Excursion punitive ou la guerre de tous les dangers

L’histoire des relations internationales montre que l’usage disproportionné de la force ne produit pas toujours les résultats politiques escomptés.

Emmanuel Paul
20 mars 2026 — Lecture : 8 min.
Excursion punitive ou la guerre de tous les dangers

Bombardement d'une usine électrique au Liban

L’histoire des relations internationales montre que l’usage disproportionné de la force ne produit pas toujours les résultats politiques escomptés. Au contraire, dans certains cas, il peut même conduire à l’effet inverse.

La guerre, selon le principe clausewitzien, constitue un instrument de la politique. A cet effet, elle doit être utilisée pour atteindre des objectifs politiques clairs et réalistes. Autrement, elle risque de devenir une force incontrôlable, génératrice de crises et d’instabilité.[1]

L’offensive militaire israélo-américaine actuellement menée contre l’Iran semble aujourd’hui illustrer ce paradoxe stratégique. En éliminant le guide suprême iranien, les planificateurs des opérations combinées « Fureur épique » et « Lion rugissant » ont parié sur un effondrement rapide du régime par la « décapitation » du système politique.

Or, les premiers effets observables suggèrent jusqu’à présent l’inverse.

L’assassinat en série des leaders iraniens, combiné aux destructions et aux tragédies humaines qui ont suivi, notamment le massacre d’écolières dans la ville de Minab a suscité une vague d’indignation nationale qui tend à renforcer la cohésion interne au profit du régime.

L’effet inversé de la décapitation

La stratégie dite de décapitation peut être comprise comme un corollaire opérationnel du postulat stratégique souvent résumé par l’adage : « frapper le berger et les brebis seront dispersées ». L’objectif consiste à désorganiser l’adversaire en neutralisant son leadership, considéré comme le centre de gravité de son système politico-militaire.

Cependant, si cette approche peut produire certains résultats contre des systèmes bureaucratiques fortement centralisés ou contre des organisations aux bases fragiles, notamment certains groupes armés non étatiques, elle se révèle généralement moins efficace face à un adversaire étatique solidement idéologisé et pleinement conscient de la menace.[2] Et c’est précisément le cas de la République islamique d’Iran.

Premièrement, depuis la Révolution islamique de 1979, l’Iran s’est constitué en un régime théocratique dans lequel les convictions politico-religieuses jouent un rôle structurant. Dans ce cadre, toute attaque dirigée contre le régime est perçue comme une atteinte à l’ordre culturel et religieux. Elle est ainsi interprétée comme l’expression d’un choc de civilisations, au sens développé par Samuel Huntington,[3] ce qui tend à renforcer la mobilisation idéologique du système.

Deuxièmement, le régime iranien s’est construit dans une logique de confrontation avec les États-Unis, qu’il considère comme une menace existentielle. Cette perception constitue, à cet égard, l’autre pilier structurant de la pensée stratégique du régime.

Ayant observé, au cours des dernières décennies, les interventions militaires occidentales, souvent caractérisées par le ciblage systématique des dirigeants adverses, les stratèges iraniens ont élaboré une contre-doctrine.

Cette dernière, connue sous le concept de défense mosaïque ou stratégie des fourmis, a été mise au point à partir de 2005 sous l’impulsion du général Mohammad Ali Jafari, ancien commandant de l’IRGC entre 2007 et 2019.

Elle repose sur une forte décentralisation des capacités militaires, combinant la fragmentation du territoire en unités locales autonomes et en réseaux de proxys capables d’agir indépendamment, ainsi que la mise en place d’une chaîne de succession à plusieurs niveaux pour les postes stratégiques.[4]

Dans cette logique, l’élimination de dirigeants ou la destruction de centres décisionnels ne suffit pas à provoquer l’effondrement du système. La multiplication des centres d’action vise au contraire à garantir la continuité de la résistance, en transformant l’ensemble du territoire en un réseau de défense flexible et quasi inexpugnable.

Par ailleurs, conformément au phénomène connu des politologues sous le nom de « rally around the flag »,[5] les sociétés ont tendance, face à une menace extérieure, à se rallier à leurs dirigeants malgré des divisions internes préexistantes.

Dans ce contexte, la mort d’un leader, loin de délégitimer le régime, peut au contraire contribuer à renforcer sa légitimité en fournissant une figure de martyr autour de laquelle se reconstruit la mobilisation politique.

La victoire politique des « durs »

La guerre a été déclenchée alors même que des négociations sur l’épineux dossier nucléaire étaient en cours, ce qui est perçu en Iran comme une perfidie de la part du duo israélo-américain. Une telle perception tend à affaiblir les modérés au profit des partisans de la ligne dure.

D’ailleurs, en période de crise extrême, les sociétés ont tendance à se tourner vers les acteurs jugés plus déterminés et plus intransigeants. Cela explique largement la désignation de Mojtaba Khamenei, proche du Corps des Gardiens de la Révolution islamique, comme nouveau Guide suprême.

Ainsi, une opération destinée à affaiblir le régime pourrait avoir contribué à renforcer ses éléments les plus radicaux, illustrant le mécanisme décrit par l’historien militaire britannique Basil Liddell Hart : frapper trop brutalement un adversaire peut galvaniser des forces latentes et renforcer sa résistance.[6]

Les limites de l’option militaire

Au-delà de ces considérations, la situation militaire elle-même met en lumière les limites de l’usage de la force. Si la stratégie de pression maximale laissait encore ouvertes certaines options diplomatiques, le déclenchement de la guerre conduit les deux parties vers une impasse stratégique.

