Les parcs nationaux d’Haïti – qu’ils soient historiques, culturels ou naturels – constituent l’un des socles les plus puissants de l’identité nationale (Geller & Marcelin, 2020). De la majestueuse Citadelle Laferrière aux forêts denses du Parc National Macaya, en passant par les fortifications stratégiques dispersées à travers le territoire, ces espaces incarnent à la fois la mémoire de la révolution haïtienne, la richesse écologique du pays et son potentiel touristique (De Cauna, 2023 ; Saint-Fleur, Lima, & Schmidt, 2021 ; Demesvar, 2015 ; Julien, 2008). Cependant, malgré cette richesse exceptionnelle, ces parcs restent globalement sous-structurés, insuffisamment protégés et faiblement valorisés. Cette situation ne relève pas d’un problème isolé, mais d’une crise structurelle de gouvernance publique du patrimoine (Vincent, et al., 2022 ; Saint-Fleur, & Lima, 2021). Aujourd’hui, les enjeux dépassent largement le cadre d’un site particulier. Ils concernent l’ensemble du système national de gestion des parcs, marqué par une fragmentation institutionnelle, une absence de coordination opérationnelle et une faible capacité d’intervention sur le terrain.
Les événements récents survenus dans plusieurs parcs du pays illustrent clairement cette vulnérabilité généralisée. L’incendie du dôme de la Chapelle Royale de Milot, les tentatives d’incendie de la Citadelle, ainsi que le vol d’artefacts historiques, notamment des couleuvrines et des boulets de canon, témoignent d’une défaillance critique des dispositifs de sécurité et de surveillance (Vincent, et al., 2022 ; Saint-Fleur, & Lima, 2021 ; Saint-Fleur, Lima, & Schmidt, 2021). Mais ces incidents ne se limitent pas au Nord. Dans d’autres zones protégées, des phénomènes similaires sont observés, notamment la déforestation accélérée dans le Parc National La Visite faisant l’une des trois réserves forestières d’Haïti (Sainjuste, 2022), l'exploitation illégale des ressources dans le Parc National Macaya (Calixte, 2018), l'occupation anarchique de certaines zones protégées (Providence, 2025 ; Breton, 2004), et la dégradation progressive de fortifications historiques comme Fort Jacques et Fort Alexandre. À cela s’ajoutent d’autres problématiques structurelles telles que l'absence de contrôle des flux touristiques, la prolifération d’activités informelles non encadrées, la disparition progressive de certains éléments patrimoniaux, et des conflits entre populations locales et/ou autorités publiques. Dans ce contexte, ces dynamiques traduisent une réalité inquiétante où les parcs nationaux haïtiens fonctionnent sans véritable système intégré de gestion.
Face à cette situation, cet article vise à dépasser les approches ponctuelles ou sectorielles pour proposer une réforme institutionnelle d’envergure nationale. Delà, l’objectif de cet article est double. D’une part, il s’agit de démontrer la nécessité de créer une Direction Générale des Parcs Nationaux (DGPN) capable d’assurer une gestion stratégique et opérationnelle cohérente à l’échelle du pays. D’autre part, il s’agit de montrer que cette structure doit s’inscrire dans un cadre existant, celui du Comité Interministériel de Gestion (CIG), afin de garantir une articulation efficace entre décision politique et action de terrain. Ainsi, cette proposition s’appuie sur les enseignements tirés de la feuille de route de l’établissement d’une Autorité de Gestion du Parc (AGP) au PNH-CSSSR élaborée par l’ancienne ministre de la culture Dithny Joan Raton et de l’expérience du Parc National Historique Citadelle, Sans-Souci, Ramiers (PNH-CSSR), notamment à travers la mise en place expérimentale de l’Autorité de Gestion du Parc (AGP) sous le leadership de l’équipe de Luc Thelus (Sinedie Dupuy, Fontescony Joseph, Jean Gary Denis et Dwoling Archilles), soutenue par la Banque mondiale dans le cadre du projet PAST. Cette expérience, bien que prometteuse, reste limitée tant qu’elle n’est pas institutionnalisée à l’échelle nationale.
