Théorie sur la notion du bien et du mal
Le bien et le mal sont deux principes qui gouvernent l’action et les émotions des femmes et des hommes. La dualité existentielle entre le bien et le mal s’engage dans une lutte constante et se situe apparemment à l’infini, nonobstant des énormes progrès de la science. L’espèce humaine a pourtant progressé prodigieusement jusqu’à atteindre le plus haut sommet de l’échelle organique, d’après le bon mot du naturaliste britannique Charles Darwin qui a fondé la théorie de l’évolution humaine vers la deuxième moitié du 19e siècle. Mais malgré sa haute cognition et son intelligence intellectuelle dont elle a fait preuve au cours de son développement historique (énonciation des théories de développement, acquisition des connaissances par la recherche, découvertes scientifiques, réalisations correspondantes, etc.), l’espèce humaine ne s’affranchit pas de la dépendance du mal. Le bien est l’art de se bien comporter dans la société, d’aider et de comprendre autrui tel qu’il est ; mais aussi de saisir les phénomènes qui entourent l’environnement social et de leur trouver des explications rationnelles pouvant contribuer à résoudre certains problèmes. Le bien est donc l’art de bien penser et de concevoir des perspectives prometteuses.
Le mal a la vertu de générer notamment la peur, la crainte, l’angoisse, l’anxiété, l’incertitude, les préjugés et la colère. Ces deux derniers sentiments ne sont pas loin du crime, car ils engendrent la haine et la vengeance. Tandis que la perfection reste encore une perspective à naître dans le comportement de la nature humaine. En attendant que la perfection devienne réelle dans les pratiques humaines – ce qui n’est même pas perceptible dans l’état actuel des choses en devenir, le mal ne chôme pas. Quand le mal est poussé au paroxysme, il conduit souvent à la torture à mort contre l’individu que l’on n’aime pas. La haine et la violence conduisent inévitablement à des inhumanités, à des crimes de haine. La haine nourrit les passions et les conflits, pour finalement devenir une force destructrice. Mais le mal peut conduire parfois à la torture mentale et/ou à la crucifixion morale, c’est-à-dire l’on porte atteinte à la dignité de l’individu jusqu’à effacer sa mémoire, et pour lequel on éprouve une telle aversion qu’il n’aurait pas dû naître. Nous semblons ici tomber dans l’appréciation contextuelle du leader national Jean-Jacques Dessalines dont la classe intellectuelle déteste, le rejette et ne l’a jamais aimé ; la haine est donc transgénérationnelle.
Nous ouvrons notre horizon et notre regard sur le chef de guerre et le chef d’État que fut Jean-Jacques Dessalines. Tout ce qu’il avait accompli de bon ou de mauvais sous le gouvernement de Toussaint Louverture le fut au nom de celui-ci ; il s’était interdit d’empiéter sur le pouvoir de son chef hiérarchique, ni de lui ravir sa position dominante. Dessalines entra en scène après la déportation scélérate et perfide de Toussaint par le Premier consul Napoléon Bonaparte, ce fait malencontreux se passa le 7 juin 1802 après que celui-ci eut volé sa victoire. Le capitaine de l’expédition militaire le général Leclerc dut entrer en pourparlers avec le Général noir, car les troupes consulaires s’amenuisèrent progressivement, n’étaient plus en état de combat et souhaitaient qu’elles rentrassent au bercail le plus rapidement possible. Les accords que le général français conclut avec le général haïtien, le 5 mai 1802, ne le furent pour accorder un certain répit à son armée fatiguée et désorientée, et ne tardèrent pas à se transformer en un véritable piège contre Toussaint Louverture. Le mensonge, la perfidie et la ruse ont toujours été la méthode des Occidentaux. Mais les engagements non respectés déterminèrent Dessalines à prendre les armes contre les Français.
D’abord, Dessalines décida de sa propre initiative de rencontrer Alexandre Pétion afin de convaincre celui-ci de la nécessité impérieuse de former et d’incarner l’Union des noirs et des mulâtres en vue de la deuxième manche de la guerre napoléonienne. Parce qu’il avait compris de manière politique et stratégique que l’armée indigène ne pourrait pas gagner, si le Midi de la colonie devait rester encore au pouvoir des Français expéditionnaires.
