Où était Haïti ?

Alors que les gouvernements des pays du monde, des personnalités et organisations de la société civile des pays ayant des populations afrodescendantes se réunissaient à la 5ème session du Forum permanent sur les personnes d'ascendance africaine à Genève la semaine dernière du 14 au 19 avril, afin de réclamer réparation pour les torts subis suite à l’esclavage et la colonisation, la grande question pour nous haïtiens et haïtiennes était ailleurs : où était Haïti ? L’absence d’Haïti, ou plutôt du gouvernement haïtien, signifie l’incompétence du gouvernement du Premier Ministre Didier Fils-Aimé, et notamment celle de sa ministre des Affaires étrangères, Raina Forbin, ou peut-être un choix de ne pas s’engager, mais démontre avant tout la trahison de l’histoire du pays par ses dirigeants actuels.

Monique Clesca
21 avr. 2026 — Lecture : 6 min.
Où était Haïti ?

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Alors que les gouvernements des pays du monde, des personnalités et organisations de la société civile des pays ayant des populations afrodescendantes se réunissaient à la 5ème session du Forum permanent sur les personnes d'ascendance africaine à Genève la semaine dernière du 14 au 19 avril, afin de réclamer réparation pour les torts subis suite à l’esclavage et la colonisation, la grande question pour nous haïtiens et haïtiennes était ailleurs : où était Haïti ?

L’absence d’Haïti, ou plutôt du gouvernement haïtien, signifie l’incompétence du gouvernement du Premier Ministre Didier Fils-Aimé, et notamment celle de sa ministre des Affaires étrangères, Raina Forbin, ou peut-être un choix de ne pas s’engager, mais démontre avant tout la trahison de l’histoire du pays par ses dirigeants actuels. Il illustre également la chute du mythe d’un état existant – donc du pays. Voilà pourquoi nous disons souvent « Pa Gen Leta. »

Cependant, même en l’absence d’une voix officielle de l’État haïtien, Haïti fut sans cesse évoquée. La nouvelle présidente du Forum, Gaynel Curry de Bahamas, dans son discours d’ouverture a cité Haïti en tant que « North Star » des peuples afrodescendants. Elle parlait de l'Étoile polaire, ou simplement Polaris, l'étoile du Nord, cette étoile fixe qui a servi de repère pour orienter de nombreux captifs cherchant le chemin de la liberté. Métaphoriquement, cela veut dire qu’Haïti avec son abolition de l’esclavage, sa victoire contre le colonialisme, et l’établissement en 1804 de la première nation noire du monde était le phare, la lumière, la vision, le repère pour les afrodescendants du monde entier.

Deux cent vingt-deux ans plus tard, ironiquement, tragiquement, et surtout officiellement, Haïti était absente d’un forum international où les autres la citaient fièrement. Plusieurs pays tels la Barbade, la Guyane, membres de la CARICOM, et d’autres comme le Brésil et le Benin ont parlé de la victoire d’Haïti contre l’armée coloniale comme moment historique fondateur des peuples afrodescendants. Francia Márquez, Vice-Présidente de la Colombie, a également cité Haïti comme repère essentielle de la bataille des afrodescendants dans son adresse aux participants du Forum.

Néanmoins, Haïti était bel et bien représentée. Elle l’était par la délégation de sept membres du Kolektif Ayisyen Afwodesanda-KAAD, une organisation de la société civile. Tour à tour, le KAAD a réclamé la restitution par la France de la rançon de 1825. Il a dénoncé le racisme du gouvernement de la République dominicaine qui a déclaré qu’elle était un pays égalitaire sans préjugé et respectueux des droits humains. Il a également demandé la restitution des documents historiques et bien culturels conservés à l’étranger tel l’acte d’Independence d’Haïti séjourne en Angleterre. Le Kolektif a fait un plaidoyer pour le respect des droits humains des jeunes et pour des investissements massifs dans la santé, l’éducation, l’entreprenariat, ainsi que le leadership des jeunes filles, pour une justice sociale réparatrice. De plus, des jeunes influenceuses haïtiennes fortes de milliers d’abonnés et des personnalités et organisations de la diaspora au Canada, en France et en Suisse ainsi que celles d’autres pays ont demandé restitution de la dette par la France et réparations tout en dénonçant le racisme ambiant dans de nombreux pays.

Pourquoi est-ce important de souligner le silence officiel d’Haïti ?

