Communication paradoxale

Ce que les autres disent de nous ou nous font et dont nous ne tirons aucun profit

Par-delà des préjugés, les peuples se font des idées les uns sur les autres, surtout ceux qui se côtoient.

Narcisse Jean-Baptiste
23 févr. 2026 — Lecture : 10 min.
Ce que les autres disent de nous ou nous font et dont nous ne tirons aucun profit

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Par-delà des préjugés, les peuples se font des idées les uns sur les autres, surtout ceux qui se côtoient. Et, quand ce n’est pas le cas, des opinions sont émises par des individus qui ont visité ou pratiqué telle ou telle population pendant un certain temps. C’est le cas d’Haïti sur lequel plus d’un a opiné. Si un grand nombre de personnes met en avant le côté hospitalier des haïtiens, d’aucuns fustigent notre côté irréductible, ces démons avec lesquels nous sommes constamment aux prises et que nous refusons de délaisser pour changer le cours de l’histoire une seconde fois. Le présent article fait le point sur des commentaires offensants qui devraient fouetter notre fierté endormie et nous inciter à transformer en actes nos potentialités.

Pour mettre les pieds dans le plat, voici ce que disait C. Textier dans son ouvrage ‘’Au pays des Généraux : Haïti’’, paru en 1891, « L’haïtien n’est seulement vaniteux à l’excès, il est orgueilleux au-delà de toute mesure. […] ll a continuellement sur les lèvres son propre éloge, son amour pour l’indépendance, sa haine envers l’étranger qui convoite Haïti […]

Haiti est proposé sans cesse au plus offrant et dernier enchérisseur, et ces trahisons odieuses envers Haiti n’empêchent pas un seul instant ceux qui les commettent de proclamer partout leur patriotisme et leur inébranlable résolution de mourir pour l’indépendance haïtienne… »

Loin de crédibiliser un propos qui pourrait paraitre offensant à bien des égards, nous l’inscrivons dans un champ discursif qui peut regrouper toutes sortes de jugements. On peut, par exemple, se demander si l’haïtien n’est pas plutôt xénophile (blancophile en soubassement) au lieu d’être xénophobe comme le prétendait Textier. Toutefois, une évidence sensible traverse son propos : la propension à l’apatridie. En fait, « le pays est vendu au blanc (neg yo vann peyi a) » est une idée qui ne date pas d’hier. Par ailleurs, les hommes politiques charrient un patriotisme décousu assez évocateur tout en pactisant avec l’étranger sans tenir compte des intérêts supérieurs de la nation.

Par le passé, des dirigeants ont recouru à l’aide des étrangers pour neutraliser des adversaires. C’est un fait indéniable que les politiciens haïtiens, à quelques exceptions près, ont toujours fait profil bas vis-à-vis du blanc ; une attitude qui frôle, au mieux, l’obséquiosité, au pire, la servilité. La fierté nègre que nos ancêtres ont, un temps, revivifiée se trouve donc liquidée, sacrifiée sur l’autel de l’indignité. Le patriotisme de façade des uns et des autres n’est qu’un trompe-œil, une farce pour duper les crédules. Quand enfin allons-nous comprendre que chaque peuple est appelé à assumer pleinement son destin ? C’est une aberration que de croire que l’étranger peut sauver Haïti du danger d’extinction qui le menace constamment. Du train que ça va, l’odyssée d’une seconde épopée n’est pas prête à voir le jour. A moins que des brusqueries de l’histoire viennent changer la donne.

Textier n’est pas le seul à produire des commentaires amers sur Haïti. Maurice Chayet est également du lot.

Pour sa part, Maurice Chayet, ambassadeur français en poste en Haïti de 1945 à 1950, déclarait : « Les inconséquences de la politique des gouvernants, comme les contradictions de la conduite des particuliers sont expliquées dans une large mesure par le caractère de l’haïtien. L’héritage tragique de l’esclavage pèse lourd sur sa psychologie. Défiance instinctive à l’égard non seulement des blancs mais de ses propres congénères, dissimulation, fourberie, médisance, intrigue, déloyauté, instabilité émotionnelle et intellectuelle, puérilité, inconséquence, telles sont les tares dont les meilleurs d’entre eux ne sont pas exempts ".

Imaginatif et velléitaire, l’haïtien s’épuise en paroles et en projets dont il est incapable de poursuivre la réalisation.  Dominé au cours de toute sa vie par le complexe d’infériorité raciale, il est d’une susceptibilité maladive dont les manifestations sont diverses. Il en résulte entre Haïtiens des querelles perpétuelles et dans leurs rapports avec les blancs et l’étranger, des manifestations déroutantes d’une vanité puérile et d’un orgueil insensé.

