Le Compas direct issu de courants pluriels s'adaptent aux tendances du moment.On comprend bien que le point de vue de Schaeffner et Paulme (1989) qui évoquent "la musique comme un art du moment".Alors qu'on reprochait le Compas direct naissant de sa rupture avec la tradition folklorique haïtienne ,au fil des temps il est revenu aux sources en termes de rythmique.En effet,le Jazz des Jeunes et l'Orchestre Issa El Saeh ont puisé dans les rythmes traditionnels (congo ,ibo maïs,nago , pétro,rabòday et rara) tout en les associant à des touches du jazz.En ce sens,le Super Jazz des Jeunes avait dans son répertoire éxécuté des rythmes de rara dans le titre “Cote moun yo”. Introduit par le tambour et des lignes de vents avec un fond de kata.Une voix de femme avait bénéficié du support d’une grande orchestration dans le style de grand orchestre.Des sons de bambou et de tambour ont résonné et sont associés à des lignes de vents très actives.
Des polémiques prétendaient à tort qu'il s’agit d'une musique savante et importée non accessible au peuple sinon le Compas direct aurait été une musique nationale.Toutefois, le Maestro Nemours Jean Baptiste dans le cadre de l’orchestre Aux Calebasses (1958) avait interprété le titre “Ti Yaya toto” issu du folklore dans une asociation rythmique de lignes de vents et d’accordéon .L'avènement du Mini jazz en toute vraisemblance, à ses débuts, aurait donné lieu à l'idée que le Compas direct avec ses influences nord américaines ait été une musique urbaine.Mais le Compas direct n'allait pas perdre de vue les rythmes traditionnels dont le rara.
L'essor de la musique racines des années 1970 a beaucoup marqué le Compas direct dans son interaction avec le rara.Le PICORANAYA qui est un acronyme de 7 rythmes traditionnels évoqués plus haut eut constitué un atout majeur ainsi que la création de l'Orchestre de la Radio Nationale (1981) sous le leadership du maestro Raoul Guillaume.Le Scorpio Universel a amorcé le challenge du rara au coeur du Compas direct dans le titre "M ap mande kouraj".Puis on pouvait retenir les prestations de Gemini All Stars de Ti Manno,celles de Volo Volo de New York ,Tabou Combo de New York ,Super Stars ,Miracle de Mario de Volcy.Le rara considéré comme un carnaval rural est une manifestation annuelle qui se situe immédiatement après le carnaval ( du mercredi des Cendres au dimanche Pâques).C"est un rythme qui fait vibrer de grandes foules en éxécutant des instruments traditionnels (Vacsin,tambours,bambou malaca ,cornet..) alternés dans certaines occasions par des intruments modernes (trompettes , trombonne) voire l'adaptation d'un rara mastérisé sous les touches des Disc Jocker(DJ).
La fameuse chanteuse Carole Demesmin a lancé la première pierre dans le titre " Min rara" (1980) composé par le conteur Jean Claude Martineau , qui ne s'inscrit pas pourtant dans le registre du Compas Direct.Un texte bien éclairant et arrimé à un lyrisme limpide.Ce qui constitue un récit tres descriptif du Rara.”Le rara démarre le parcours ( rara lage) au son du vaksin.Le son du vacsin s’enchine tout de suite.Puis, le bambou associé aux sons d’un kata de tambour .C’est le tour de la Reine Chanterelle conduit la bande qui entonne les voix.C’est ainsi que tout rara démarre.Le rara peut emprunter les grandes artères en plein jour.Mais dans le noir, quand surplombe la nuit, le rara prend le large.Sous les feux durant la nuit, et en pleine lune et autour du feu qui réchauffe la casserole, le rara s’exhibe et fait danser.Se défilent les marchandes ambulantes de quincaille que de friture au rythme du “Rabòday” et résonnent toutes les voix pour chanter et animer la bande de rara.
On a évoqué l’image du travailleur de camion communément appelé “bèf chenn”qui fait embrayer le camion pour attendre après le chauffeur pour le débrayer.Le rara pointe du doigt les moeurs de la société et dénonce les déviances des uns ou des autres.Ce qui nuit tout contravenant aux bonnes moeurs qualifie en créole de “selera”.Les prêtres aussi bien que des monseigneurs doivent se garder d’écart malhonnête éventuel (bakonyè, en créole) sinon ils ne seront pas épargnés.Les paraboles sont interprétés pour saisir des dénonciations.Ce qui suggère la maitrise du créole.La bande de rara s’agite et fait danser jusqu’au lever du soleil.A noter que de kata ont été éxécutés durant 60 secondes continues pour nous plonger dans l’ambiance de rara.Mieux vaut consulter la version originale de la musique “Min Rara” de Carole Demesmin sur la plate forme You Tube.
