Les crises sont des oscillateurs sociaux révélateurs. Elles sont à la société ce que la fièvre est à l’organisme : une réaction interne par laquelle le système tente d’éliminer les agents pathogènes afin de rétablir un équilibre rompu. Elles sont donc le produit d’une instabilité aiguë appelant une transformation profonde ou un changement radical. De surcroît, elles remplissent une fonction encore plus fondamentale : elles révèlent les défaillances structurelles à l’origine des déséquilibres dont elles sont l’expression. De ce fait, celles-ci ouvrent nécessairement la voie aux conditions objectives et aux éléments propices à un rééquilibrage subséquent.
Ainsi, la crise persistante à laquelle nous sommes confrontés depuis plusieurs années – et qui n’a cessé de s’aggraver depuis l’assassinat du Président Jovenel Moise – s’inscrit pleinement dans cette logique. Elles indiquent deux réalités majeures :
La défaillance manifeste et l’impuissance dévoilée de la classe politique actuelle ;
La montée imminente d’une nouvelle classe, appelée à se constituer sur des bases plus souveraines et plus patriotes.
De la classe politique défaillante et de son impuissance face à la crise
La classe politique actuelle n’est pas simplement l’un des facteurs de la crise multidimensionnelle que traverse le pays, elle en constitue le principal vecteur, voire la raison principale de sa persistance. Cette affirmation n’exclut pas pour autant l’influence d’autres facteurs – économiques, sociaux, sécuritaires, ou internationaux – mais elle soutient que ceux-ci ne sont, en réalité, que des épiphénomènes. En conséquence, ces facteurs ne devraient pas être déterminants dans un system doté d’une classe politique dirigeante fonctionnelle et légitime.
Or, si en dépit de cette évidence, ces éléments pour le moins secondaires, reviennent quand même dans les débats relatifs à la crise, c’est précisément parce que la classe politique a failli dans ses missions fondamentales : la représentativité, l’anticipation, la médiation et la régulation sociale. Autrement dit, lorsque des forces extérieures investissent durablement les espaces de décisions politiques, cela signifie que l’instance censée en assurer le contrôle est défaillante. Ce constat nous renvoie inévitablement à notre hypothèse de départ : celle d’une classe politique impuissante.
Dès lors, il est inutile d’essayer de déplacer le sujet vers des terrains de discussions où le seul argument consisterait à affirmer que la classe politique n’est pas la seule responsable. Une telle démarche ne ferait que masquer un problème d’ordre structurel qui continue de faire obstacle à toute perspective de changement durable.
Toutefois, les pistes de résolution de ce problème doivent être posées avec rigueur afin de ne pas confondre les acteurs constituant la classe politique et la classe politique elle-même.
En effet, la classe politique doit être appréhendée comme un système adaptatif complexe dont les mécanismes de décisions et d’actions obéissent à un ensemble de principes spécifique que l’on peut résumer ainsi :
L’interaction de plusieurs éléments ;
L’existence de connexions multiples, directes et/ou indirectes ;
Une dépendance immédiate à l’état général du système.
Ce dernier point est central. Il implique une relation réciproque entre les éléments constitutifs du système (les acteurs politiques) et le système lui-même (la classe politique), lequel interagit en permanence avec son enivrement immédiat – la société – considérée comme un supra-système.
À l’intérieur de la classe politique, les acteurs perdent progressivement leurs propriétés individuelles et adoptent sous l’influence de l’ensemble un comportement qui tend à maintenir la stabilité du groupe par homéostasie sociale. En conséquence, même lorsque certains acteurs sont animés de bonne foi, il leur est pratiquement impossible d’infléchir l’état général de la situation de l’intérieur. Leurs attributs et leurs marges d’action dépendent largement de la propriété que le système leur assigne.
Ainsi, chaque acteur se voit contraint de jouer, pour la cohésion de l’ensemble, un rôle, qui n’est pas nécessairement représentatif de ses convictions personnelles. Il serait donc erroné de tirer des conclusions définitives sur la moralité des acteurs ou sur leurs interactions en se basant uniquement sur les comportements qu’ils développent à l’intérieure du système.
En revanche, il est parfaitement juste et légitime d’exposer la classe dans son ensemble comme une propriété émergente des mécanismes d’interactions exercés en son centre. À ce titre, elle doit assumer l’entière responsabilité de tous les échecs politiques des quarante dernières années. L’état de délabrement actuel du pays atteste de son incapacité à remplir la fonction de régulations qui était la sienne.
Je l’accuse donc des élections truquées ; des coups d’Etats orchestrés et des périodes de transitions dépourvues de perspectives démocratiques.
Je l’accuse de ne pas avoir été à l’auteur de son engagement historique ; de ce qu’elle pouvait faire, mais n’a pas osé ; de ces jeunes contraints à l’exile ; de ces vies et biens perdus et de notre souveraineté bafouée.
Bref, je l’accuse de sa faiblesse face à la crise actuelle et de son incapacité à proposer une alternative viable à l’échéance du 7 février.