Sur la base des crises actuelles, il ne s’agit plus seulement de renforcer une autorité locale de gestion lorsqu'un problème survient, mais de repenser entièrement le modèle national. D’où la nécessité stratégique de créer une Direction Générale des Parcs Nationaux en Haïti (DGPN), sous la tutelle du Comité Interministériel de Gestion (CIG).
- Le Comité Interministériel de Gestion : un cadre stratégique sous-exploité
Créé par arrêté du 9 août 2012, le Comité Interministériel de Gestion couramment appelé CIG (UNESCO, 2025) constitue aujourd’hui le principal cadre institutionnel de coordination des politiques publiques liées aux parcs nationaux en Haïti. Dans sa conception, le CIG est un organe stratégique chargé de définir les orientations en matière de protection, de gestion et d’aménagement des parcs.
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Le CIG regroupe plusieurs ministères clés, dont l’implication est essentielle pour une approche intégrée (Vincent, 2025 ; Vincent, et al., 2022), tels que :
- Ministère de la Culture et de la Communication (MCC) ;
- Ministère du Tourisme (MT) ;
- Ministère de l’Environnement (MdE) ;
- Ministère de l’Agriculture (MARNDR) ;
- Ministère de l’Intérieur et des Collectivités Territoriales (MICT) ;
- Ministère de la Planification (MPCE) ;
- Ministère des Travaux Publics (MTPTC) ;
- Ministère de l’Économie et des Finances (MEF).
À noter que le secrétariat permanent du CIG est assuré par l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National (ISPAN). Ce qui fait de l'ISPAN l'une des entités stratégiques du CIG. Toutefois, malgré sa pertinence conceptuelle, le CIG souffre d’un déficit d’opérationnalisation. Car, en l’absence d’un organe exécutif permanent, ses décisions peinent à se traduire en actions concrètes sur le terrain. Cette situation limite considérablement l’efficacité des politiques publiques en matière de patrimoine et d’environnement.
- Un patrimoine national riche mais dépourvu de structuration opérationnelle
Haïti dispose d’un réseau étendu de parcs et de sites patrimoniaux, allant des grandes fortifications historiques aux aires protégées naturelles. Parmi les plus emblématiques figurent :
- La Citadelle Laferrière, symbole universel de résistance et d’ingénierie militaire post-indépendance ;
- Le site du Bois Caïman, symbole fondateur de la révolution haïtienne et de la lutte contre l'esclavage. Lieu d'une cérémonie vaudou historique en août 1791 dirigée par Dutty Boukman, il représente la résistance, la liberté, l'égalité et la dignité, ayant déclenché l'insurrection menant à la proclamation de l'indépendance d'Haïti en janvier 1804 ;
- Le Parc National Naturel de l'Île-à-Vache, écosystème côtier protégé connu pour ses plages de sable blanc, ses forêts de mangroves et ses récifs coralliens. Il symbolise la préservation de la biodiversité marine et le potentiel du tourisme durable ;
- Le Palais Sans-Souci de Milot, centre politique du royaume du Nord sous Henri Ier ;
- Le Parc National La Visite, espace clé pour la biodiversité haïtienne. La zone est reconnue comme réserve de biosphère par l'UNESCO, constituant l'une des régions les plus riches en biodiversité du pays ;
- Le Parc National des Trois Baies (PN3B), englobant les baies de Limonade, Caracol, et Fort-Liberté dans le nord-est d'Haïti, est un symbole majeur de conservation de la biodiversité côtière. Il abrite la plus grande forêt de mangroves du pays et des récifs coralliens essentiels. Il incarne la lutte pour la préservation face à la surexploitation ;
- Le Parc National Macaya, considéré comme un hotspot écologique mondial crucial, abritant la dernière forêt primaire du pays et une biodiversité exceptionnelle (amphibiens endémiques, orchidées). Réserve de biosphère UNESCO (2016), il est essentiel pour l'eau douce mais menacé par la déforestation et l'agriculture.