C’était là une démarche patriotique qui viserait la défaite future de l’armée française en faveur de laquelle des troupes fraiches furent dépêchées par les ordres du Consulat. On connaît la suite de l’histoire. De fait, la guerre nationale victorieuse de 1804 eut le mérite de mettre en scène les chefs militaires indigènes qui deviennent du coup des héros nationaux et des pères fondateurs, grâce à l’immense talent de Dessalines. Son remarquable génie créatif fut manifeste dans la dernière bataille de Vertières où il motivait en présentiel ses officiers généraux de la conduite à tenir. Dans son texte, l’historien Thomas Madiou en a fait état de ses connaissances tactiques et stratégiques.
Le nouveau chef de l’État du nouveau pays qu’il rebaptise sous le nom d’Haïti en mémoire des Amérindiens qui habitaient l’Île, forma un gouvernement national autonome des plus représentatifs dont les fondements se basèrent sur le socle de l’équilibre génétique et osmotique et dont il en connaissait le secret. Des mulâtres y sont représentés à parts égales ; et à certain degré de responsabilité, ils étaient numériquement plus forts que les noirs. Pour le Premier chef de l’État d’Haïti, la variété mélanienne ne joue aucun rôle dans le critérium de classe ; il accordait une grande importance au caractère de classe de la Révolution haïtienne. Il n’a jamais abandonné ses origines sociales ; sa position de classe s’assimile au contraire à un défenseur authentique des classes populaires composées majoritairement de prolétaires qu’il venait à peine de s’affranchir du joug de l’esclavage chrétien qui prévalut dans la colonie et dans toute l’Amérique occupée et colonisée. Dessalines a été capable de légiférer en faveur du pays et de son peuple ; il nationalisa les terres, fit du nouvel État d’Haïti le seul propriétaire et osa même recadrer la religion officielle – le christianisme – dont l’influence s’avérerait incompatible avec la nouvelle société dont il était en train d’imprimer dans la psyché nationale, jugeait-il. Voilà un aperçu historique de l’homme nouveau qu’il fut.
Jean-Jacques Dessalines fut la plus célèbre icône des luttes sociales que la terre d’Haïti ait portée ; et c’est cette figure légendaire que le général Henri Christophe eut pourtant assassiné au nom d’une certaine supériorité intellectuelle et culturelle. A cet égard, nous donnons la parole à l’historien Beaubrun Ardouin qui relève le comportement irrévérencieux de Christophe à l’égard de Dessalines : le premier était colonel sous le commandement du deuxième au grade de général, à l’épode des faits. Et nous citons : « Christophe avait une morgue qui le rendait quelquefois intraitable ; plus éclairé que Dessalines, ayant plus de formes et d’habitudes sociables que lui, il se croyait un homme bien supérieur à lui : au siège de Jacmel, en 1800, quoique colonel soumis au général Dessalines qui dirigeait cette guerre, il lui avait plus d’une fois fait sentir ses prétentions à cet égard. T. Louverture dut alors intervenir souvent entre eux. » Beaubrun Ardouin : Études sur l’histoire d’Haïti – Tome 5. Chapitre 8. Page 291
Plus loin, à l’occasion d’une fête au Cap-Haïtien à laquelle Dessalines prit part, l’auteur des Études relate les propos désobligeants de Christophe à l’égard de l’Empereur Dessalines, dont voici un extrait : « À la fête récente de Dessalines, pendant son séjour au Cap, au bal qui fut donné au palais impérial, l’empereur, danseur infatigable et passionné, s’était conduit sans aucune gravité, en faisant des gambades qui excitèrent un rire général parmi les assistants ; et Christophe qui en affectait beaucoup, qui en avait réellement, avait osé manifester son dégoût pour un tel sauteur, en disant même qu’il était honteux d’obéir à un chef semblable. » Beaubrun Ardouin : Études sur l’histoire d’Haïti – Tome 6. Chapitre 6. Page 195