Aussi le groupe du Scorpio Universel dans " M ap mande kouraj" (1979)avait-il promu le rythme de rara.En fin de prestation, le groupe a évoqué le rara comme référence identitaire en simulant dans une séquence des sons de bambou et de vacsin associés au rythme de rara tout en indiquant d’autres rythmes alors en vogue .
Le groupe de compas Volo Volo de Boston n’a pas raté l’occasion pour promouvoir aussi le rythme de rara dans le titre rara “Grenn zaboka ” (1981)qui est très prisé dans le folklore haïtien.D’ou la séquence”grenn zaboka sèvis sorye anba latya aswè a m p ap domi yas, yas manman”.Il est très difficile de traduire en francais cette séquence.Ce titre est devenu un standard exploité dans le vodou jazz par plusieurs groupes .
Quant au Gemini All Stars de Ti Manno dans le titre”Min culture pa nou” de l’album “Bamboche créole “(1985) a revendiqué la promotion et l’appropriation de la culture du vodou dans laquelle le rythme de rara est ancré.Ce, en ces refrains ”a la gen vye rara m, m gen vye vodou m yo di m pou m voye l jete pou m chante opera”.On tend à marginaliser le rara.Ce qu’il rapporte en ces termes:” se tande m tande rara pa sou moun.Sa se pa koze pa nou”.Se tande m tande vodou pa sou moun”.La chanson denonce l’hypocrisie des uns ou des autres qui se dévoile le vendredi saint lors des manifestations de rara à Léogane ou dans l’artibonite.”Se lè vandredi sen rive pou kenbe ipokrit nan Leyogàn.Sou pon Latibonit pou kanpe gade bann tilitutu.Gade danse yo, bann anbachal yo .Frape tanbou an , sonnen ason an pou yo.Le rythme de compas se joue sur un fond de rara.
Le Tabou Combo de New York n’a pas manqué de placer le rythme du rara dans le world beat pour dépasser les frontières du monde dans ses grands concerts internationaux.Le Tabou Combo a éxécuté les notes de rara dans le titre”Kote moun yo” de l’album “Aux Antilles (1989)puisé dans le folkore haïtien et déja adapté par d’autres groupes dont le Super Jazz des Jeunes.
Le Super Stars d’Haïti dans le titre “rara pa m” (1992): allonge la liste des groupes de Compas qui exploitent le rara comme rythme et thème.
Si beaucoup groupes de Compas direct ont laissé une place au rythme de rara dans leur repertoire il convient de classer le groupe Miracle de Mario de Volcy comme celui qui joue du Compas direct avec un fond de rara dominant.On pourrait qualifier de “Konpa rara” dans la liste ayant entre autres le Konpa Manba de l’Ensemble Select de Coupé Cloué, le konpa kè kal du Bossa Combo,le Konpa Digital du Top Vice du maestro Robert Martino, le konpa love de Jacques Sauveur Jean, le konpa melàs de l’orchestre Septentrional , etc.
On peut indiquer deux titres du groupe” Miracle de Mario de Volcy” qui sont très révélateurs.Il s’agit des titres suivants : “Viva Haïti” (1987) et “Ayiti pou Afrik di Sid”(1990) qui ont fait rythmer le rara et la voix de la chanteuse Sylvie Dareus (Sylvie d’Art) a vibré la foule. Sylvie d’Art est l’une des premières voix féminines qui ont marqué le Compas direct de la période des Min Jazz.Ce, d’abord dans les rangs du groupe “Caribean Sextet”, puis dans “Fasad” de la Nouvelle Génération avant de se performer dans le groupe “Miracle”.
Nous pouvons conclure que le rara est bien au coeur du Compas direct.
Repères bibliographiques
-SCHAFFNER,Andre et PAULME Denise(1989) “Musique savante,musique populaire,musique nationale” in Gradhiva revue d’histoire et d’archives de l’anthropologie, no6,1989 pp68-89 https://www.persee.fr/doc/gradh 8928_1989_1_num_6_1_1198 (consulté le 8 novembre 2023)
-PIERRE Hancy (2023), “Les expressions de la musique haïtienne dans le prisme de la culture de masse: dilemmes éthiques et perspectives” in Le National, Port-au-Prince.
-PIERRE, Hancy (2024), ‘ Le Konpa dirèk, d’une musique marginale à une musique élaborée et identitaire”, dans le National du 23/02/24
- PIERRE Hancy (2026) “Le rara , une richesse culturelle inépuisable en Haïti”. dans le National du 21 mars 2026