À ces sites s’ajoute un ensemble de fortifications réparties sur le territoire : Fort Jacques, Fort Alexandre, Fort Picolet, Fort Liberté (Fort Dauphin), Fort Belair, Fort Bizoton, Fort Cul-de-Sac, Fort Drouet, Fort Magny, Fort Bonnet, entre autres. Malgré leur importance historique, écologique, militaire et touristique, ces sites ne disposent pas de structures de gestion autonomes et permanentes. Leur administration repose souvent sur des dispositifs informels, ponctuels ou dépendants de projets externes.
Une analyse plus fine du système haïtien révèle la nécessité de distinguer les parcs selon leur vocation dominante, sans pour autant nier leur caractère hybride. En effet, certains parcs présentent une forte dimension historique et culturelle, comme le Parc National Historique Citadelle, Sans-Souci, Ramiers, tandis que d’autres se caractérisent principalement par leur richesse écologique, à l’instar du Parc National Macaya ou de La Visite. Toutefois, cette distinction reste relative, dans la mesure où plusieurs espaces cumulent des fonctions écologiques et patrimoniales. Dès lors, une séparation stricte entre parcs historiques et parcs naturels apparaît difficilement opératoire dans le contexte haïtien. Il convient plutôt d’adopter une approche fondée sur la reconnaissance de cette hybridité, en organisant une spécialisation des fonctions à l’intérieur d’un cadre de gestion intégré. Cette tendance suppose non pas une fragmentation institutionnelle, mais une capacité à mobiliser des expertises complémentaires au sein d’une même structure.
- Limites actuelles du système de gestion des parcs en Haïti
Les problèmes observés dans les parcs nationaux haïtiens ne sont pas isolés mais systémiques. Ainsi, plusieurs défaillances expliquent cette situation, notamment des défaillances institutionnelles caractérisées par l’absence de directions propres à chaque parc, une faible coordination interinstitutionnelle et une non-opérationnalisation durable du Comité Interministériel de Gestion (CIG). À cela s’ajoutent des défaillances opérationnelles, telles que l’absence de plans de gestion effectivement appliqués, à l’exception du Parc National Historique Citadelle, Sans-Souci, Ramiers, l’insuffisance de personnel qualifié, ainsi que de faibles capacités de surveillance et de sécurité. Par ailleurs, des défaillances environnementales et sociales se manifestent à travers la déforestation et l’agriculture anarchique, l’occupation illégale des espaces protégés et les conflits avec les populations locales. Enfin, des défaillances économiques et touristiques sont également observées, notamment l’absence de contrôle des flux touristiques, la faible structuration des acteurs (guides, marchands de souvenirs, artisans, transporteurs et meneurs de chevaux), ainsi qu’une perte significative de revenus potentiels.
- Pourquoi une Direction Générale des Parcs Nationaux s’impose aujourd’hui
Face aux nombreux problèmes et défis énumérés, la création d’une Direction Générale des Parcs Nationaux en Haïti apparaît comme une réponse structurante à plusieurs niveaux.
- Sur le plan juridique, Haïti est signataire de la Convention du patrimoine mondial de 1972, qui impose aux États parties de garantir une gestion efficace et durable des sites inscrits.
- Sur le plan sécuritaire, la multiplication des incidents dans les Parcs du pays démontre l’urgence de mettre en place des mécanismes systémiques de surveillance permanents et coordonnés.
- Sur le plan économique, les parcs nationaux représentent un levier majeur pour le développement du tourisme durable, la création d’emplois locaux et la structuration des économies territoriales.
- Enfin, sur le plan scientifique et éducatif, ces espaces constituent des laboratoires naturels pour la recherche, la formation, l’innovation et la transmission du savoir.