Oui, l’heure est à l’urgence. Il nous faut agir vite et maintenant.
Mais, persister à croire que les mêmes démarches menées, dans les mêmes conditions, par les mêmes acteurs, produiront des résultats différents, relèverait de l’irrationalité pure.
Il nous faut une autre perspective.
Il nous faut une nouvelle classe politique.
De la nouvelle classe politique et de son devoir immédiat
À l’attention de tous ceux qui n’auraient pas pleinement saisi le sens de la démarche, une clarification essentielle s’impose : la nouvelle classe politique n’est ni une démarche de conflit intergénérationnel, ni une logique de substitution opportuniste du type : « ôtes-toi que je m’y mette ». Elle ne se définit pas non plus contre des individus, mais contre un système devenu dysfonctionnel.
Compte tenu de ce qui précède, la nouvelle classe politique exige une action préalable des acteurs de la classe défaillante, au regard des principes liés directement au fonctionnement des systèmes adaptatifs complexes déjà invoqués. Il s’agit notamment de : l’inévitabilité d’une rupture systémique, l’autoreproduction, l’auto-expulsion et l’auto-organisation.
Ainsi, comme nous l’avons établi précédemment ; les crises créent toujours des processus de rééquilibrage interne. Lesquels s’opèrent de manière séquentielle à travers les quatre étapes susmentionnées.
Dans un premier temps, les déséquilibres accumulés conduisent, tôt ou tard à une rupture systémique inévitable. Cette phase a d’ores et déjà commencé. Elle se manifeste par la perte totale de confiance de la société envers la classe politique dirigeante, par son rejet explicite et par la demande croissante d’une nouvelle classe capable d’apporter un renouveau démocratique.
Dans un second temps, certains acteurs de la classe dirigeante prennent conscience de la nécessité d’un changement de paradigme et enclenchent ipso facto le processus d’autoreproduction. Ils ne le feront pas nécessairement par bonne volonté mais par lucidité adaptative, dictée par une nécessité fondamentale : survivre. C’est le propre de tout organisme vivant – biologique ou social – de lutter, de s’adapter, et d’évoluer pour perdurer. À défaut, il disparait.
Or, cette disparition est particulièrement rare, car tout ce qui vit tend à se reproduire et se maintenir. De même, tout ce qui est, veut perdurer au service d’une cause bien plus grande que sa propre existence.
À cet égard, l’initiative de la nouvelle classe politique engagée par le Réseau X, organe permanent du Groupe d’initiative (GI), lui-même entité du Collectif du 30 janvier, est une illustration concrète du processus d’autoreproduction en cours au sein de la classe politique.
Par ailleurs, il importe de souligner que ce Collectif regroupe au moins huit partis politiques parmi les plus représentatifs. Son implication dans ce processus marque un tournant décisif dans la démarche de création de la nouvelle classe, par l’intégration active de ses partis membres.
En revanche, certains acteurs demeurent réticents et refusent d’intégrer la démarche, soit parce qu’ils n’en saisissent pas pleinement le sens, soit parce qu’ils veulent maintenir le statu quo. Mais dans l’un ou l’autre cas, le système s’épurera en mettant à l’écart les éléments inadaptés à ses nouveaux mécanismes de fonctionnement suivant le principe d’auto-exclusion.
Enfin, une fois ces conditions réunies ; le système entrera dans une phase d’auto-organisation, au cours de laquelle des nouveaux mécanismes de fonctionnement seront progressivement définis. C’est précisément à ce stade que s’impose le devoir immédiat de la nouvelle classe politique : un devoir d’interpellation, de mobilisation et de convocation de la majorité dite silencieuse, laquelle représente le principal vecteur de la nouvelle classe en gestation.
De ce fait, il est de la responsabilité de tous, de relayer, de promouvoir et d’œuvrer activement à l’implémentation de cette nouvelle classe.
Il en va de l’avenir du pays.
En guise de conclusion
La crise politique actuelle n’est ni accidentelle ni conjoncturelle. Elle est l’aboutissement de plusieurs décennies de corruption, de mauvaise gouvernance, d’élections truquées, et d’ingérences ; le tout facilité, orchestré, administré et maintenu par une classe politique aujourd’hui encore aux commandes.
Cette crise est l’expression d’un système politique assimilable à un système adaptatif complexe dont la rupture interne a atteint un seuil de déséquilibre tel, qu’un changement de paradigme s’impose – l’émergence d’une nouvelle classe politique appelée à se constituer sans délai.
Ainsi, le moment présent exige un choix clair : soit nous prenons une fois de plus le risque de confier l’avenir du pays à cette même classe défaillante à l’échéance du 7 février, au risque de voir le pays s’effondrer ; soit nous optons aujourd’hui même pour l’implémentation d’une nouvelle classe politique, au bénéfice d’un renouveau démocratique et souverain.
Le CPT a échoué. Avec lui, toute une classe politique.
Il nous faut agir vite. Il nous faut agir maintenant.
