Ce chapitre retrace la trajectoire singulière de François Nikol Lévy, pianiste virtuose et directeur musical du Septentrional. Héritier d’une tradition familiale et d’un patrimoine capois, il incarne la continuité entre le classique et le populaire, entre l’héritage et l’innovation.
1.Les origines
Fils d’un éducateur d’origine juive, François Nikol Lévy naît au Cap-Haïtien en 1947, un an après la fondation du Jazz Septentrional. Son père, maître Marius M. Lévy, organiste consommé et professeur de musique, dirigeait une école primaire et une chorale réputée à la Cathédrale du Cap-Haïtien.
Encouragé par ce père visionnaire, Nikol suivit des cours particuliers auprès de Mlle Liliane Sam, fille du président Vilbrun Guillaume Sam, dont le jeu imprégné de l’École de Vienne marqua profondément son style. De là naquit son amour pour Chopin et pour ses disciples haïtiens, Justin Elie et Ludovic Lamothe, le « Chopin noir ». Plus tard, cette influence se manifesta dans la mouvance « rasin », avec les groupes Sakad et Fusion.
2. L’adolescent virtuose
Dans les années 1960, Nikol était déjà reconnu comme un virtuose du piano au Cap-Haïtien. Lors d’un récital au Collège Notre-Dame, il interpréta avec brio les Polonaises de Chopin, dont il maîtrisait tout le répertoire. Sa timidité contrastait avec des éclats d’audace, comme lorsqu’il interrompit le maître de cérémoniem Gérard Agénor, pour déclarer : « Le speaker est trop bavard », déclenchant une salve d’applaudissements.
Mais Nikol avait aussi un autre visage : celui du footballeur discipliné, demi-attaquant infatigable de l’équipe du Champ de Mars. Ses qualités d’organisateur de jeu sur le terrain se transposèrent plus tard dans sa direction musicale.
3.L’exil et l’engagement
Au début des années 1970, Nikol s’expatria pour fuir la tyrannie des Duvalier. Après un séjour au Canada et à Bordeaux, il s’établit à New York, où il s’adonna à la musique engagée avec Tanbou Libèté et Soley Lévé, composant des morceaux emblématiques tels « Ansanm, Ansanm » et « Lalam tiré ».
Vers la fin de la décennie, il participa à l’album Flè Dizè de Jean-Claude Martineau. Peu à peu, il glissa vers la musique de danse haïtienne, devenant maestro du groupe compas Phase One avec des anciens du Septentrional. Dans les années 1980, il fut arrangeur pour System Band et Fédia Laguerre, avant de revenir au folklore avec Sakad et son audacieux voodoo rock sur Rebati Ayiti, geste interprété par certains comme une révolte contre son éducation religieuse.
4. La relève et la consécration
De retour au Cap-Haïtien, Nikol prit la relève de son père en dirigeant l’école familiale. Puis, sur proposition du docteur Harry Prophète et avec l’appui de figures capoises, Ulrick Pierre-Louis, cofondateur du Septentrional, lui confia la direction musicale de l’orchestre.
Nikol réécrivit les partitions anciennes, les arrangea et composa de nouvelles œuvres, telles « Demen » et « La Capoise », véritables joyaux du répertoire. Sa maîtrise de l’écriture musicale fut saluée par James Brooks, chef de la Symphony of the Americas, qui lui remit la baguette lors de l’exécution de sa version instrumentale de « Cité du Cap-Haïtien ».
5. L’ancien au service du nouveau
Nikol fonda l’Ensemble de Jazz Septentrional, où il explora la dimension percussive du piano et intégra le vodou jazz au répertoire. Sa philosophie – l’ancien au service du nouveau – irrigue l’Orchestre Septentrional sous sa direction. À travers des morceaux comme « Kouzen », « Maryana », « Tifi a » ou « Pase cheve », il sut unir tradition et modernité.
Son accession à la direction musicale du Septentrional est le fruit de sa constance, de son courage, de sa ténacité et de son génie. Héritier de maître Marius, forgeur d’âmes, et de l’esprit du Roi Christophe, Nikol Lévy incarne la grandeur de la Cité du Cap-Haïtien.
6.Conclusion
La trajectoire de Nikol Lévy est celle d’un passeur : entre le classique et le populaire, entre l’exil et le retour, entre l’héritage et l’innovation. Son œuvre au sein du Septentrional témoigne d’une fidélité à la mémoire capoise et d’une audace créatrice qui inscrit la musique haïtienne dans l’universel.
