À l’occasion de la Journée internationale de l’Éducation 2026, le Centre Muse Haïti (CEMUH) a rendu public un plaidoyer documenté sur le droit à l’éducation en Haïti. Ce document, fruit d’une enquête de terrain menée dans plusieurs camps de déplacés à travers le pays, met en lumière les obstacles majeurs auxquels sont confrontés des milliers d’enfants et de jeunes privés d’un accès effectif à l’école.
Selon le CEMUH, l’enquête a été réalisée entre la fin du mois d’août et le mois de septembre 2025 dans des sites de déplacés situés, notamment dans les départements de l’Ouest, de l’Artibonite et du Centre. Plusieurs jeunes étudiants et écoliers, vivant dans ces espaces marqués par la précarité et la promiscuité, ont été interrogés par des jeunes bénévoles universitaires préalablement formés à la conduite d’entretiens qualitatifs, afin de documenter l’impact de la crise sécuritaire sur le droit à l’éducation.
Les constats préoccupants et récurrents que révèle ce plaidoyer sont sans équivoque. Presque tous les élèves interviewés décrivent une rupture brutale avec l’école. « Un matin, on a entendu des tirs. L’après-midi, l’école n’existait plus pour moi », témoigne un garçon déplacé de l’Ouest. Plus loin, une jeune fille ajoute : « Je suis partie sans mon sac. Mes livres sont restés dans la maison. Depuis, je n’ai plus rien pour étudier. »
À travers les propos recueillis au cours de l’enquête, l’interruption scolaire n’est jamais présentée comme un abandon volontaire, mais comme une conséquence directe de la violence. « Ce n’est pas moi qui ai quitté l’école, c’est l’insécurité qui m’a chassé », résume un adolescent. Les propos recueillis expriment aussi une conscience citoyenne précoce. Les élèves parlent d’injustice et d’abandon, mais sans résignation. « Nous aussi, on est des enfants de ce pays. On a droit à l’école comme les autres », affirme un garçon déplacé.
Ce que disent ces enfants des camps, ce sont en réalité les mots que des milliers d’élèves haïtiens pourraient prononcer aujourd’hui, qu’ils soient déplacés ou non. Ce plaidoyer dépasse ainsi la seule réalité humanitaire pour poser un diagnostic national sur le droit à l’éducation en contexte de crise.
Profil des interviewés
Les témoignages recueillis lors de cette enquête proviennent d’un public constitué presque exclusivement d’élèves et d’étudiants. Les personnes interviewées comprenaient notamment :
a) des élèves déplacés internes vivant en camps, hébergements collectifs ou chez des proches ;
b) des élèves non déplacés accueillant des camarades déplacés dans leur école ou quartier ;
c) des élèves non scolarisés depuis au moins six mois ;
d) des élèves victimes de violences ou de pertes liées à l’insécurité.
Les élèves interrogés sont âgés de 11 à 24 ans, avec une majorité comprise entre 11 et 19 ans, filles et garçons.
Méthodologie de l’enquête
L’enquête sur laquelle repose le plaidoyer du CEMUH a été réalisée à partir d’une approche qualitative centrée sur les récits de vie et l’expression libre des élèves. Elle vise à compléter les données quantitatives existantes par une compréhension fine des impacts humains, émotionnels et citoyens de la crise sécuritaire sur le droit à l’éducation.
Plusieurs dizaines de témoignages ont été recueillis sous forme d’enregistrements audio, complétés par des notes d’observation permettant de restituer les émotions et contextes. Les entretiens, d’une durée moyenne de 20 à 30 minutes, ont été conduits à partir d’un guide d’entretien ouvert favorisant l’expression libre.
Toutes les citations utilisées dans ce document ont été anonymisées et reformulées, sans mention de noms, de lieux précis ou d’éléments permettant l’identification des personnes.
Principes d’éthique
Le CEMUH précise que l’ensemble du processus de collecte des informations a respecté les principes de consentement éclairé, de confidentialité et de protection des mineurs. Les citations sont anonymisées et reformulées afin de préserver la dignité et la sécurité des élèves et de leurs familles. Les élèves et les étudiants interrogés ont participé sur une base volontaire.
Pour un avenir meilleur
À travers ce plaidoyer, le CEMUH demande que la continuité éducative soit assurée pour les élèves déplacés. Il plaide pour que les écoles soient protégées et que les jeunes soient pleinement associés à la réflexion et aux solutions des problèmes du pays.
Les témoignages recueillis montrent que, pour ces élèves, l’école n’est pas seulement un lieu d’apprentissage, mais le dernier espace de normalité, de protection et d’espoir. Protéger l’école aujourd’hui en Haïti, c’est protéger l’avenir même de la paix sociale.
Recommandations issues du plaidoyer
À partir des constats recueillis, le CEMUH formule plusieurs recommandations :
- Mettre en place des mécanismes de continuité pédagogique adaptés aux élèves déplacés ;
- Considérer les écoles comme des zones prioritaires de protection sécuritaire ;
- Faciliter l’intégration rapide des élèves déplacés dans les écoles d’accueil ;
- Fournir un soutien psychosocial et matériel (kits scolaires, manuels) ;
- Associer les jeunes aux solutions locales et nationales liées à l’éducation.
En partageant ces éléments de témoignages, le CEMUH souhaite interpeller les décideurs publics afin qu’une génération entière ne soit pas sacrifiée. Pour cette institution de promotion culturelle, éducative et de droits humains, investir dans l’éducation des enfants aujourd’hui, c’est permettre à Haïti de se reconstruire demain avec des citoyens conscients, engagés et porteurs de paix.
« Chimen lekòl se chimen lapè » n’est pas un slogan. C’est aujourd’hui une évidence documentée par la parole même des élèves.
Par ailleurs, cette démarche s’inscrit dans la campagne nationale « Droit à l’éducation – Chimen lekòl se chimen lapè », portée par le CEMUH, visant à documenter, valoriser et diffuser la parole des élèves et des étudiants affectés par la crise et à renforcer le plaidoyer national pour l’année scolaire 2025-2026.
Ce plaidoyer ne parle pas seulement des enfants déplacés. Il parle de l’état de la nation. Il rappelle que la première reconstruction d’Haïti sera éducative.