- Vers un modèle organisationnel intégré et opérationnel

La mise en place d’une Direction Générale des Parcs Nationaux (DGPN) permettrait d’articuler clairement les niveaux de gouvernance.
- Le CIG conserverait son rôle stratégique, en définissant les orientations nationales et en assurant la coordination interinstitutionnelle. Ainsi, le CIG aura pour mission de définir les orientations nationales, de coordonner les ministères et de valider les politiques publiques.
- La Direction Générale des Parcs Nationaux (DGPN) agirait comme un organe central à la fois stratégique et opérationnel, chargé de la planification, de la coordination et du suivi des activités à l’échelle nationale. La DGPN, avec une équipe administrative d'experts, agirait comme un organe central à la fois stratégique et opérationnel, chargé de la planification, de la coordination et du suivi des activités à l’échelle nationale.
- À un niveau décentralisé, chaque parc serait doté d’une direction technique responsable de la gestion quotidienne, incluant la conservation du patrimoine, la gestion environnementale, l’accueil touristique, la sécurité et l’administration. De manière plus explicite, chaque parc disposera d’une direction technique avec un directeur de parc (en lien avec MCC et MPCE), un responsable patrimoine (en lien avec ISPAN), un responsable environnement avec des agents environnementaux diplômés (en lien avec MdE/ANAP/MARNDR), un spécialiste social et des mobilisateurs sociaux (en lien avec MICT), un responsable de perception (en lien avec MEF/DGI), un responsable tourisme (en lien avec MT), un responsable sécurité (en lien avec FADH via le Ministère de la défense et POLITOUR via la Police Nationale d’Haïti), un responsable administratif et logistique, un personnel d'accueil (en lien avec MT) et un personnel de voirie (en lien avec MTPC et la Mairie concernée).
Par conséquent, ce modèle intégré permettrait d’assurer une cohérence nationale tout en tenant compte des spécificités locales.
5.1 Une articulation nécessaire avec l’ISPAN et les institutions existantes
Il est important de souligner que la création d’une Direction Générale des Parcs Nationaux (DGPN) ne remet pas en cause le rôle de l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National. Au contraire, elle permettrait de clarifier les responsabilités. Car, l’ISPAN continuerait d’assurer les missions scientifiques de protection, de conservation et de restauration du patrimoine, tandis que la Direction Générale des Parcs Nationaux (DGPN) prendrait en charge la gestion opérationnelle, l’exploitation et la valorisation des sites. Cette complémentarité est essentielle pour garantir une gestion efficace et conforme aux standards internationaux.
- Propositions et perspectives : un plan d’action en 10 mesures pour opérationnaliser la Direction Générale des Parcs Nationaux
Au-delà des défaillances institutionnelles et opérationnelles identifiées, une limite fondamentale du système actuel réside dans l’absence de clarification de la finalité des parcs nationaux en Haïti. En effet, ces espaces sont souvent appréhendés de manière fragmentée, tantôt comme des sites patrimoniaux à préserver, tantôt comme des réserves écologiques à protéger, ou encore comme des destinations touristiques à exploiter. Cette pluralité d’approches, non explicitement articulée, contribue à entretenir une confusion dans les missions assignées aux institutions publiques. Or, la définition de la finalité des parcs constitue un préalable indispensable à toute réforme de gouvernance. Elle permet de déterminer les priorités d’action, les modes de gestion et les compétences nécessaires. Dans le cas haïtien, les parcs nationaux doivent être pensés comme des espaces multifonctionnels, à la fois lieux de conservation, de valorisation économique, de production de savoirs et de régulation territoriale.