D’une part, l’histoire contemporaine montre qu’il est extrêmement difficile de provoquer la chute d’un régime solidement enraciné par le seul recours aux bombardements aériens. Si les campagnes aériennes peuvent infliger des dommages considérables aux infrastructures militaires et économiques, elles suffisent rarement à renverser un pouvoir politique.

D’autre part, la riposte iranienne, asymétrique et audacieuse désarticule les plans opérationnels américains en provoquant plusieurs effets majeurs :

  • Un désordre logistique pour les forces attaquantes, résultant du ciblage des bases américaines dans la région et de la mise à distance des groupes aéronavals par une tactique de harcèlement permanent.
  • Un dilemme opérationnel, imposant aux États-Unis une arithmétique de guerre défavorable : l’interception de vecteurs à faible coût (drones ou missiles indigènes) par des intercepteurs a plusieurs millions de dollars.
  • Le risque d’un choc économique mondial, lié à la prise de contrôle unilatérale du détroit d’Hormuz, ou passe au moins 20% du commerce énergétique international.
  • Un malaise croissant entre Washington et ses alliés du Golfe, en démontrant que la présence de bases américaines dans la région constitue désormais un facteur de risque autant qu’une garantie de sécurité.

Quant à l’hypothèse d’une invasion terrestre, elle soulève des défis considérables. L’Iran est un pays vaste d’environ 1,65 million de km², avec un relief montagneux et doté d’une population de presque 90 millions d’habitants. Ces caractéristiques rendent toute tentative de conquête et d’occupation particulièrement difficile, impliquant des coûts humains et matériels prohibitifs.

À cela s’ajoute un facteur encore plus préoccupant : le risque d’escalade stratégique. Dans un système international marqué par la rivalité entre puissances établies, émergentes et révisionnistes, et par d’importants enjeux économiques et géopolitiques, la moindre erreur de calcul pourrait provoquer une dangereuse réaction en chaine ; Et entraîner l’implication directe d’autres acteurs majeurs ; Transformant un conflit régional en confrontation à portée globale.

Le temps des diplomates

Dans le système international westphalien, la guerre jouait le rôle de régulateur d’un jeu politique fondé sur l’équilibre des puissances. Cependant, cette mécanique s’est progressivement déréglée, notamment avec l’irruption dans la littérature stratégique de la notion de guerre juste.[7]

Dans cette logique, la puissance devient un instrument moral censé servir hypothétiquement le bien contre le mal. Dans ce cas l’ennemi désigné doit être humilié afin de justifier la « sainteté » du vainqueur et servir d’exemple dissuasif.[8]

Ce nouvel état de fait a rendu le système international plus imprévisible et complique considérablement le travail des diplomates.

Or, lorsque la coercition atteint ses limites, l’option la plus rationnelle consiste à revenir aux vertus de la persuasion. Autrement dit, un passage de témoin devient nécessaire entre les militaires et les diplomates.

L’histoire des relations internationales montre que certaines des crises les plus dangereuses, notamment durant la Guerre froide ont été désamorcées grâce à l’habileté de diplomates capables de trouver des issues pragmatiques à des situations apparemment insolubles.

Gageons que les responsables d’aujourd’hui sauront se montrer à la hauteur de figures telles que Henry Kissinger, Andrei Gromyko, Dean Rusk ou Anatoly Dobrynin afin d’éviter au monde l’irréparable.

Leçons pour les Etats fragiles

Pour les États fragiles, les crises géopolitiques ne sont jamais des événements lointains. Leurs effets se propagent rapidement sous forme de chocs économiques et sécuritaires, susceptibles d’amplifier des crises locales déjà existantes.

Le cas d’Haïti en constitue malheureusement une illustration frappante. Dans un pays où la quasi-totalité de la consommation dépend des importations et qui attend le déploiement d’une mission internationale pour tenter de répondre à une crise socio-sécuritaire aiguë, toute perturbation du système international suscite une inquiétude légitime. Car le moindre éternuement dans l’ordre mondial peut facilement se transformer en pneumonie à Port-au-Prince.

C’est pourquoi la réflexion stratégique et l’observation attentive des dynamiques géopolitiques devraient faire partie intégrante de la culture politique nationale. Dans un monde instable, bien comprendre les crises internationales n’est pas un luxe intellectuel : c’est une nécessité.

Emmanuel PAUL 

Analyste en Stratégie Internationale, spécialiste en Défense, Sécurité Internationale et Gestion de crises. 

Master en Administration Publique


[1] CLAUSEWITZ, Carl Von, De la guerre, Paris, Editions de minuit, 1955

[2] Patrick B. Johnston, « Does Decapitation Work? Assessing the Effectiveness of Leadership Targeting in Counterinsurgency Campaigns », International Security, vol. 36, n° 4, 2012, p. 47-79.

[3] Samuel P. Huntington, Le choc des civilisations, trad. Jean-Luc Fidel, Paris, Odile Jacob, 1997.

[4] Michael Connell et Reuben Johnson, « Iran’s Military Doctrine », The Iran Primer, United States Institute of Peace, 2010

[5] John E. Mueller, War, Presidents, and Public Opinion, New York, Wiley, 1973.

[6] Basil Liddell Hart, Strategy, London, Faber & Faber, 1954.

[7] Bertrand, Badie. Le temps des humiliés. Pathologie des relations internationales. Odile Jacob, juillet (2014), P. 58

[8] Bertrand, Badie. Le temps des humiliés. Pathologie des relations internationales. Odile Jacob, juillet (2014), P. 59