Deux sacres, et après ?

Nous avons tous été jeunes, avec nos emballements, imprudences, illusions parfois, et surtout nos rêves de changer le pays, voire le monde, par la force de nos actes.

Mickelson Thomas
30 avr. 2026 — Lecture : 3 min.
Deux sacres, et après ?

Abigaïl Alexandre et Ariana Milagro Lafond

Nous avons tous été jeunes, avec nos emballements, imprudences, illusions parfois, et surtout nos rêves de changer le pays, voire le monde, par la force de nos actes.

Puis viennent l'âge, les responsabilités, les certitudes confortables, les préjugés sur la jeunesse, et souvent ces prudences adultes qui produisent davantage d'inactions que de transformations réelles.

Notre pays, lui, n'a pas vraiment changé et est témoin aujourd'hui des victoires d'Ariana Milagro Lafond à House of Challenge (Lomé, Togo) et d'Abigaïl Alexandre à Eloquentia (Paris, France) dans leur seul éclat individuel, leur offrant des motifs légitimes de contentement et de fierté.

Celle-là s'est imposée dans un univers dominé par la visibilité numérique, l'adhésion populaire et la performance d'exposition ; celle-ci a triomphé dans le registre plus exigeant de la parole construite, de l'argumentation et de l'intelligence expressive.

Cependant, au-delà de la mobilisation et de la célébration démesurée, notamment pour Ariana, ces victoires invitent à une réflexion plus large sur ce que notre État et notre société choisissent de voir, de relayer et de valoriser.

Et pour cause, ces couronnements qui captent l'attention de façon singulière posent aussi, en creux, la question de la place accordée à d'autres formes d'excellence : celles qui émergent dans les compétitions sportives individuelles et collectives, les concours de sciences, de technologies, d'innovation, de robotique, de mathématiques, de civisme, de leadership éducatif et citoyen.

Dès lors, plusieurs interrogations s'imposent.

1.- S'agit-il d'initiatives strictement personnelles ou de trajectoires engageant, même indirectement, une forme de représentation étatique ou nationale ?

2.- L'accueil institutionnel, médiatique et social varie-t-il selon la nature du concours et de son pouvoir de spectacle ?

3.- Quels rôles ont joué certaines influences, mentors ou réseaux qui ont poussé ces deux jeunes femmes vers de tels espaces ?

4.- Quelles démarches, souvent invisibles, ont été nécessaires pour surmonter les obstacles administratifs, notamment en matière de visas et de mobilité ?

5.- Quels mécanismes de sélection, de financement ou d'accompagnement demeurent encore dans l'ombre ? Et, plus fondamentalement encore ;

6.- Que révèle de notre écosystème socio-éducatif la nécessité, pour des jeunes brillants, d'aller chercher hors du pays des scènes de consécration que notre manière de penser et dispenser l'éducation, de former l'esprit critique et de cultiver la citoyenneté et le civisme ne semble ni suffisamment préparer, ni véritablement valoriser ?

Voilà le type de questions que des médias seraient bien inspirés de poser aux lauréates, aux organisateurs, aux responsables publics, mais aussi à des voix compétentes, trop peu sollicitées ; des voix que l'on entend rarement, voire pas du tout, parce que certains omniprésents, occupent presque toujours le devant de la scène médiatique, opinant sur tous les sujets.

Si nous prenons la liberté de les poser, c'est que nous aurions aimé qu'on en débatte ; et ce serait déjà, rendre service au pays.