La création d’une Direction Générale des Parcs Nationaux en Haïti ne peut se limiter à une décision administrative. Elle doit s’accompagner d’un plan d’action structuré, progressif et réaliste, capable de transformer en profondeur la gouvernance, la gestion et la valorisation des parcs nationaux. Les mesures suivantes proposent une trajectoire cohérente, inspirée à la fois des exigences internationales et des réalités haïtiennes.
a) Adoption d’un décret portant création de la Direction Générale des Parcs Nationaux
La première étape consiste à doter la réforme d’une base juridique solide. Un décret pris en Conseil des ministres devra formaliser la création de la DGPN, préciser ses missions, son autonomie administrative et financière, ainsi que son rattachement au Comité Interministériel de Gestion (CIG). Cette mesure permettra d’inscrire durablement la gestion des parcs dans l’architecture institutionnelle de l’État.
b) Réactivation et renforcement effectif du CIG
Bien que le CIG existe déjà, son fonctionnement reste irrégulier. Il est nécessaire de le redynamiser en instituant un calendrier obligatoire de réunions, en renforçant son secrétariat technique (assuré par l’Institut de Sauvegarde du Patrimoine National), et en exigeant l’intégration de lignes budgétaires dédiées dans chaque ministère membre. Le CIG doit redevenir le véritable moteur stratégique de la politique nationale des parcs.
c) Généralisation du modèle de gestion expérimenté au PNH-CSSR
L’expérience de l’Autorité de Gestion du Parc National Historique Citadelle, Sans-Souci, Ramiers a démontré l’efficacité d’une structure dédiée. Il convient de capitaliser sur cette expérience en l’adaptant et en la répliquant à l’ensemble des parcs nationaux, tout en corrigeant ses limites (notamment en matière de ressources humaines, de financement et de cadre légal).
d) Création progressive de directions techniques dans chaque parc national
Chaque parc doit être doté d’une direction opérationnelle propre, avec un personnel qualifié couvrant les fonctions essentielles : gestion administrative, conservation du patrimoine, gestion environnementale, sécurité et accueil touristique. Cette décentralisation permettra une meilleure réactivité face aux réalités locales.
e. Mise en place d’un système national de sécurité des parcs
Face aux incidents répétés, il est impératif de structurer un dispositif de sécurité intégré. Celui-ci devra combiner la présence de la POLITOUR, des agents environnementaux, des forces de sécurité nationales et des mécanismes de surveillance modernes. La protection des sites comme la Citadelle Laferrière doit devenir une priorité nationale.
f) Institution d’un mécanisme transparent de gestion des revenus
Les recettes générées par les parcs (billetterie, activités touristiques, concessions) doivent être structurées et sécurisées. En collaboration avec la Direction Générale des Impôts (DGI), un système transparent de collecte et de redistribution des revenus devra être mis en place afin de financer directement l’entretien, la sécurité et le développement des sites.
g) Structuration et formalisation des acteurs économiques locaux
Les activités informelles autour des parcs doivent être organisées. Il s’agit de structurer les associations de guides touristiques, d’artisans, de marchands, de meneurs de chevaux et d’opérateurs locaux. Cette formalisation permettra d’améliorer la qualité des services, de renforcer les revenus locaux et de réduire les conflits.
h) Élaboration et mise en œuvre de plans de gestion pour chaque parc
Conformément aux recommandations internationales, chaque parc doit disposer d’un plan de gestion actualisé, définissant clairement les objectifs de conservation, d’exploitation touristique et de développement durable. Ces plans doivent être validés par le CIG et appliqués par les directions techniques.
i) Développement d’un programme national de formation et de professionnalisation
La gestion des parcs nécessite des compétences spécifiques souvent rares en Haïti. Il est donc essentiel de mettre en place un programme national de formation en conservation du patrimoine, gestion environnementale, tourisme durable et administration publique, en partenariat avec les universités et centres de recherche.
j) Mise en place d’un système national de suivi, d’évaluation et de redevabilité
Enfin, la réforme doit s’appuyer sur des mécanismes rigoureux de suivi et d’évaluation. Des indicateurs clairs devront être définis pour mesurer l’état de conservation des sites, l’efficacité de la gestion, l’impact économique et l’implication des communautés. Ce dispositif garantira la transparence, la redevabilité et l’amélioration continue du système.