Dans la tradition bourgeoise des élites haïtiennes, Thomas Madiou est reconnu comme le premier auteur national et comme le père de l’histoire d’Haïti, mais sans Dessalines qui est lui-même l’incarnation d’Haïti. Chez Thomas Madiou, Jean-Jacques Dessalines ne trouve aucune considération particulière ; ce qu’il a pu accomplir comme chef de guerre ne l’était que par la main de Dieu ; en tant que chef du nouvel État d’Haïti, il était nul et son administration fut un échec total. Selon lui, l’échec de son gouvernement et le désordre absolu qui s’en est suivi étaient le fait que Dieu s’écarta de Dessalines après la guerre de révolution nationale. Écoutons l’historien dans son œuvre : « Après la guerre, quand il fallut administrer, son étoile pâlit, parce que sa mission qui avait été uniquement de combattre, selon les décrets de la Providence, était accomplie. Il entra dans un monde qui n’était plus le sien ; l’esprit de Dieu, qui l’avait animé, se retira de lui ; il ne fut plus l’instrument choisi par le ciel ; il ne s’en approcha pas plus que le reste des humains ; n’agissant plus pour atteindre un terme providentiel, il devint un être ordinaire ; il n’eut plus rien de grand ; il fut dominé par ses passions brutales que son tempérament de feu faisait naître ; l’auréole de gloire qui le couronnait, pendant la guerre, s’évanouit, son prestige tomba. Dessalines fut un boulet lancé par la Providence qui ne put s’arrêter qu’en se frappant contre un rempart hérissé de fer. »
Thomas Madiou : Histoire d’Haïti – Tome 3. Pages 329 & 330
Pour un sermon canonique, c’en est un ; il est prononcé par le meilleur oracle que Dieu ait suscité dans le paysage intellectuel et religieux d’Haïti. Dans lequel sermon, Dieu eût enfin songé à intervenir dans la colonie française de Saint-Domingue après trois siècles d’esclavage et de terribles servitudes dont les gémissements des victimes eussent résonné jusqu’au lieu Très-Saint – Le Saint des saints. Mais quel dommage que la Divine Providence disparaisse après que le nouveau pays libre d’Haïti naisse ! Plus loin, l’historien rapporte un fait des plus remarquables qui nous tient à cœur, sinon le clou du présent article. Que voici : « La plupart des citoyens de l’Ouest et du Sud considéraient Dessalines comme ayant été l’instrument des combinaisons militaires de Pétion. Sous l’influence de ces sentiments réactionnaires, le président Pierrot ordonna, par un décret, que le 17 Octobre des cérémonies funèbres seraient célébrées dans toute la République en l’honneur de l’Empereur Dessalines. Un service funèbre fut célébré avec pompe à l’Église paroissiale des Gonaïves, en commémoration de Dessalines. Le Citoyen J.J. Francisque y prononça un discours où il rappela les principaux faits d’armes du Fondateur de l’Indépendance. Dans toute la République des services funèbres furent célébrés conformément au décret de Pierrot. » Thomas Madiou : Histoire d’Haïti (1843 – 1846) – Tome 8. Page 363
Incroyablement, le nom de Dessalines et sa mémoire sont restés dans l’oubli durant 39 ans d’inertie intellectuelle et de l’impéritie des gouvernements successifs. La décision patriotique courageuse du président Jean-Louis Pierrot (Exercice : 16 avril 1845 – 1er mars 1946) d’affranchir Dessalines du bannissement impie, n’a pas eu d’influence sur les incriminations et les calomnies injustes proférées contre le fondateur historique, pouvons-nous observer dans les récits d’histoire édités à partir de 1847 pour Thomas Madiou, et de 1853 pour Beaubrun Ardouin. Les manuscrits ont gardé leurs inspirations virginales jusqu’à la publication des textes de la première École haïtienne d’histoire, alors que le décret officiel parut et prit effet dans le sillage de l’année 1845. Son auteur, le président Pierrot, est dépeint sous les traits d’un vieillard inculte et d’un caractère de primate par l’élite de l’époque : une représentation caricaturale qui se prolonge jusqu’à notre époque. Il serait souhaitable que nos gens sortent du déni pour se faire enfin une idée exacte des réalités contemporaines. Aucune relecture de l’histoire des esclaves haïtiens n’a été envisagée jusqu’à date, ni aucun colloque savant y relatif. Les études produites au sujet de l’époque historique des esclaves sont à notre avis très dubitatives.
Pour notre part, en ces jours d’anniversaire de l’Indépendance et des Aïeux, nous maintenons que Jean-Jacques Dessalines est lui-même Haïti et le barycentre de l’émancipation sociale au 19e siècle. On a beau l’imputer à crime, mais l’histoire est témoin qu’il n’avait pas touché à un seul cheveu des personnages importants qui composaient l’ossature de son gouvernement, et ils étaient tous des signataires de l’Acte d’Indépendance. Tel est notre CQFD.
Jean-Marie Beaudouin
Janvier 2026 ; coifopcha@yahoo.fr
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