Leur contestation perpétuelle les divise en clans et l’étranger séjournant parmi eux se trouve, quelque précaution qu’il prenne, en butte à l’animosité et aux cabales des uns ou des autres. Une préférence, voire une attention qui n’est peut-être que fortuite suffit pour déchaîner contre lui une haine d’autant plus dangereuse qu’elle est souvent insoupçonnée. »

Pour décortiquer méthodiquement ce triplet, commençons par dire que le premier énoncé dépeint bien le profil des dirigeants ainsi que des dirigés. Ce pays a porté au pouvoir des chefs ombrageux incapables de l’impulser vers le haut. Que l’esclavage ait laissé des séquelles, soit, mais de là, à être des victimes perpétuelles, c’est vraiment problématique. Au-delà de la dimension anthropologique c’est toute la dimension ontologique même de la personne haïtienne qu’il faut interroger. Qu’est-ce qui nous rend si incapables à nous surpasser tandis que nos aïeux ont pu le faire même brièvement et de manière circonstancielle ? Pourquoi, en dépit, d’une élite savante nous n’arrivons pas à en découdre avec la mauvaise gouvernance ? Pourquoi tant de choix insensés ? Pourquoi la corruption s’érige-t-elle en norme malgré les instances créées pour la freiner ? Pourquoi autant d’egos ? Pourquoi cette incapacité à s’assumer pleinement ? Pourquoi s’en remettre à l’étranger pour des problèmes typiquement haïtiens et qui sont loin d’être insolubles ? Le problème réside-t-il dans la formation sociale haïtienne ou dans l’essence même de l’être haïtien ? Donnons ce pays à un peuple industrieux et il en fera sûrement une merveille. Avec la perle des Antilles, on l’a fait une fois même si c’était au prix d’une exploitation outrancière et inhumaine. Pourquoi rééditer l’exploit parait tellement impossible qu’on ne se donne même pas la peine d’essayer ? C’est que nous sommes en défaut d’appropriation. Nous refusons de nous approprier de ce qui est nôtre : le patrimoine matériel et immatériel. D’abord, nous refusons de nous approprier de notre pays dans lequel nous sommes sempiternellement en transit. Par ailleurs, nous refusons de nous approprier de notre histoire, celle qui avait forgé le caractère bien trempé de l’être haïtien qui a su dire non à l’indignité ; oui aux valeurs qui rehaussent l’homme peu importe sa couleur, son origine ou sa condition.

Dans le second passage, l’auteur laisse entendre que les haïtiens aiment davantage palabrer sans s’adonner à des actions concrètes. Ça, ce n’est pas faux. Ne dit-on pas que l’enfer est pavé de bonnes intentions ? Mais les intentions, quelque bonnes soient-elles, ne sauraient égaler les actions belles et bonnes. Pour ce qui est de l’infériorité raciale, l’auteur a tout faux. L’haïtien manifeste ostensiblement son appartenance nègre. Il est d’ailleurs l’un des contributeurs à la réhabilitation de sa race, s’il en est (la notion de race est discutable). Mais pour ce qui est des querelles perpétuelles, il n’a pas tort. Nos querelles se transforment souvent en des luttes acharnées et fratricides. Ce qui témoigne de notre incapacité à dépasser les contradictions fondamentales de notre société. Ce dépassement devrait continuellement se faire sous la forme d’un mouvement circulaire. En tout cas, on est très loin du compte.

Le denier passage s’inscrit dans la même logique que le précédent. Faute de pouvoir répondre aux urgences sociales, la contestation sociale devient une constante. D’où la crise de l’ingouvernabilité, déjà plus que bi-séculaire, imputable à tort ou à raison à l’étranger. Mais, on ne saurait dire qu’il n’est pas, dans une certaine mesure, pour quelque chose. Sommes-nous comme les moutons de Panurge qui se jettent tous dans le précipice malgré le mot fort de F. D. Roosvelt disant qu’il faut constamment soulever les va-nu-pieds contre les gens à chaussures et mettre les gens à chaussures en état de s’entre-déchirer les uns les autres ?

Le cas Trump

Le président américain Donald Trump, haineux comme lui seul, a traité notre pays de « shithole country » dont la traduction française donne « pays de merde ». Nous étions tous offusqués. Et après ? Rien. Encore une fois nous avons ravalé notre fierté dans le sens que nous avons exprimé notre mécontentement pour ensuite replonger dans nos travers, tels des irréductibles. Trump peut se permettre de tout dire sans nous mettre en état de nous dire : « arrêtons nos bêtises, il est temps qu’on nous prenne au sérieux. »

Le cas Macron

Dans le chaos haïtien, tout le monde y va de sa petite déclaration. Lors du Sommet du G20, au Brésil, fin novembre 2024, Macro faisant référence au Conseil présidentiel de transition (CPT), a dit « Ils sont complètement cons » avant d’ajouter « ce sont les haïtiens qui ont tué Haïti ». Il s’est ensuivi une cascade de réactions les unes plus rageuses que les autres (Macro foure pye l nan tchaka n). Quel sursaut d’orgueil, a-t-on observé après ? Aucun.  Nos petits cons, quelque kleptocrates soient-ils, foutez-leur la paix. C’est la France qui a dépouillé Haïti et blablabla. Attention ! loin de nous l’idée d’absoudre La France dans ce qu’a été ou est devenu Haïti. Qu’avons-nous fait pour notre pays ? Est-ce une fatalité ? Ne pourrons-nous jamais sortir des griffes des puissants, notamment, des USA ?