Ces dix mesures ne constituent pas seulement un programme technique. Elles traduisent une vision d’un État haïtien capable d’assumer pleinement la gestion de son patrimoine, en transformant les parcs nationaux en espaces sécurisés, productifs et porteurs de développement durable. À cet effet, la réussite de cette réforme dépendra toutefois d’un facteur déterminant, celui de la volonté politique d’inscrire la gestion des parcs nationaux comme une priorité stratégique nationale.
- Compétences requises et enjeux de coordination institutionnelle
La gestion des parcs nationaux implique une diversité de compétences qui dépasse les capacités d’une seule institution sectorielle. Elle requiert des expertises en conservation du patrimoine, en gestion environnementale, en aménagement du territoire, en tourisme, en sécurité, ainsi qu’en médiation sociale. Dans le contexte haïtien, cette diversité justifie pleinement la nécessité d’un mécanisme de coordination renforcé. Toutefois, l’enjeu ne réside pas uniquement dans la coordination, mais aussi dans l’articulation entre spécialisation et intégration. Une spécialisation excessive des institutions peut conduire à une fragmentation des interventions, tandis qu’une coordination insuffisante engendre des incohérences et des inefficacités. La création d’une Direction Générale des Parcs Nationaux prend ici tout son sens, en tant qu’instance capable d’intégrer ces différentes compétences dans une logique opérationnelle cohérente, tout en s’appuyant sur le cadre stratégique du Comité Interministériel de Gestion.
Dans le cas haïtien, la complexité des parcs nationaux impose de dépasser une approche strictement sectorielle. Il apparaît nécessaire de construire un modèle hybride, combinant une coordination stratégique forte à l’échelle nationale et une spécialisation fonctionnelle au niveau des parcs. Ce modèle permettrait d’éviter à la fois la dispersion des responsabilités et la rigidité administrative. Ainsi, la Direction Générale des Parcs Nationaux pourrait assurer la cohérence globale du système, tandis que les directions techniques locales garantiraient l’adaptation aux réalités spécifiques de chaque parc. Une telle approche renforcerait non seulement l’efficacité de l’action publique, mais aussi sa capacité à répondre aux enjeux territoriaux et sociétaux.
Conclusion
La situation actuelle des parcs nationaux en Haïti ne peut être résolue par des interventions ponctuelles ou des projets isolés. Elle exige une réforme structurelle, capable de transformer en profondeur la gouvernance du patrimoine. Delà, la création d’une Direction Générale des Parcs Nationaux, sous la tutelle du Comité Interministériel de Gestion, constitue une réponse cohérente, réaliste et alignée sur les engagements internationaux du pays.
Les parcs nationaux doivent également être envisagés comme des producteurs de services publics, au-delà de leur simple statut d’espaces protégés. Ces services incluent notamment la conservation du patrimoine matériel et immatériel, la protection de la biodiversité, l’éducation environnementale et historique, la recherche scientifique, ainsi que le développement d’activités touristiques durables. Dans cette perspective, l’efficacité du système de gestion dépend de sa capacité à organiser la production et la distribution de ces services de manière cohérente. L’absence actuelle de structuration conduit à une situation où certaines fonctions, comme la sauvegarde patrimoniale, sont partiellement assurées, tandis que d’autres, comme la gestion des flux touristiques ou l’intégration des communautés locales, restent largement négligées. Une réforme pertinente doit donc partir des services attendus pour définir les dispositifs institutionnels adaptés.
Au-delà de la protection des sites, il s’agit de construire une véritable politique publique du patrimoine, capable de concilier conservation, développement durable, sécurité et valorisation économique. C’est à ce prix que les parcs nationaux d’Haïti pourront devenir non seulement des lieux de mémoire, mais aussi des moteurs de transformation nationale.
Références
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[1]Auteur correspondant, Institut des Sciences, des Technologies et des Études Avancées d’Haïti (ISTEAH), Milot, Haïti, vmarcdonald@gmail.com