Même avec cette parole forte de la société civile, le mal stratégique est fait. Haïti est vu comme un état en retrait, voire invisible sur un enjeu dont il est reconnu étant à l’origine dans la mémoire collective. La disparition, même temporaire, du berceau de la bataille contre le colonialisme a frappé les esprits.

« On parle du racisme, de l’esclavage. Et nous ne sommes pas là. Le gouvernement haïtien est en train de tuer l’histoire d’Haïti, » a fustigé Colette Lespinasse du KAAD.

Yola Lamarre, une jeune influenceuse de la diaspora haïtienne, a publié, les larmes aux yeux, un message vidéo devenu viral, en demandant où était Haïti ?

Les conséquences de cette absence officielle d’Haïti sont désastreuses pour le pays. Une telle décision — de rester silencieux—peut se transformer en bombe sociale et politique à l’interne et également prendre une dimension symbolique aux effets pervers et pernicieux à l’international : tout peut se dire sur le pays puisqu’Haïti exercera un silence officiel. Elle ne répondra pas.

À ce constat s’ajoute le regard et le discours de l’autre, notamment la République dominicaine. En fin de compte : c’est le pays voisin qui aurait peut-être le plus profité de l’effacement de Haïti sans faire plus d’effort que de prononcer quelques mots affirmant qu’elle respectait les droits de sa population afrodescendante. Cet encombrant voisin aurait pu redorer son image diplomatique s’il n’y avait pas la délégation du KAAD pour exiger un droit de réponse des organisateurs et rattraper ce mensonge étatique. Le KAAD a illustré le racisme systématique du voisin de Haïti. Mais, sans ce sursaut, ce n’est pas seulement le prestige de notre pays qui disparaîtrait, c’est aussi le narratif mensonger qui aurait prévalu et l’occultation devant le monde entier d’une triste réalité que des milliers de personnes afro descendantes sont en train de vivre en République dominicaine.

Et si la voix d’Haïti est si difficile, voire impossible, à entendre, c’est que notre pays est devenu faible. Faible sur le plan éthique, faible sur le plan politique, faible sur le plan économique, faible sur le plan social, faible sur le plan diplomatique. L’ascension du récit –le narratif que Haïti ne peut plus être pris au sérieux, ou tout simplement que Haïti ne compte pas dans le monde-- gagne du terrain. Et pourtant, des hommes et des femmes aux talents et compétences existent mais ils sont étouffés par un État prédateur, un gouvernement médiocre sans pensée politique et une classe politique aussi corrompue qu’incompétente. Tout simplement parce qu’ils ne savent plus le sens de la phrase « au service de la République d’Haïti » et réduit l’art politique à se battre pour des postes, à se courber devant l’international, et à espérer des lois d’autres pays pour créer des emplois pour ses jeunes et relancer son économie.

Il n’en fut pourtant pas toujours ainsi. Il avait été un autre temps, où sur la scène internationale, Haïti était réellement une boussole pour les autres. Elle parlait fort, elle comptait, elle résistait. Haïti a été membre fondateur de l’ONU, a œuvré pour l’Independence de la Libye, a accueilli des refugies juifs fuyant le Nazisme en tant qu’État juste. Mais à force de s’absenter de cette scène sur des sujets dont il a été historiquement porteur, qui ont inspiré d’autres à se défaire du colonialisme et à se mobiliser dans la bataille pour la réparation, le déclin du pays dans l’arène mondial est devenu une triste réalité. L’impact stratégique de l’effacement du pays sur le plan international devrait faire peur. « Nos dirigeants sont en train de contribuer à l'effacement d'Haïti sur la carte politique. Certains sites Internet ne présentent pas Haïti sur leurs cartes et personne n'en dit rien. C'est insupportable, » lamente Madame Lespinasse, défenseure de droits humains.

En Avril 2026, à Genève, lorsque les afrodescendants et afrodescendantes de tous les coins du globe se sont levés pour demander réparation et restitution, la voix officielle de Haïti était inaudible. 

Ce silence de Haïti est inexplicable, inexcusable et insoutenable.

Se taire n’est plus possible.

À l’heure où des milliers d’Haïtiens et Haïtiennes, des organisations nationales et internationales, des pays de tous les continents s’expriment clairement et fermement pour la réparation des injustices subies par les peuples afrodescendants, il est non seulement urgent, mais il est d’une nécessité historique, qu’Haïti se relève à l’échelle internationale là où elle parlait fort. Et comptait. C’est un devoir moral absolu.

Tribune de Monique Clesca, porte-parole du Kolektif Ayisyen Afwodesandan et (KAAD)