Peu de gens se rendent compte de ce que vivent nos compatriotes à l’étranger lorsqu’ils sont identifiés comme Haïtiens. Les préjugés et stéréotypes qu’ils rencontrent façonnent leur quotidien bien au-delà de ce que l’on peut imaginer. Ils ne sont pas insultés pour la couleur de leur peau mais du fait que leur pays est un vrai foutoir.

Le cas de la république dominicaine

Les deux républiques se partagent l’ile. L’une en voie de développement et l’autre dans celle du non-développement. L’une voit son indice du développement humain croître, l’autre voit le sien décroître continuellement ou se dégrader. L’une maitrise son territoire, l’autre non. L’une s’industrialise, l’autre non. Haiti ne rivalise avec son voisin que sur le plan démographique pour deux superficies différentes (27, 750 km2 et 49, 000 km2). Une très forte densité est observée chez l’une sans ce soit exactement le cas chez l’autre. Chez l’une, la misère prend des proportions non maîtrisées si bien que des haïtiens traversent en masse les frontières poreuses en quête de mieux-être ou de débouchés. Une main-d’œuvre haïtienne bon marché et dont les droits élémentaires sont systématiquement foulés aux pieds. Ces gens, taillables et corvéables à souhait, sont privés de papier, humiliés, bastonnés, refoulés, tués. Face à ces choses, l’Etat haïtien demeure impuissant. Malgré la forte similitude entre les deux peuples (la république voisine est plus métissée avec quelques éléments blancs mais noire majoritairement) les actes de maltraitance sont d’une violence innommable. Ce qui aux yeux des observateurs paraît très contrastant.

Le poids de l’histoire

Haiti ayant conquis son indépendance par la force des armes a senti la nécessité d’avoir la mer pour frontière. Aidé des dominicains chez qui le sentiment national est beaucoup plus tardif par rapport aux habitants d’Haïti, Boyer a pu prendre officiellement possession de la partie de l’est en 1822, le rendant le seul maitre de l’ile dans son entièreté jusqu’en 1844.

La gestion calamiteuse de la partie de l’est a laissé des ressentiments profonds si bien que les dominicains ne sont pas prêts à pardonner les incursions d’un Dessalines, Christophe, Boyer et Soulouque dans leur territoire, même si le bilan catastrophique était à mettre sous le compte de Boyer qui a eu le culot de fermer la plus ancienne université des Amériques fondée en 1538. En dépit de l’existence de quelques organismes humanitaires évoluant des deux côtés de l’île visant à concilier, harmoniser les rapports entre les deux peuples, les animosités restent encore fielleuses. Même le massacre de 1937 n’arrive pas à assouvir on ne sait quelle soif de vengeance des dominicains.

La chasse aux haïtiens en RD n’est plus un secret. Là-bas, ils n’ont aucun droit. Ils sont tués, violés, exploités, discriminés. Là-bas les coupeurs de canne sont légion et ils sont des haïtiens. Pourquoi n’avons-nous plus de cannes à couper ?

Santo Domingo est une capitale moderne ; tandis que notre capitale, qui n’en n’a pas l’air d’une, est un vrai chaos urbain, une ville décadente et systématiquement détruite. Les bandits lui ont donné le coup de grâce.  Quelle leçon avons-nous tirée de tout ce qui se passe entre nous et la RD ? Aucune.

Une anecdote entre deux peuples voisins

Après leur déculottée reçue lors de la guerre des Malouines (guerre opposant l’Argentine à la Grande Bretagne en 1982), certains argentins, pour oublier ou cacher leur déception, se sont mis à faire des commentaires les uns plus dégradants que les autres sur les favelas brésiliennes. On situe à partir de là, le bond qualitatif du Brésil qui s’en est servi pour améliorer la qualité de vie d’une grande partie de sa population. Il s’agit là, d’un cas inspirant et un bel exemple de potentialisations.

Conclusion

Tout compte fait, il faut sortir de la logique minimaliste « Pito nou lèd nou la / Mieux vaut être hideux et vivant ». Il faut cesser d’être des morts en sursis. Il y a tellement de défis à relever. La mauvaise organisation de l’habitat, le désastre environnemental, le manque d’infrastructure, l’ingouvernabilité, le chaos social, la fuite des bras et des cerveaux font partie de ces défis. Combien faut-il encore de baves caustiques pour nous accabler de leurs sarcasmes pour que nous commencions à faire le premier pas dans la bonne direction ? Combien d’humiliations devons-nous encore subir pour que nous décidions de renverser la fâcheuse tendance à nous plaindre sans agir pour changer durablement le cours des choses ?

Narcisse Jean-Baptiste

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