture haïtienne.

Cette position ouvre un chantier considérable : comment concevoir une justice qui ne reproduise pas les conditions de sa propre genèse ? Comment penser un droit de la transition dans un pays où les institutions de l'État de droit sont elles-mêmes compromises ?

Discussion transversale : convergences, tensions et perspectives

Au-delà de la diversité disciplinaire des communications, plusieurs lignes de tension et de convergence traversent l'ensemble des trois panels et méritent d'être dégagées ici.

4.1 La dignité comme horizon commun

De Kepler Orelien à Odonel Pierre-Louis, en passant par Luneroc et Berlande Rose Florestal, le thème de la dignité humaine comme condition et comme fin de toute sortie de la violence revient avec une insistance remarquable. Cette convergence n'est pas triviale : elle signale que le consensus minimal de l'atelier ne se formule pas en termes techniques ou programmatiques, mais en termes éthiques et anthropologiques. La sortie de la violence n'est possible qu'à la condition de reconnaître et de restaurer la dignité de chaque individu — des victimes, certes, mais aussi des enfants impliqués dans les gangs et des déplacés internes.

4.2 La tension entre l'urgence et le long terme

Une tension récurrente dans les échanges oppose les interventions qui prennent le temps comme ressource — Jhon Picard Byron et son anthropologie historique, Blair Chery et sa justice transitionnelle — à celles qui sont confrontées à l'urgence du présent : Berlande Rose Florestal travaillant auprès de victimes encore exposées à leurs bourreaux, ou Claude Mane Das cherchant à comprendre et à réinsérer des enfants dont le présent est l'urgence absolue. Cette tension entre la temporalité longue de l'analyse et la temporalité courte de l'intervention est constitutive de toute recherche-action en contexte de crise.courte de l'intervention est constitutive de toute recherche-action en contexte de crise.

4.3 La question de la possibilité de la sortie

Peut-être la tension la plus profonde de l'atelier est-elle celle qui oppose la thèse d'Ilionor Louis — « on ne peut pas sortir de la violence » dans les conditions structurelles actuelles — aux propositions, variées dans leurs formes mais convergentes dans leur intention, de la plupart des autres intervenants. Cette tension n'est pas réductible à un simple désaccord empirique : elle touche à la question de fond de la possibilité du changement dans un système qui se reproduit par ses propres contradictions. La réponse de l'atelier semble être non pas de nier cette impossibilité structurelle, mais de la prendre au sérieux comme condition de l'action — ce qui revient à penser la sortie de la violence non comme un état à atteindre, mais comme un processus permanent, asymptotique, toujours recommencé.

Conclusion

L'atelier Kick-off « Sortir de la violence : Rebâtir les humains, reconstruire les liens » a constitué un espace rare de réflexion collective sur une crise qui, par sa profondeur et sa durée, tend à paralyser la pensée autant qu'elle paralyse l'action. En articulant des perspectives philosophiques, sociologiques, cliniques, pédagogiques, anthropologiques, artistiques et juridiques, il a montré que la violence haïtienne contemporaine ne se laisse réduire à aucune explication unique et n'appelle à aucune solution unique.

Ce qui se dégage de cet atelier, c'est moins un programme qu'une posture : la conviction que penser la violence avec rigueur et honnêteté est déjà un geste politique, et que cette pensée doit être ancrée dans la réalité vécue des personnes affectées sans jamais perdre de vue les structures qui produisent et reproduisent cette réalité. Comme l'a dit Arisma dans les échanges, « pour sortir de la violence, il faut des garanties de sécurité mutuelle, car on habite soi-même avant d'habiter l'autre ». C'est peut-être là la formulation la plus juste de ce que cet atelier a entrepris : redonner à chacun un espace habitable, à l'intérieur duquel la reconstruction des liens avec l'autre devient possible.

Les travaux du Programme ARES-PAR2 qui s'ouvrent avec cet atelier Kick-off ont ainsi une mission aussi exigeante que nécessaire : produire des savoirs qui ne se détournent pas de la souffrance, mais qui, au contraire, la prennent comme point de départ d'une réflexion capable d'éclairer les voies de la reconstruction.